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ORIGINES DE L'HISTOIRE DANS L'ASIE ANTÉRIEURE

groupe de terres qui composent TAncien Monde, elle offre en même temps les passages les plus faciles entre les trois continents et les grands versants maritimes. Du bassin du Nil aux vallées du littoral syrien, il suffit de franchir une lisière de sable; des rivages de l'Asie à ceux de l'Europe, on n'a qu'à traverser un bras de mer, plus étroit que bien des fleuves. Du versant de l'océan Indien à celui de la Méditerranée, l'Asie Antérieure présente deux routes naturelles, celle de l'isthme de Suez et celle, bien plus importante dans l'histoire de la civilisation, que parcourent les eaux de l'Euphrate et du Tigre, et qui communique par des brèches nombreuses avec les ports de la Syrie. Quant aux chemins qui du haut Euphrate vont rejoindre les vallées riveraines de la mer Noire, on peut dire qu'ils unissent le versant de l'Océan des Indes à la fois au bassin de la Méditerranée et aux terres tournées vers les golfes atlantiques, car le grand axe des monts qui constitue le faite de l'Europe, des Alpes au Balkan, s'arrête au bord du Pont-Euxin, et le littoral de la Bessarabie, à l'est des Carpates, appartient déjà au revers septentrional du continent européen. En réalité, le Danube, quoique ses eaux aident à former le courant qui se jette dans la Méditerranée par le Bosphore et les Dardanelles, est un fleuve du versant atlantique ^

Une grande partie de l'Asie Antérieure se compose de plateaux élevés, dont quelques-uns atteignent même 2000 mètres, mais les côtes sont profondément découpées par les golfes et les baies de la mer. L'océan des Indes, qui baigne les rives méridionales de l'Arabie, pénètre au loin entre le Mekran et le pays d'Oman, puis, se rétrécissant en détroit au sud de l'îlot d'Ormuz, forme la mer intérieure appelée golfe Persique. De l'autre côté de l'Arabie, la mer Rouge emplit une dépression du sol d'une étonnante régularité, telle que le reste du monde n'en offre pas un second exemple, et se divise, de chaque côté du massif triangulaire de Sinai, en bras secondaires d'une remarquable symétrie. La Méditerranée baigne Chypre, décrit une succession de golfes sur les côtes méridionales de l'Asie Mineure, et par mille ramifîcations et détroits transforme en une autre Grèce d'iles et de péninsules toute la rive oricnitale de la mer Egée. Une mer qui est plutôt un grand lac, — l'ancienne Propontide ou « Avantmer », — unit l'Archipel au Pont-Euxin, qui se reploie vers l'est entre le Caucase et les monts d'Arménie. EnGn le bassin fermé de la Caspienne complète le cercle des eaux marines autour de l'Asie Antérieure. Il faut tenir compte aussi des lacs, Ourmiah, Yan et autres encore, qui sont assez

* Duponchel, Revue de$ Deux Mondes, 15 déc. 4883.

vastes pour offrir en maints endroits l'aspect de golfes océaniques. Çà et là des plaines ont remplacé d'anciens bras de mer. La plus remarquable est l'immense campagne de la Babylonie qui continue le golfe Persique dans la direction de la baie d'Alexandrette et coupe en deux moitiés bien distinctes toute l'Asie mahométane : au sud l'Arabie avec les chaînes côtières de la Palestine et de la Syrie, au nord et à l'est les montagnes de l'Asie Mineure et les plateaux d'Iran.

Grâce aux mers qui l'environnent de toutes parts et aux vastes plaines de la Mésopotamie qui s'avancent jusqu'à une faible distance de la Méditerranée, l'Asie Antérieure, centre de l'Ancien Monde, est en même temps une région presque insulaire, et put ainsi, pendant le cours de l'histoire, devenir facilement le lieu de rencontre de populations différentes par l'origine et les mœurs. En aucune autre contrée de la Terre, les races principales qui se font équilibre dans le monde n'ont eu plus de représentants civilisés contrastant aussi nettement les uns avec les autres. I^es peuplades du nord de l'Asie, confondues de nos jours sous le nom général de race ouraloaltaïque, avaient pénétré sur les hautes terres, bien au sud de l'Oxus, prétendue limite de l'Iran et du Touran, et à toutes les époques de ThisCbiro s'est perpétuée la lutte entre les deux éléments ethniques. De nos jours encore, elle continue entre Persans et Turkmènes; au sud de l'Hindoukouch, maintes populations, notamment les tribus des Aîmak et des Hezareh, rappellent les invasions mongoles; mais la lutte n'amène-t-elle pas tôt ou tard la fusion, et dans toute l'histoire des nations d'Orient ne retrouvc-t-on pas la double origine de la civilisation, symbolisée par le conflit incessant des dieux? Des éléments ethniques appartenant, sinon à la race noire, du moins à une souche négroïde, celle des Kouchites, frères des Éthiopiens, étaient également représentés par diverses nations de l'Asie Antérieure. Quelques traces de la présence de ces tribus sur les plateaux de la Susiane se retrouvent dans les processions de captifs figurées par les bas-reliefs des palais ninivites*; Nemrod, le « grand chasseur devant l'Éternel )s est l'ancêtre légendaire de ces peuples mythiques. De tout temps, la iîicilité des communications entre les deux bords de la mer Rouge eut pour conséquence un mélange des races entre Arabes et Africains; toutefois l'élément nègre proprement dit ne paraît avoir jamais eu d'importance relative dans l'histoire des nations de l'Asie occidentale; les paris décisives d'influence, après avoir appartenu aux Touraniens et aux Kou-

• Layard, Niniveh and Babylon, Narrative 0/ Discoveries; — G. Perrot cl Ch, Chipiez, Misions de rArt dans F antiquité, vol. II,

RACES ET UISTOIRE DE L'ASIE AKTËRlEUltE. S

chites, furent dévolues aux Sémites dans les régions du sud, aux Ai^ens dans celles du nord. Toute ta péninsule d'Arabie et la Syrie jusqu'i* l'Euptiratc sont le domaine des premiers; sur les plateaux d'Iran, dans les montagnes d'Arménie et dans certaines parties de l'Asie Mineure, les Aryens ont la prépondérance numérique.

Dans l'ensemble du mouvcmenl bistonque, l'Asie Antérieure a précédé l'Europe, mais c'est précisément suivant la môme dirwtion que la civilisalion s'y est propagée. L'axe de l'Ancien Monde, pour le commerce cl la mar-

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chc des idées, est incliné du sud-est au nord-ouest. I>n zone de plus grande viLilité dans l'histoire des nations s'étend de l'Inde aux îles Britanniques en passant par la Mésopotamie, l'Ionie asiatique et les terres de l'Archipel, les péninsules médi terra nétmnes et la France. Avant que l'Europe appartint au monde policé, et lorsque le commerce de l'Asie vers l'Occident se faisait avec des lril>us barbares, l'activité des échanges avait naturellement son principal foyer dans les régions du littoral asiatique. La légende des Argonautes et de la « Toison d'or » témoigne des relations qui eurent lieu jadis entre les montagnartls du Caucase et les marins hellènes; mais l'his-

toire parle surtout des grands marchés qui s'élevèrent sur les côtes de la Syrie. On sait quels services immenses les Phéniciens rendirent à l'humanité, non seulement en explorant les rivages de l'Europe occidentale et en dirigeant des caravanes à travers les brèches naturelles qui font communiquer les vallées méditerranéennes avec celles de l'Océan, mais bien plus encore en portant à tous les peuples l'alphabet phonétique, empininté aux hiéroglyphes des Égyptiens; c'est grâce à eux que fut connue dans le monde cette méthode ingénieuse qui permettait de reproduire les langages des peuples, même sans les comprendre. Rencontrant sans cesse des étrangers qui parlaient avec mille accents divers des dialectes de toute origine, les Phéniciens devaient être frappés surtout de la différence des sons, et comment les figurer, si ce n'est en employant les signes dont les Egyptiens se servaient pour rendre des idées, de même que les sons des mots correspondants ? Ils dégagèrent les caractères choisis de tout sens idéographique et l'appliquèrent uniquement à reproduire la prononciation des mots. C'est ainsi que l'esprit se libéra du symbolisme primitif et que l'écriture devint la reproduction pure de la parole, par l'effet d'une inconsciente collaboration entre les marchands de Syrie et les populations barbares de l'Occident. Les découvertes géographiques des Phéniciens, leurs navigations lointaines autour de l'Europe et de l'Afrique, leurs voyages dans l'intérieur des terres, le long des fleuves et par les portages, les apports de métaux, de bois, de gommes, de tissus, de poteries, d'objets manufacturés de toute espèce, que les archéologues ont retrouvés depuis en tant de contrées, préparèrent les tribus des forêts occidentales à la civilisation future en les mettant en rapports d'échanges les unes avec les autres. A eux surtout est dû ce travail de transition préhistorique sans lequel l'histoire proprement dite n'eût jamais commencé pour le monde européen; aux peuples civilisés qui devaient naître ils léguaient ce qui devait les rapprocher à jamais et faire naître l'humanité du chaos des nations ennemies, l'écriture alphabétique*. C'est à bon droit que l'œuvre des Phéniciens dans l'ensemble de la civilisation est symbolisée par les voyages de l'Hercule tyrien, conquérant le monde.

. Cinq ou six siècles après les Phéniciens, les Hellènes vivant sur le littoral de l'Asie Mineure prirent aussi une très large part à la découverte du monde occidental; leurs colonies se distribuèrent sur les rivages de la Méditerranée et jusque au bord de l'Océan; comme négociants, ils disposaient même d'un moyen d'échange qui manquait aux Phéniciens : ils

^ E. Renan» De la part des peuples sémitiques dans Vhistoire de la civilisation.

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