PLUIES ET RIVIÈRES DU BALOUTCHISTAN
souterrains dans quelques-unes des vallées les plus fertiles, mais les Baloutches proprement dits ne savent pas même entretenir ces canaux ' ; presque tous les cultivateurs n'ont d'autres ressources que les eaux des noudi ou torrents éphémères. Il est prudent, en pays baloutche, de porter sa provision d'eau pure, de crainte de rencontrer seulement des mares boueuses ou salines. Cependant l'aspect du sol lui-même semble indiquer que les eaux courantes arrosaient autrefois la contrée en bien plus grande abondance. Les traces d'anciennes inondations, même des plages et des lits abandonnés se voient en des vallées qui de nos jours sont complètement arides; mainte butte d'argile, jadis baignée par une eau fluviale, a gardé la marque d'érosion tracée par le éourant, et se termine par une masse surplombante, en saillie au-dessus de cette rainure circulaire : on dirait de gigantesques champignons'. Des sondages faits dans le voisinage du littoral ont prouvé que des nappes d'eau coulent dans les profondeurs du sol*.
Les rivières baloutches qui descendent directement vers la mer d'Arabie coulent pour la plupart perpendiculairement à la côte et n'ont qu'un étroit bassin ; même dans un pays pluvieux, elles n'auraient qu'un faible courant. Le Dachtou « rivière de la Plaine », qui se dirige vers le littoral, dans le voisinage immédiat de la frontière persane, a plus d'eau que les autres fleuves côtiers, parce que dans son cours supérieur il suit une des dépressions ouvertes entre deux des gradins parallèles à la côte et que son bassin se trouve ainsi notablement agrandi; cependant il n'atteint pas la mer pendant une moitié de l'année; les voyageurs cheminent sur la barre émergée qui coupe l'embouchure. Le fleuve Mechkid, appartenant au bassin fermé du Baloutchistan nord-occidental, est le cours d'eau le plus abondant de la contrée. La plupart de ses hauts affluents naissent en Perse dans le pays de Sarhad ou du « Froid » et coulent vers le sud-est comme pour aller se jeter dans la mer d'Arabie; réunies à leur entrée dans le Balou- * tchistan, au sud du Sianeh koh, ces eaux torrentielles courent vers l'est, à la rencontre du Rakchan, venu du pays de Pandjgour, puis se rejettent vers le nord pour traverser les cluses qui séparent le Sianeh koh du Kohi-Sabz, âpre crête de rochers ne méritant guère son nom de « Montagne Verte ». Il est dangereux de s'engager dans ces « étroits » que l'eau grondante du Mechkid remplit fréquemment de falaise à falaise. Les inondations sont particulièrement redoutables dans ce pays dont le sol ne se
* Miles, Journal of the Geographical Society ^ 1874.
* Mac Gregor, ouvrage cité.
* Barns, Journal ofthe Geographical Society , 1867.
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compose guère que de roches dures ou d'argiies imperméables : là où le flot de crue est encaissé enlre deux parois qu'il ne peut franchir, il se gonfle soudain de toutes les eaux de pluie apportées par les affluents et les ravins latéraux. « Ne t*arrôte pas dans le lit du Mechkid, dit un proverbe que se répètent les voyageurs; ne t'arrête pas, même pour attacher les courroies de ton soulier! » Mais en temps ordinaire le Meclikid, bu par Tair sec de la vallée, a même cessé d'exister au sortir des cluses du Koh-i-Sabz, là où son Ut prend la direction du nord-ouest, précisément opposée à celle des affluents supérieurs : seulement quelques mares dans le sable indiquent le récent passage d'un courant. En 4810, lorsque Pottinger parcourait la contrée, il descendit le lit du Mechkid sur un espace de quelques kilomètres : ignorant la géographie de ce pays encore inexploré, il croyait remonter vers la source du torrent, tant il est facile de se tromper en cheminant au milieu de sables remaniés par le vent. Si des tamaris ne bordaient les rives, on ne pourrait reconnait;;e en maints endroits qu'on se trouve au milieu d'un lit fluvial.
Le Mechkid ne roule jamais ses eaux d'inondation jusque dans la dépression du Seïstan, ainsi que le représentent encore plusieurs cartes d'après les récits des premiers explorateurs européens; même une chaine de hauteurs limite au sud le bassin semi-circulaire occupé par les marais, les étendues herbeuses et les salines qui ont remplacé l'ancien lac. Le hamoun ou marécage dans lequel se perdent les eaux du Mechkid en temps de crue occupe la partie centrale des solitudes de Kharan, entre le 28* et le 29* degré de latitude; Mac Gregor en a longé la rive orientale, mais sans pouvoir reconnaître si l'étendue resplendissante qu'il voyait à l'occident était une nappe d'eau ou seulement un mirage; nulle part il n'apergut de fourrés de roseaux pareils à ceux des lacs du Seïstan ; mais çà et là des bouquets de tamaris indiquent le bord. La nature du sol qui entoure le Hamoun el Mechkid prouve que là aussi, comme dans le lac du Seïstan, l'horizontalité du sol a pour conséquence de déplacer fréquemment la nappe lacustre, bassin d'eau douce quand elle est formée par une récente inondation du fleuve, réservoir d'eau saumâtre ou saline quand elle s'est maintenue longtemps au même endroit. Tandis qu'une partie de la plaine est fertile, quoique soumise rarement à la culture, d'autres espaces d'où l'eau s'est complètement évaporée sont recouverts d'une plaque saline de plusieurs décimètres d'épaisseur, dont les caravanes qui passent découpent des plaques pour les vendre dans les contrées voisines. A l'ouest du Hamoun el Mechkid, s'étend, disent les indigènes, un autre marécage, le Kindi ou Talah, qui reçoit les eaux septentrionales du bassin. Enfin, au nord-est du
RIVIÈRES ET DÉSERTS DU BALOUTCIIISTAN. il9
fialoutchislan, la rivière de Ghoi*awaI^, la Lora, va se perdre aussi dans un hamoun au milieu du désert.
D'après Mac Gregor, le désert de Kharan est beaucoup plus facile à traverser que mainte solitude sablonneuse de la Perse et que les régions sans eau de TArabie et de l'Afrique. Il est bien connu des caravanes, chaque route a ses lieux de repos marqués d'avance par les guides; partout on peut compter pour sa journée au moins sur un puits d'eau saumâtre et sur quelques touffes de plantes pour les chameaux. Mais il est certaines régions du désert que les voyageurs évitent avec soin, et où la mort serait inévitable pour eux s'ils étaient surpris par le semoun, le vent de <( poison » ou de « flamme ». Dans ces solitudes, les dunes se déroulent comme des vagues et il est presque impossible de continuer sa marche sur un sol qui s'éboule et dans un nuage de poussière que fait tourbillonner le vent; parfois aussi l'air est tranquille et cependant rempli d'un brouillard de sable où l'on ne peut respirer qu'avec peine ; ce phénomène encore inexpliqué proviendrait, disent les Baloutches, de l'action des rayons solaires sur la fine poussière de sable. Dans la partie orientale du désert, Pottinger eut ainsi à parcourir pendant cinq jours une région de dunes s'élevant en moyenne à la hauteur de 5 à 6 mètres seulement et se succédant toutes dans la direction de l'ouest à l'est, celle du vent principal de ces parages. Les dunes, composées non de sable grossier, blanc ou jaunâtre, mais d'une fine poussière rougeâtre, débris d'argiles et de grès, ont leur longue pente tournée vers l'ouest, d'où vient le vent ; le talus d'écroulement, qui s'avance plus ou moins vite, suivant la force du courant atmosphérique, est incliné vers l'est. Lorsque les chameaux ont à traverser cette mer de poudre en venant du Mechkid, ils montent sur le versant occidental de la dune et se laissent glisser sur les genoux, de la crête à la base du versant oriental \ Au nord du Hamoun el Mechkid, Mac Gregor contourna un grand nombre de dunes d'une formation différente et cheminant, sous l'impulsion d'un vent local, dans une autre direction, celle du nord au sud. Quelques-uns de ces monticules ont une vingtaine de mètres au-dessus de la plaine et tous sont disposés, avec une régularité parfaite, en forme de croissant, offrant leur longue pente extérieure au nord et leur escarpement de chute au midi; dans l'hémicycle abrité par les deux cornes avancées un régiment pourrait trouver place*. Enfin, sur les frontières de l'Afghanistan, les sables et la poussière d'argile progressent surtout dans la direction du
< Pottinger ; — Cari Ritter, AtieUt Iran, * Wanderings in BalodUtian.
sud-ouest au nord-est*. Ne pourrait-on admettre -l'hypothèse que, sur les plateaux du Baloutchistan comme dans les plaines du Thar indien, la forme et l'orientation des dunes dépend, dans une certaine mesure, des vibrations du sol?
Le Baloutchistan est, par Tétagement et l'exposition de ses terrasses, un des pays où, dans un espace relativement peu étendu, les climats locaux présentent le plus grand contraste. Dans les bassins argileux ou rocheux du littoral marin, de même que dans la plaine de Katchi-Gandava, au pied des monts Brahoui, que d'endroits comparés proverbialement à l'enfer à cause de la chaleur accablante qu'on y subit, et sur les plateaux, à plus de 2000 mètres d'élévation, que d'espaces découverts, où les voyageurs, exposés à toute la violence des vents froids, ont à craindre en hiver d'être ensevelis sous la neige! Naturellement, la végétation offre un contraste correspondant à celui du climat; mais dans les plaines comme sur les plateaux, il est peu de régions où se voient de véritables forêts. Il n'existe point de grands arbres dans le Baloutchistan : ceux qui dépassent 8 ou 10 mètres sont les géants du monde végétal. Sur les pentes des montagnes croissent des espèces de genévriers, et le happour, ziziphus jujuba^ dont le bois est très apprécié pour la construction; dans les vallons, les hameaux sont entourés de platanes, de mûriers, de tamariniers, de mélias azedarach; des saules ombragent le bord des ruisseaux. Presque tous les arbres fruitiers dont l'Asie Antérieure est la patrie originaire prospèrent dans le Baloutchistan, abricotiers, pêchers, poiriers, pommiers, coignassiers, pruniers, grenadiers, amandiers, noyers, figuiers, vignes; les manguiers et les dattiers des plaines donnent d'excellents fruits. Dans les terres chaudes de la contrée, la plante la plus commune est le pich {chamxrops ritchiana)^ espèce de palmier nain dont les racines rampantes se prolongent à 4 et 5 mètres dans le sol. Cette plante est aussi utile au Baloutche que le bambou l'est au Barman : on en mange le fruit et les jeunes pousses, on en fabrique de l'amadou, des cordes, des sandales et surtout des nattes, qui sont d'un très bon usage'.
Aux altitudes correspondantes, la faune du Baloutchistan, bien peu connue avant l'exploration de Saint-John, ne diffère point de celle des plateaux afghans, des plaines du Hilmend et de l'Indus. Il n'est pas exact, comme on le croyait naguère, que le lion, devenu si rare dans l'Inde, se soit encore maintenu dans certaines parties du pays baloutche; mais les léo-
* Griesbach, Memoirs ofthe Geological Survey of India, vol. XVni, part I, 1881.
• Mac Gregor, ouvrage cité ; — Ployer, Uncxplored Baluchislan.
FLORE, FAUNE, HABITANTS DU BALOUTCUISTAN. m
pardsy sont communs, et Ton y trouve des hyènes, des loups, des sangliers^ ainsi qu'une espèce d*ours noir, qui se nourrit de racines. Les gazelles se rencontrent fréquemment dans le voisinage du désert, et les escadrons d'ânes sauvages se tiennent pendant le jour dans les solitudes où l'eau et la végétation font complètement défaut. IjC grand gypaète, semblable à celui des Alpes, vole au-dessus des plateaux, mais on ne le rencontre jamais près de la côte, ni à moins de 1200 mètres d'élévation. La pie, si commune en Europe, ne se voit que dans une seule partie du Baloutchistan, à Kalat ; mais il est quelques espèces d'oiseaux qui ne se trouvent point en dehoi's du pays des Baloutches : tel est la charmante nectarinia, brillant de toutes les couleurs de l'iris \ Le lézard nromast/x, que de loin on prendrait pour un lapin blotti à l'entrée de son terrier, gite dans les sables : les Persans lui donnent le nom de « suceur de chèvres », prétendant qu'il bêle comme le chevreau pour attirer les chèvres et les téter. D'après Miles, il y aurait des crocodiles dans le haut Dacht. IjCS golfes du Mekran sont très poissonneux; Saint-John croit que le nom du pays est dérivé de Hohi-Khoran ou « Mangeurs de Poissons. » Les habitants du littoral méritent en effet cette appellation d'Ichtyophages, que leur donnèrent aussi les compagnons d'Alexandre.
Les Baloutches, dont le nom est appliqué au khanat de Kalat, de même qu'à toute la Perse sud-orientale, ne sont pas la population dominante du Baloutchistan, et c'est probablement en dehors du khanat, en Perse, dans dans la province indienne du Sind et dans le Radjastan, que se rencontrent surtout, soit en tribus, soit en groupes épars, les représentants les plus nombreux de la race ; le Baloutchistan, pays montueux et infertile, est un des pays qui contribuent pour la plus forte part au mouvement d'émigration vers l'Inde. On classe ordinairement les Baloutches parmi les Aryens et l'on en fait des frères des Persans, descendants des indigènes qui furent convertis à l'Islam à l'époque des Abassides*. Il est probable qu'au moins une partie des Baloutches ne sont pas indigènes de la contrée : les Baloutches de la frontière afghane, à en juger par les traits du visage, sont évidemment mongolisés, et ressemblent à s'y méprendre à des Kirghiz'.
* Blanford, Etuiem Persia, vol. Il, Zoology and Geology.
* Spiegel, Eran.
> Nicolas de Kkanîkor, Towdu Monde, 1861.