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d'adoration ne se déplacent pas aussi facilement que les citadelles et les palais. Un ancien faubourg de Rhaï, où s'élève le tombeau d'un martyr vénéré, le chah Abdoul Âzim, est devenu une petite ville, sous le vocable du saint : on y trouve des bazars, des bains, un grand caravansérail et de belles rues plantées d'arbres, rayonnant au tour de la mosquée qui renferme le tombeau de l'imam.
ii4 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
La capitale actuelle est, comme Rhaï, entourée d'une enceinte percée de brèches. Copiée sur les forliGcations de Paris, la muraille de Téhéran est bâtie en matériaux moins résistants; en maints endroits, les talus d*nrgilc se sont écroulés dans les fossés extérieurs. Il ne serait pas difficile de la remettre en état pour résister à une insurrection, mais en cas de siège et de bombardement elle n'opposerait aucun obstacle sérieux à l'ennemi. Récemment on a élevé quelques murs, amorce d'une deuxième enceinte qu/ enfermera tous les faubourgs, doublant l'étendue officielle de la cité; toutefois il s'en faut que l'espace compris dans l'intérieur de la première muraille soit couvert de maisons; des carrières, des amas de décombres, des terrains arides et jaunâtres y contrastent avec les jardins touffus. Le voyageur qui s'approche n'aperçoit par-dessus les murailles ni tours, ni coupoles qui lui révèlent le voisinage d'une capitale, et même quand il est entré, il ne voit d'abord que de misérables huttes en terre. Mais les portes sont vraiment belles avec leur grande ogive, les colonnes qui les encadrent, les faïences émaillées qui les décorent : l'éclat et l'heureux choix des couleurs, l'élégance et la variété des lignes et des figures prouvent que les Persans, si déchus qu'ils soient au point de vue de la civilisation matérielle, ont gardé leur originalité artistique ; à cet égard ils ne sont nullement les inférieurs des Occidentaux.
Dans la ville même les deux influences sont en lutle, l'ancien espril conservateur et la manie de l'imitation d'Europe. Le grand bazar ressemble à ceux des autres cités de l'Orient : c'est un quartier séparé, percé de ruelles appartenant chacune à des artisans du même métier ou à des marchands vendant les mêmes objets ; mais dans le voisinage du palais se voient déjà des magasins disposés comme ceux de l'Occident. Presque toute la ville est un labyrinthe de rues irrégulières embarrassées de décombres, coupées de fondrières, nettoyées seulement par les chiens et les chacals; toutefois les quartiers aristocratiques ont leur boulevard, planté d'arbres, éclairé au gaz et parcouru de voitures élégantes. Des constructions à l'européenne s'élèvent dans le nouveau Téhéran, mais ce qui en fait la beauté c'est toujours le jardin à l'orientale qu'entourent les balcons ouvragés, les arcades à tentures de soie : dans ces retraites paisibles où jaillissent des fontaines d'eau pure, semant des perles de cristal sur les fleurs odorantes, on se trouve comme à cent lieues de la cité. Les alentours, surtout du côté du nord, où les kanat amènent de la montagne une grande abondance d'eau, sont couverts de jardins, ayant presque tous gardé leur apparence de réduits fortifiés, quoique les habitants de la banlieue n'aient plus à redouter les attaques des Turcomans. Â Téhéran et dans les villages des alentours, les
TEHERAN. 247
cigognes, ces oiseaux respectés et presque vénérés du peuple, manquent complètement, tandis que les maisons et les ruines de Yeramin ont chacune leur nid*.
Au commencement du siècle, l'étranger qui eût essayé de séjourner à Téhéran pendant les chaleurs aurait été certainement emporté par les fiNrcs ou les autres maladies qu*engendrcnt les ordures. La capitale, en devenant plus vaste, s*est nettoyée et assainie; cependant dès que l'été commence, la population aisée ne manque pas d'émigrer vers les hauteurs du nord, couvertes de villages et de maisons de campagne auxquels on donne le nom collectif de Chemiran ou Chimran, dû peut-être à une l^ende de la reine Semiramis*;les mœurs nomades des Turcs échangeante leur kichlak d'hiver pour leur yaîlak d'été se sont heureusement maintenues. Au moins un tiers des Teherani émigrent dans la même semaine et les convois de chevaux et bêtes de somme portant meubles, tapis, tentes, vivres, ont plusieurs kilomètres de longueur; on ne compte pas moins de 2000 chameaux seulement pour le transport des bagages du roi\ Les fournisseurs, les mendiants, les soldats, la police suivent la cour et les ambassades dans leurs villages respectifs, et tel site isolé pendant l'hiver se trouve transformé soudain en un champ de foire. Le palais royal de Niaveran, autour duquel se groupe la population, est bientôt entouré d'une véritable ville de baraques, le sol se couvre de débris et l'air est empoisonné de miasmes impurs : la cour émigré alors une seconde fois, pour aller camper sous la tente, à plus de 2000 mètres d'élévation, au bord du Lar, dans les vallons fleuris qui s'ouvrent à la base du Demavend. Ask, sur les pentes du volcan, se peuple de Teherani et ses sources thermales (Abi-Germ) reçoivent des milliers de visiteurs. L'ambassade russe et Pambassade anglaise possèdent chacune un village d'été, où la seule autorité reconnue est celle du tsar et de la reine d'Angleterre; le palais moscovite est à Zergendeh, celui du ministre britannique à Goulhck; l'ambassade française réside à Tedjrich, à l'ombre de magnifiques platanes, dont l'un était déjà fameux il y a deux siècles. Les habitants de Goulhek, dispensés de tout impôt, jouissent d'une grande prospérité, si l'on en juge par le bon entretien des maisons, les arbres et les fleurs qui ornent les bords des chemins, l'animation des rues oii se croisent incessamment les voitures. Tous les jardiniers de Goulhek sont Guèbres.
> E. Tietze. MiUheilungen der Geographùchen GuelUchafl in Wien, 15 juli 1876. « Ciirl RiUer, Asien, yoI. VIII.
' Emile Duhoosset, Le Tow du Monde^ 1860; — J. E. Polak, Pemen^ doi Land und uine Bewohner,
Naguère Téhéran n'avait d'autre route carrossable que celle du palai» d'hiver au palais d'été; elle est unie maintenant à Kasvin, par une voie large de 12 mètres, qui se continuera jusqu'en Transcaucasie par Zendjan et Tabriz : des télègues de construction russe parcourent rapidement le chemin d'environ 150 kilomètres qui sépare Téhéran de Kasvin. Cetteville, qui fut aussi pendant un temps capitale et où l'on voit maint débris de sa grandeur passée, a repris une certaine importance pendant la deuxièmemoitié de ce siècle, grâce au mouvement des voyageurs et des marchandises entre l'Iran et le Caucase. Les jardins des alentours, conquis sur le désert, sont parmi les « paradis » de la Perse ; entrevues des vignes ou des plantations de pistachiers qui bordent les chemins, les portes émaillées de la ville, ombragées de platanes, présentent un tableau pittoresque.
Sultanich, qui est également l'un des principaux lieux d'étape sur la route nord-ouest, fut aussi capitale, avant la cité d'Ispahan; déchue de son rang, elle perdit sa population et n'est plus guère qu'un amas de ruines. Contrastant avec ces décombres et ces masures, la puissante mosquée do- Sultanieh, élevée par un prince mongol, parait d'autant plus grande, mais sa coupole magnifique, entourée d'un cordon de faïences multicolores, est lézai*dée; les six minarets d'angle sont démolis ou penchés, la massehexagonale de l'édifice a perdu presque tous ses ornemenis extérieurs, et sur le pourtour de la nef les arabesques et les phrases du Coran, qui si^ détachent en faïences d'un bleu d'azur ou autres nuances, sont dégradéesou cachées par des peintures modernes de mauvais goût.
Zendjan, au nord-ouest de Sultanieh, également sur la route de Russie, est aussi une ville tombée. Détruite une première fois par les Mongols, et en grande partie livrée aux flammes après le siège de huit mois qu'y soutinrent les Dabi, la malheureuse cité n'a pas réparé ses ruines. Du côté du nord, c'est la dernière ville de l'Irak-Adjemi ; on y parle encore persan, tandis que de l'autre côté de la montagne de Kaflan-kouh, dans l'Azerbeïdjan, le turc est le langage usuel des habitants de Mianeh. Cette ville, « la plus misérable de la Perse », est située sur un torrent qu'alimentent les neiges du Sehend, et qui va se jeter dans le Kizîl ouzen^ la branche maîtresse du Sefid roud. De tous les lieux d'étape, Mianeh est le plus redouté des étrangers : là, plus que dans toute autre ville de- Perse*, pullule la redoutable « punaise » argas persica, dont la morsure n'incommode guère l'indigène, mais a causé chez les voyageurs de nombreux cas de maladie grave et même de mort. C'est à Mianeh que mourut
• Ouseley ; — Kotzebue ; — Polak ; — O'Donovan ; — Gastciger.
KASYIN, SULTâNIEU, ZENDJAN, TABRIZ. 249
en 1667 rillustre voyageur Thévenot. Â une petite distance au nord-ouest, dans une contrée bien arrosée, l'un des « greniers » de la Perse, se trouve le gros village de Tourkmantchaï, célèbre par le traité de 1828, qui cédait à la Russie les territoires d'Erivan et de Nakhitchevan, ainsi que la domination absolue sur la Caspienne.
Tabriz (Tebriz, Tauris), la capitale de l'Azerbeïdjan et naguère la ville In plus populeuse de l'Iran, est l'ancienne Kandsag des Arméniens, fondée à la fin du quatrième siècle de l'ère vulgaire. Elle est située dans le bassin du lac d'Ourmiah, et la masse brune de ses constructions recouvre un sol légèrement incliné, au milieu d'une plaine que dominent au nord-est et à l'est des roches nues, au profil vigoureux, tandis qu'au sud s'élève le cône régulier du Sehcnd. Des milliers de jardins arrosés par « neuf cents canaux » entourent la ville, contrastant par leur feuillage touffu avec l'aridité des collines. Vue des hauteurs, Tabriz, dont la muraille n'a pas moins de 18 kilomètres de tour et qui projette encore des faubourgs le long des roules divergentes, parait être l'une des grandes villes du globe ; mais quand on a pénétré dans l'enceinte et que l'on parcourt le labyrinthe des rues fangeuses, on reconnaît sans peine qu'elle ne saurait, comme aux temps de Chardin, se comparer aux capitales de l'Europe : à cette époque, en 1673, elle aurait eu 500 caravansérails, un bazar de 15 000 boutiques, 230 mosquées et 550 000 habitants. Tabriz n'a pas eu seulement, comme la plupart des autres cités persanes, à souffrir des sièges et des incendies, elle est en outre très exposée aux tremblements de terre : l'histoire parle de cinq grandes secousses qui la détruisirent partiellement, ensevelissant des milliers de victimes; en 1727, soixante-dix mille personnes auraient été englouties ou écrasées; en 1780, le nombre des morts aurait été de quarante mille. Ainsi s'explique la pauvreté de Tabriz en édifices remarquables, malgré son antiquité, la richesse de ses négociants. In puissance des souverains et des gouverneurs qui y résidèrent, la beauté des matériaux employés pour la construction des palais : laves, porphyres, marbres et faïences. I^e plus fier monument, la citadelle, masse carrée de 25 mètres de hauteur, parait encore intact, mais de près on voit que son couronnement est tombé, que le mur est fissuré de lézardes et que les douves sont comblées par les décombres ; c'est dans les fossés de la citadelle que fut massacré le Bah en 1848. La mosquée ce bleue », jadis une merveille, qui, avec tant d'autres édifices religieux, valut à la cité son nom de « Coupole de l'Islam », s'écroula en 1780 : il n'en reste que des piliers et les fragments d'un portail, utilisés par les voisins comme une carrière pour la construction de leurs masures. Les mosaïques de a. 33
faïence, représentant des fleurs en guirlandes, sont juxtaposées avec une telle précision qu'on n'en voit pas les joints ^
L'importance commerciale de Tabriz et surtout le voisinage de la Russie ont fait choisir la capitale de l'Âzerbeïdjan comme résidence du prince héritier. Située près de l'angle nord-occidental de l'empire, non loin des frontières de la Transcaucasie russe et de la Turquie, Tabriz est l'entrepôt obligé des marchandises : aussi s'est^lle relevée après chaque désastre. Toute une colonie de négociants étrangers, dans laquelle dominent les Arméniens, mais où les Occidentaux sont également représentés, s'y est établie; en 1832 déjà le mouvement total des affaires entre Tabriz et l'étranger était évalué par Fraser à 25 millions de francs. Le bazar, cité dans la cité, est rempli d'étoffes russes, anglaises, et autres produits des manufactures européennes. Les denrées du bassin d'Ourmiah, entouré d'un amphithéâtre de montagnes, ne trouvent de marché propice que dans cette ville située sur la roule internationale. Quoique très froide en hiver, la contrée a toutes les cultures de la zone tempérée, et quelques-uns de ses fruits, surtout les amandes et les abricots, sont fort appréciés. En été, tous les habitants aisés vont se reposer dans les villages ombreux du Sehend, au bord des eaux minérales qui jaillissent en abondance des roches volcaniques. Les bains de Lala, près du bourg prospère de Sirdaroud, sont très fréquentés. L'une des vallées voisines est un des trois « paradis » de l'Iran chantés par les poètes '.
Les. autres villes de l'Azerbeïdjan sont aussi environnées de jardins et de vergers. Au nord-est de Tabriz, dans une vallée tributaire de l'Araxe, la ville d'Ahar possède de très riches mines de fer. Ardebil, également dans le bassin de l'Araxe, près de l'angle noixl-occidental du territoire, au débouché des cols principaux qui traversent les montagnes de Talich vers la mer Caspienne, a dans ses environs de riches gisements de cuivre, et son bazar est amplement approvisionné de marchandises russes. Sa grande mosquée, qui recouvrait le tombeau du cheikh Sefi, possédait une précieuse bibliothèque emportée par Paskievitch à Saint-Pétersbourg, mais on y voit encore, en mauvais état, une collection de porcelaines chinoises et persanes'. Marand, située au nord, sur le grand chemin de la Russie, au milieu des campements d'Iliates Yekenlu, est une antique cité où musulmans et Arméniens montrent le tombeau de la femme de Noé. Marand est cachée par des rideaux de peupliers et des vergers touffus; de même Khoï,
1 Jane Diculafoy, Tour du Mondes 1883.
* II. Rawlinson, Journal ofthe Geographical Socieij^ 18-ii.
' Thielmann, Sireifzùge in den KaiÂasug.
TÂBRIZ, ARDEBIL, KHOl, OURMIÂU. 251
ville qui se trouve à l'ouest près de la frontière turque, dans une haute plaine unie d'environ soixante kilomètres de tour, est perdue dans une véritable forêt : on ne reconnaît la cité qu'après avoir franchi ses fortifications régulières, élevées au commencement du siècle par le général Gardanne. Parmi tous les arbres domine le mûrier, dont les baies exquises ne ressemblent en rien aux mûres insipides d'Europe'. Au nord-ouest de Khoï, sur la grande route d'Erzeroum et de Trébizonde, la ville arménienne de Makou s'élève sur un talus, au pied d'un rocher percé d'une énorme caverne : on dirait une gueule prodigieuse s'ouvrant pour engouffrer la ville. La grotte n'a pas moins de 200 mètres de large et l'arcade du cintre a un développement d'environ 400 mètres; un castel habité par un chef kourde s'élevait au commencement du siècle dans le fond même de la caverne. Le toit de l'antre est formé par une puissante coulée de lave qui s'est épanchée sur la roche calcaire; dans les environs on voit de nombreux puits naturels dont l'eau des torrents a foré le cintre eu passant, au-dessous des laves dures, dans la roche inférieure plus friable*.
La grande ville d'Ourmiah (Ourmidj), bâtie au pied des montagnes, dans une plaine qui s'incline vers la « Petite Mer », est aussi entourée de jardins qui séparent les faubourgs et pénètrent entre les différents quartiers jusque dans le voisinage du bazar; une grotte voisine est désignée comme ayant été la demeure de Zoroastre. De la station de Seïr, que des missionnaires américains ont fondée en 1831, on voit à ses pieds toute l'admirable plaine boisée avec ses c< trois cent soixante » villages nichés dans la verdure, que limite par de gracieuses courbes le bleu des eaux lacustres. Un de ces villages, Gujtapa, est en entier peuplé de nestoriens convertis au protestantisme. Le village d'Àda, séparé de celui de Soupourghan par le Maziou tchaï, s'est également rattaché à la foi nouvelle, apportée de par delà l'Atlantique; les autres bourgs de nestoriens et de chaldéens ont gardé leurs anciens rites. Khousrava, dans la vallée du Selmas, à l'ouest de la ville mahométane deDilman, est le centre religieux des chaldéens catholiques'. Ces bourgs de la frontière entretiennent un commerce considérable avec les deux États limitrophes, les empires russe et ottoman, mais c'est par l'intermédiaire de la contrebande que se font les transports.
Au moyen âge, la charmante Maragha, située au milieu de vignes et de vergers, sur les pentes méridionales du Sehend, devait sa renommée à ses
fondations scientifiques : là vivait, pendant la deuxième moitié du treizième
' Noritz Wagner, Rase nach Perêien unddem Lande der Kurden.
* Monteith, Journal ofthe Geographical Society, 1834; — Cari Riiter, Aiien, yoI. YUI.
' Arscnis etKiepert, ZeUêchri/t der Geselhckaft [&t Erdkmde %u Berlin.
-S&S NOUVELLE GËOGRAPUIE UNIVERSELLE,
siècle, le célèbre astronome Nassir-Eddin; le khan mongol Iloulagou lui bâlit un observa toii-e, à côté du château dans lequel il avait déposé ses richesses, et toute une académie se groupa dans la petite ville naguère inconnue. Nassir-Eddin avait llié la position de son observatoire à 57 degrés 20 minutus de hititude sejitentrionale et 82 degrés de longitude à l'est des Iles Fortunées'. La charmante Binah, très propre, cntoui-ée de riches vergers et de vignobles, est la ville moderne qui a succédé en pai"-
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tie à Maragha. Le bourg turc appelé Cliehr-i-Mayandab, dans la basse vallée du Djaghatou, est un lieu déchu.
Une ville très importante s'élevait autrefois au sud-ouest vers les -sources de la rivière maîtresse du DJaghatou. Ses ruines entourent le lac 'OU plutôt le puits jaillissant de Takht-i-Soulaïman ; on y retrouve les restes d'un grand temple du Feu qui fut probablement le plus fréquenté de l'ancienne province d'Atropatène; d'après Rawlinson, cet édilîce et les constructions des alentours seraient les ruines de l'Ecbatane médique'. La légende moderne en a fait le « Trdne de Saiomon » et l'on montre au nord-
■ fosilion approiiinalivc il'upi'ès les carl[>s aciucllos :
LongiluJc 40" 9' Eil du tireenwicb .
Lalilude S7''22'Nord.
* Joumaloflhe Gcogrophital Societg, I84t
MâRâGUA, HAMâDAN. 255
est une autre colline couverte d'édifices, le Takht-i-Balkhis, où siégeait la reine de Saba, conversant à travers l'espace avec son royal amant. L'ancienne route de Ninive à Raghès passait par la cite sacrée; elle franchit la grande chaîne de la frontière par un col très élevé, où nul voyageur ne se hasarde en hiver. Le seuil est indiqué par un « pilier bleu » — d'où le nom de Kali chin donné au passage — portant une inscription cunéiforme; sur une chaîne plus basse, située déjà sur le territoire turc, est une autre « pierre écrite » que les Kourdes considèrent comme un talisman, presque comme un magicien, car ils l'invoquent comme un être vivant. Schulz prit une copie des inscriptions, mais il fut assassiné et son journal de voyage n'a pas été retrouvé; quant à Rawlinson, chassé par une tourmente de neige, il ne put que voir les piliers et s'enfuir. La bourgade la plus populeuse, sur le versant iranien du col, est Soudj boulak ou « Froide Fontaine », la capitale des Mikri, tribu kourde qui a presque entièrement abandonné ses habitudes nomades. Dans le voisinage, Monteith a découvert l'autel du Feu le mieux conservé de l'Atropatène ; il est soutenu par huit colonnes taillées dans le roc*.
Au sud de l'Azerbeidjan et du bassin dont les eaux s'écoulent par le Kizil ouzen dans la mer Caspienne, tes ruisseaux qui naissent à l'orient de la chaîne bordière tarissent dans le désert avant d'avoir pu former une rivière commune; l'ancienne ramure fluviale n'est indiquée que par des marais et des champs de sel. Au nord du désert, Téhéran, Kasvin, Sultanieh, et au sud Ilamadan, Koum, Kachan, appartiennent à la mémo région hydrographique, bien que séparés de nos jours par les sables et les argiles dures.
Hamadan, l'antique Agbatane ou Ecbatane, le Ilagmatana des inscriptions cunéiformes, ramène la pensée vers les époques antérieures à l'histoire : elle apparaît grande cité dès les premiers temps racontés par les écrivains de la Grèce et de l'Asie. A l'époque où les mouvements de la guerre et du commerce portaient vers l'ouest le centre de gravité de l'Iran, Ecbatane avait une très heureuse position comme capitale d'État. Située vers le milieu dei'espace compris entre la mer Caspienne et le golfe Persique, précisément sur la limite des Mèdes et des Perses, des Turcs et des Iraniens, elle
* Villes de rAzerbeïdjaQ» avec leur population approximative :
Tabriz lOOOOOhab.
Khoï 55 000 ^
Ounniah(N. TonSeidlitz). . . 25000 »
ïaragha 15000' »
ÂrdebU là 000 »
Binab (Hawlinson) 7 500 hab.
Soudj boulak (Rawlinson) ... 6 000 n
Chehr-i-Mayandab » ... 5000 n
Makou 4 000 »
Marand (Uieulafoy) 4 000 »
Ahar 5500 hab.
commande, à l'est de In cliaine bordière, le seuil de partage des eaux et l'entrée des passages qui se dirigent vers la partie centrale de la Mésopotamie, là oili s'élevait jadis la grande Babylone et où Bagdad se trouve de nos jours. H ne reste plus de l'ancienne Ecbatane que des amas de décombres, dans lesquels des archéologues cherchent à retrouver l'emplacement de la septuple muraille d'Hérodote aux sept couleurs rehaussées
d'or, symbolisant les planètes, et celui de la citadelle où les souverains déposaient leurs richesses, où le conquérant Alexandre entassa son prodigieux butin. Quelques noms rappellent l'ancienne gloire d'Ecbatane : ainsi près de la colline que couronnaient les fortifications centrales, une terrasse est désignée comme le Takht-Ardechir ou « Trône d'Artaxerxe » ; non loin de la ville se voient les restes d'un lion, en pierre sonore, que les habitants considèrent comme le proteclcur magique de la cité contre le froid et
époques mythiques, apportent leurs eaux d'une distance de 50 à 60 kilomètres et la profondeur des puits d*origine n'est pas moindre de 100 mètres'. L'altitude du sol , d'environ 1500 mètres, l'exposition des pentes tournées vers les vents polaires et la proximité des neiges rendent le climat hivernal de Hamadan assez pénible pour les Persans, mais la fraîcheur de l'été en fait un des séjours les plus agréables ; les vignobles donnent d'excellents vins blancs que Bellew compare aux crus de la Moselle, et des vins rouges qui ressembleraient au bordeaux ordinaire. La ville n'a d'importance industrielle que pour la préparation des cuirs, la fabrication des selles et harnais, le tissage et la teinture des tapis, mais elle fait un commerce considérable avec la Mésopotamie et ses bazars sont pourvus de marchandises de toute espèce. Hamadan peut être considérée comme la capitale des Turkmènes occidentaux de la Perse, dont les campements parsèment les plaines et les vallées environnantes. A l'est, sur l'une des routes qui mènent à Téhéran, la ville de Saveh, qui possède des restes grandioses du moyen âge, s'élève sur les confins du désert.
A l'orient de la région des pâturages que parcourent les Turkmènes et sur la lisière des sables, la ville de Koum ou Kom élève sa coupole dorée au-dessus du tombeau de a Fatima l'Immaculée », la sœur de l'imam Ileza. Les femmes y viennent en foule pour y implorer la fécondité, la beauté, le bonheur domestique. Autour du sanctuaire sont épars « quatre cent quarante quatre » tombeaux de sainteté moindre, où cependant les ^ prières sont méritoires, puis, au delà, s'étend à plusieurs kilomètres un champ des morts où dorment les fidèles qui ont eu le bonheur de mourir ou d'être transportés dans la ville sainte. Après Meched, Koum, que ni Juifs ni Guèbres ne peuvent profaner de leur présence, est le lieu de pèlerinage le plus vénéré sur le territoire iranien; mais, en comparant l'état actuel de la cité avec celui que nous dépeignent Chardin et autres écrivains antérieurs au dix-neuvième siècle, il est certain que la piété a diminué. Koum n'a plus ses vingt mosquées; elle a perdu son commerce et son industrie, si ce n'est pour la fabrication des vases poreux* : ce n'est qu'une grande ruine ressemblant à une nécropole plus qu'à une cité. Le désert qui s'étend au loin, les collines ocreuses ou blanches de sel qui du côté de l'ouest limitent l'horizon, forment le paysage désolé qui convient à la cité déchue.
Kachan, au contraire, la ville centrale de l'Irak-Adjemi, le principal lieu
< 31 . Dieulafoy, Nota memuscrites,
* Journal officiel, 28 juin 1876 ; — Jane Dieulafoy, Tour du Monde, 1885
KACHâN, SULTANABAD. 259
d'élape sur la roule de Téhéran à Ispahan, est en pleine prospérité. Située au pied de montagnes qui lui fournissent de Teau, non toutefois en assez grande abondance, Kachan s'est entourée de vergers, de vignes, de jardins, de melonnières, de cultures en terrasses, où Ton sait utiliser les engrais, négligés dans la Perse septentrionale. C'est comme ville industrielle qu'elle s'est fait un nom : elle possède des fabriques de faïence, de joaillerie, des ateliers pour le tissage des fils d'or et d'argent, des teintureries, des chaudronneries, des manufactures de velours, de brocarts, les plus beaux de la Perse; c'est là que s'est maintenu l'art de peindre en mosaïque les parois intérieures des coupoles et des bains. Kachan, la « fiancée parmi les villes iraniennes », est, en effet, l'une des plus propres, une de celles dont les maisons sont construites avec le plus de goût et les pavés entretenus avec le plus de soin. Par sa position, elle semble destinée à devenir le centre des chemins de fer persans; elle possède déjà les meilleures routes après Téhéran, et quelques-uns des magnifiques caravansérails qui se trouvent aux étapes de ces chemins sont entretenus avec soin comme aux temps du constructeur, le chah Âbbas. De la même époque date un des plus grands travaux d'utilité générale qui existe en Perse : le Band-i-Kouhroud ou (c Digue du Torrent de la Montagne » que Fou voit au sud-ouest de Kachan, sur la route d'Ispahan. La muraille de retenue, en amont de laquelle les eaux s'étalent en lac, s'élève à 40 mètres de hauteur entre deux rochers*. A Kachan, on redoute les scorpions presque autant que les punaises à Mianeh ; heureusement d'innombrables cigognes aident à débarrasser la contrée de ces hôtes dangereux.
Le chemin de caravanes qui va directement de Ilamadan à Ispahan en suivant la base orientale des montagnes bordières du plateau, est beaucoup moins fréquenté que la route maîtresse de Téhéran à Kachan et à Ispahan; jusqu'à une époque récente, les marchands avaient à y redouter les attaques des Bakhtyari. Sultanabad, ville murée qui s'élève vers le milieu de la roule et dont la garnison devrait éloigner les pillards, est une misérable agglomération de masures, mais le district environnant est un de ceux qui ont le plus d'activité pour la fabrication des tapis : il n'est pas une cabane des villages environnants où les femmes ne soient à leur métier, attachant leurs laines de diverses couleurs et poussant la navette; dans les montagnes des environs on recueille en abondance la manne ou geizingebin^ exsudation sucrée produite par un ver qui vit sur les feuilles d'une espèc<î de tamaris. Au sud-est de Sultanabad, dans la direction d'Ispahan, se suc-
*• U. Brugach, Reiu der preuiêiêchen Gcsandtchaft nach Penien in 1860 und 1861.
280 NOUVELLE GÉOGflAPIlIE «SIVERSELLE.
cèdent Khumcîn* .t;rilouréé de vaslcs mines; la cité délabrée de Guipai-, }îan, alimentée par uh-kanot que fit creuser Haroun-ai'-Rachid ; puis le long village divKhansor, dont les maisons, poi-cées de fenêtres s'ouvrant sur la route, rappellenl les constructions du nord de l'Italie. Sur un espace <runc douzaine de kilomètres, on chemine enlre ces gracieuses maisonnettes par des bosfjiiots, dos jardins et des prairies. Lesvillages que l'on, traverse en entrant dans la plaine d'ispahan sont également entourés de vergers, de massifs verdoyants, de champs où croissent les cotonniers, les talacs, les céréales. Tihr.iiv,-Sodjefabad se soccèdent, formant une intcr-
f !ê — nriniii |,t ks EiiiiuHit.
minable rue entre les murs des jardins, puis on entre dans la cité par une admirable allée de platanes, une des merveilles de l'Iran.
Ispahan (Isfahan, Isfahoun) n'est plus la « Moitié du Monde », ainsi que ses habilanls le disaient iiulrcfois en vantant la splendeur de ses édifices, la ricliesse de son industrie, la beauté de ses jardins. 1,^ plus grande pnrlic de l'espace qu'enferme l'enceinte de 57 kilomètres est inhabitée; des palais, des mosqniV^ et des bazars où se pressait la foule ne sont plus qu'un amas de ruines;. chacals et renards gilent au milieu des débris. Fai-mi les décombres on cherche par la pensée la pyramide de 70 000 crânes que fit dresser Tamerlan pour rappeler aux générations suivantes la vengeance qu'il lira de la ville rebelle. Et pourtant, Ispahan s'était rel&-
de la dynastie kadjare, ruinèrent complètement la cité, et depuis, la famine a maintes fois interrompu i*œuvre lente de la restauration. Cependant le bazar est toujours très animé et de nombreux métiers tissent encore des étoffes de coton et de soie et fabriquent des tapis. La riche corporation des peintres n'a pas trop dégénéré depuis l'époque où des millier^ d'artistes décoraient les palais d'Abbas. Ceux-ci, malgré leur état de ruiqf et d'abandon, n'en sont pas moins les plus remarquables de la Perse : c'est dans ces pavillons, dans les collèges, dans les mosquées qui entourant la grande place ou maïdan, que le style iranien montre toute sa puifsance et son originalité, qu'il a su le mieux utiliser les éléments étrangers d'architecture, jusqu'aux toitures chinoises, pour les combiner dfins un harmonieux ensemble^ on y voit même de grandes fresques murales qui plaisent par le coloris sans trop choquer par le dessin et la composition. Toutefois l'art ispanien moderne est moins pur, à la foif moins élégant et moins noble que celui de l'époque seidjoucide et mongole, du onzième au treizième siècle *. La plupart des jardins ont été transformés en champs ou en potagers et les eaux courantes, jadis distrij^uées en fontaines, en jets d'eau, en cascateljes, sont emprisonnées en 4es aqueducs au milieu des plants de tabac ou de légumes ; mais quel(|ues-unes des allées subsistent, plus belles même qu'autrefois, grâce au temps et à l'abandon. L'avenue d'environ 4 kilomètres qui mène au Zendeh rond (Zaînda roud) ou « Fleuve de la Vie » est la gloire d'Ispahiin et se termine dignement par un pont de 54 arcades recouvert par une élégante galerie à jour. Plus bas, un autre pont, qui est aussi une merveille de construction, traverse le Zendeh roud; il se continue du côté d'uval par une place dallée sous laquelle passe le fleuve pour rejaillir plus bac en s'épanchant par masses écumeuses sur des degrés de marbre. Le pont supérieur rattache à la ville le grand faubourg de Djoulfa, encore habité par les descendants desHaïkanes immigrés au commencement du dix-septième siècle. Dans ce chef-lieu religieux des Arméniens orthodoxes de la Perse, de l'Inde et de l'Extrême Orient, il ne se trouve plus que six cents familles de la nation; mais au nord-ouest, dans la vallée de Feridoun, haute de plus de 2500 mètres, qui conflne au pays des Bakhtyari, plusieurs villages sont entièrement peuplés d'Arméniens ; dans quelques communautés, tous les llaïkanes, venus de Géorgie, se sont convertis à l'Islam, mais ils parlent encore la langue géorgienne', et les femmes, comme celles d*Erivan, ont la bouche couverte d'un ban-
• De Gobineau, Trois ans en Asie,
« Jane Dicuilafoy, Tour du Monde, 1883; — M. Dieulafoy, Notes manuscrites,
3 lloutuiu Si'hiudler, Zeiischrift der Gesellscltaft der Erdkunde zu Berlin, 1877.
ISPÂIIAN. 263
deau. Protégés par la Russie, et d'ailleurs plus instruits, plus actifs que la plupart des Persans qui les entourent, les Arméniens d*Ispahan ont repris une grande influence dans les affaires commerciales. Les Juifs peuvent aussi considérer Ispahan comme leur capitale en territoire iranien : c*est là qu'ils 6ont le plus nombreux et, dans le bazar, des centaines de boutiques leur appartiennent. Deux voyageurs français sont morts à Ispahan, Aucher Eloy et Hommaire de Hell.
Les campagnes d'Ispahan sont parmi les mieux arrosées et les plus fertiles du plateau : l'altitude de la plaine, qui est de 1432 mètres, lui donne un climat tempéré, où prospèrent les plantes de la zone subtropicale; on y cultive la vigne, le cotonnier, le tabac, le pavot, des légumes de toute espèce et surtout des melons, les meilleurs de la Perse; les coignassiers donnent des fruits d'une odeur exquise, que, lors des visites officielles, on se fait passer de main en main, pour en savourer le parfum. De nombreuses ruines, des villages, des sanctuaires interrompent les espaces verdoyants et des pigeonniers pittoresques s'élèvent, isolés ou par groupes, bien mieux entretenus d'ordinaire que les maisons voisines. Ce sont des tours rondes, ornées de cordons et de filets de briques simulant des créneaux : sur la terrasse supérieure s'arrondit une coupole centrale entourée d'autres coupoles, en forme de ruches, dont chaque brique est séparée de l'autre par une ouverture : en quelques instants, les nuées de pigeons qui tourbillonnent autour du dôme ont disparu dans l'intérieur. Parmi les mosquées des environs, la plus curieuse est celle de Koladoun, ornée de minarets d'environ 5 mètres de hauteur placés à droite et à gauche de la coupole. Chacune de ces tourelles peut être mise en mouvement par les secousses d'un homme et l'on sent alors distinctement vibrer l'autre tour et frémir tout l'édifice comme agité par un tremblement de terre. Ce phénomène des « minarets branlants », que les fidèles du lieu attribuent à la vertu du saint enterré sous la coupole, est dû, ainsi que l'a constaté M. Dieulafoy*, à l'existence de charpentes auxquelles sont attachés les minarets, d'ailleurs fort légèrement construits, et pivotant facilement sur un axe intérieur : on observe le même phénomène dans une mosquée de Bostam *.
Les Ispahani et les Chirazi sont jaloux les uns des autres et se renvoient volontiers des dictons malveillants; les premiers seraient avides, et faux les seconds. Cet antagonisme provient de ce que leurs cités, les plus im-
I Jane DieiiLifoy, Tour du Monde, 1883.
* N. deKhanikov, Mémoire êur la partie méridionale de fAsie Centrale,
26i NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
portantes de la Perse méridionale, ont souvent lutté pour rhégémonie commerciale ou politique et que l'une et Fautre prétendent au titre de métropole artistique et littéraire. Moins grande qulspahan, Chiraz est capitale du Farîîistan, c'est-à-dire de la Perse par excellence, et sa population est presque exclusivement iranienne. Eh outre, elle est l'héritière des capitales d'empire qui s'étaient succédé dans le voisinage et dont Tune fut la puissante Persépolis. Renommés pour leur intelligence, leur esprit, leur beau langage, les Chirazi se considèrent comme les représentants de la civilisation nationale. el supportent impatiemment la domination des Kadjar de Téhéran : le Bah AlirM'ohammed, dont les prédications mirent en danger la dynastie, était natif de Chiraz; fit daq§ cette ville se groupèrent sespremiers disciples. Pour contenir la population du Fars, le gouvernemeni persan a soin d'y envoyer des soldats tlircs, afin que les haines de raco aident les ^arnisaires à maintenir les habitants dans l'obéissance.
Chiraz n'a pas d'aussi magnifiques ombrages que sa rivale, Ispahan, mais la végétation y est d'un aspect plus méridional. Quand on descend dans la plaine par la route de Persépolis ou du nord-est, on aperçoit soudain la ville au détour d'un défilé, et la vue des jiardins, dès allées de cyprès, des coupoles resplendissantes et de la plaine bleuâtre se.rielevant vers la base lies montagnes neigeuses, fait pousser au voyageur un cri d'adnii-^ ration : « Allah est grand !« Tel est le sens du nom « Teng-i-Allahu-^ Akbar » quej'on donne au passage d'où l'on voit se dcroiiler le magnifique tableau. Quoique se trouvant encore à 1350 mètres d'altitude, Chiraz, le ce Ventre du Lion », est déjà, relativement aux cités dû pJateau, une vilKv du midi; là commence pour les Iraniens le pays des « terres chaudes »; les palmiers qui s'élèvent çà et là dans la plaine indiquent la transition d'une zone à l'autre. Tandis qu'Ispahan est sur le revers oriental du système des chaînes bordières, Chiraz se trouve dans la Cœlé-Persis ou ce Perse Creuse », Tune des dépressions intermédiaires qui séparent deux chaînes parallèles, et ses eaux s'écoulent dans un petit bassin fermé, sorte de Caspienne en miniature. Quoique déjà sur l'un des degrés exté-^ rieurs qui descendent du plateau vers le golfe Persique, Chiraz est parfaitement défendue du côté de la mer par les crêtes régulièrement alignées du Tengsir ou « Pays des Défilés » ; il serait facile à quelques r^iments résolus d'en protéger les abords. Mais si favorisée à tant d'égards, la ville a de grands désavantages. Les tremblements de terre y sont fréquents et l'histoire en cite plusieurs qui furent désastreux : tel celui de 1855, qui renversa plus d'une moitié des maisons, écrasant dix mille personnes sous les murs. En été, l'air est insalubre et la fièvre décime les populations.
N'emplissant même pas son enceinte de 6 kilomètres, Chiraz ressemble actuellement à un grand village et n'a guère d'autres édifices curieux que ses mosquées. Son industrie n'est pas llorissanlc; cependant la colonie juive se compose de joaillers habiles ; des Pci-sans fabriquent de merveilleux ouvrages en marquetlerie de bois et irivoirc, une eau de rose renom-
mée, et quelques Arméniens s'occupent du commerce. Le vin est mauvais; ce neclar des poètes vient de campagnes situées A une cinquantaine do kilomètres : c'est une boisson capiteuse et parfumée, que l'Européen trouve d'aboi-d d'un goût assez étrange, mais à laquelle il s'aet-oulume bientôt; de même que les roses, qui ne pourraient se comparer à celles des jardins de l'Occident, le vin de Chiraz doit sa réputation aux vers qui l'ont
célébré. Le tabac et autres denrées du pays ne donnent lieu qu*à une faible exportation^ mais comme station de transit, la ville occupe une position exceptionnelle, puisque les chemins des ports du golfe Persique viennent y aboutir; toutefois ces chemins sont mauvais et les difficultés du transport grèvent les marchandises de si lourds frais supplémentaires que le commerce préfère d'autres voies, celles de Kermanchah et de Tabriz. Inférieure pour le mouvement des échanges aux autres grandes villes de la Perse, Chiraz a du moins la supériorité que lui donnent l'intelligence et 1 érudition littéraire de ses habitants : elle est la (c Maison du Savoir ». Des trois plus fameux poètes de l'Iran, Hafiz, Sadi, Firdousi, les deux premiers étaient de Chiraz, oii nul Persan ne passe sans visiter leurs tombeaux. La dalle de marbre qui recouvre depuis cinq cents ans les ossements de Hafiz porte en lettres d'or deux de ses odes; non loin de cette pierre fut enterré Rich, l'explorateur du Kourdistan. I^e monument de Sadi, situé à quelque distance, près d'un village appelé Sadiyeh, d'après le nom du poète, est moins bien entretenu, sans doute parce que l'auteur du Gulistan n'est pas rangé, comme Hafiz, parmi les écrivains sacrés, et pourtant, ainsi que Sadi le dit de lui-môme dans son épitaphe : « Nul rossignol n'a modulé de plus doux chants dans le jardin du savoir! » Près du tombeau s'ouvre un gouffre, d'origine certainement artificielle, dont la profondeur dépasse 200 Mètres*.
Les savants sont unanimes à chercher l'emplacement de l'ancienne Persépolis, la « cité des Perses », au lieu dit Istakhr, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de Chiraz, sur la route d'Ispahan. En cet endroit commence une chaîne de collines de marbre gris qui se continue dans la direction du sud-est, dominant une large plaine, aujourd'hui marécageuse, le Merv-Dacht, dans laquelle le Band-Emir, affluent du lac Neris, serpente à l'ombre des saules; un barrage, surmonté d'un pont de treize arches, retient les eaux de la rivière pour les faire refluer dans les mille canaux de la plaine ; trois rocs isolés, les monts Istakhr, se dressent au milieu des alluvions. Les terrains en pente douce qui s'inclinent des coteaux et des rochers vers les campagnes du Band-Emir et vers son tributaire le Polvar ou Poulvar, présentent un admirable site pour la construction d'une ville et sans effort la pensée relève l'amphithéâtre de palais. D'ailleurs il en reste quelques fragments. Cette ruine, la plus belle de la Perse, est un ensemble de murs et de colonnes que les indigènes, avec une admiration mêlée de terreur, nomment le « Trône de Djemchid». On sait maintenant,
> Stack, Six Months in Persia; — M. Dieulafoy, ^o^es manuscrilcê.
CHIRÀZ, PERSËPOLIS. 267
par le déchiffrement des signes cunéiformes gravés sur les parois, que le principal des six palais était celui de Xerxès, « le roi des rois, le fils du roi Darius, rAchéménide » ; mais, à en juger par rinachèvement des sculptures et des inscriptions, il semblerait que le bâtisseur ne put terminer son œuvre. D'après la tradition, l'incendie détruisit l'édifice, quoiqu'on ne voie sur le marbre aucune trace de feu et que même des colonnes aient gardé leur poli, « si uni et si clair, disait Herbert au dix-septième siècle, que nul miroir d'acier n'en approche ». Des mahométans iconoclastes ont abattu les faces des taureaux ailés et toutes les représentations de figures humaines. Le temps aussi a renversé des murailles, détruit des colonnes, mais tel qu'il est, l'édifice présente encore un ensemble grandiose. Un double escalier, dont un homme à cheval gravirait facilement les larges degrés de marbre noir, mène sur la terrasse carrée qui porte le monument. En 1765, Niebuhr compta dix-sept colonnes, reste des soixante-douze qui avaient fait donner au palais le nom des « Cent Minarets » ; actuellement, plus d'un siècle après, douze subsistent, portant des restes de clir.piteaux. Au delà, sur les trois paliers successifs de la terrasse, pavée de marbre, se voient des murs ébréchés, des portes, des piliers, des ruines informes où l'archéologue a néanmoins fini par reconnaître la disposition des salles publiques et des appartements privés ^ Quelques sculptures et maint détail de construction rappellent l'influence égyptienne, mais l'ensemble est d'une grâce élégante qui témoigne de la <c parenté » existant à cette époque entre l'art de la Perse et celui de la Grèce*. Les architectes qui bâtirent le palais de Xerxès avaient certainement vu les temples grecs de rionie et les monuments de la Lydie'.
Au-dessus du Trône de Djemchid, sur une paroi de la montagne de marbre, assez rapprochée du sommet, apparaissent trois entailles faites pour les tombeaux des souverains. En face, sur la montagne du Nakch-i-Roustem, qui se dresse de l'autre côté du Poulvar, se voient les ouvertures d'autres sépulcres royaux, que les indigènes disaient jadis être les « prisons du vent »\ Une de ces tombes renfermait les ossements de Darius, fils d'IIystaspes, ainsi que le révèle une inscription; les Achéménides, ses successeurs, à l'exception de Darius Godoman, reposaient dans les autres ci^iites. I^s excavations sont taillées de manière à former une gigàn-
« Loflus, Suza and Persepolis; — Eugène Flandin et Pascal Cosle, Vcymje en Pêne; — M. DieuJafoy, Notei manuscrites,
* 11. Brugsch, Reiêe der preusêischen Gesandscka,1 nach Persicn in 18G0 und 1861.
* M. Dieulafoy, Académie des inscriptions; — Journal officiel de la République française, 18 septembre i88S.
^ Btrbier do Meynard, Dictionnaire de la Perse, par Yacout,
tesque croix dont la partie transversale figure un péristyle de temple, tandis que la partie supérieure montre le roi trônant sur un pavois que portent les peuples vaincus. A la base du rocher, les rois Sassanides ont aussi voulu laisser des monuments de leur gloire en taillant dans la pierre des bas-reliefs représentant divers événements de leur règne : la plus curieuse de ces sculptures montre le roi Sapor étendant généreusement la main sur la télé de Valérien, l'ennemi vaincu*.
D'après la plupart des archéologues, le tombeau de Cyrus, souverain toujours vivant dans les traditions iraniennes, se trouverait dans la même contrée, non loin du village de Meched-i-Mourghab, à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Pei'sépolis. Là s'étend, environnée d'âpres montagnes, accessible seulement par des gorges où la route est taillée dans le roc, une vaste plaine parsemée de débris et traversée par le Mourgh-ab ou « l'Eau des Oiseaux », la même rivière qui plus bas, sous le nom de Poulvar, va rejoindre leBand-Emir, près du Trône de Djemchid. Une grande ville s'élevait certainement en cet endroit à l'époque de Cyiiis. Un pilier porte encore l'image du souverain divinisé, que désigne une inscription précise : « Moi Cyrus, le roi, l'Achéménide ! » Un tombeau que les gens du pays disent être celui de la ^ mère de Salomon » et sur lequel on lit une inscription arabe, est tenu par la plupart des voyageurs pour le monument funéraire de Cyrus, et les restes d'une plate-forme, de construction analogue à celle du Trône de Djemchid, seraient les substructions d'un ancien temple du Feu où le roi glorieux aurait, lors des grandes fêtes, attisé la flamme devant le peuple assemblé. Toutefois il est douteux que la plaine de Meched-i-Mourghab soit bien celle de l'antique Pasargades, avec laquelle tous les savants l'identifiaient naguère, car les textes placent cette ville sainte beaucoup plus à l'est, dans le pays de Kirman, et non dans une campagne unie, mais au sommet d'un mont*. De même que les monuments d'Istakhr, ceux de Mechcd-i-Mourghab ont été constmits par des architectes connaissant le style hellénique : c'est en Lydie et dans l'Ionie qu'ils avaient trouvé leurs modèles de temples et de tombeaux*.
La ville de Darab ou Darabdjerd, située à 200 kilomètres au sud-est de Chiraz, près des sources d'un torrent dont les eaux s'écoulent pendant la saison des pluies vers le golfe Persique, est une des cités que l'on cherche il identifier avec l'antique Pasargades; mais on n'y a trouvé aucun monument, aucun débris qui rappelle le nom de Cyrus. Néanmoins il est certain
< Flandin et Coste, Voyage en Perse
' Oppert, Académie den Inscriptions^ sôaoceâ du 29 septembre et du 6 octnlire 1882.
■' Dieulafuy, mémoire cilc; — \V. Onckcn, WeUgjscItichte in Einzeldarslellungcn,
UECilED-1-UUURGIIAB, DARAB. -m
que la ville est fort ancienne : Fii'dousi en fait le ihéâlre de plusieurs événements de son t'popée mythique, et de nombreux autels du Feu se montrent sur les rochei's environnants. I^e nom même de la villv signifierait « EnaeiaUi de Darab ou Darius »', et un roi^lier poli d'une montagne voisine est oinédu bas-itlicf repiésentéen lanl d'auttes cndioils de la Ptisc, Tagenouilkracnt dt Valeiien devant ^apoi , les sculptures, d un aspect ^^lantiiose, sonl malheureusement fort d^radets, et I on n v voit aucune tiace
Djc^ d* p. Sïllier, fiprtt gn pbatagrt^iE .
IN, FKËS H naalNLii,
d'inscription. Un autre monument antique des environs de Darab csl un temple soutciTain taillé dans le roc, mais n'offrant que des parois lisses, sans bas-reliefs ni statues. Lors de l'invasion des Arabes, c'est à Daral» que se réfugia le dernier Sassanidc, Yezdidjerd, avant de mettre le désert entre lui et ses vainqueurs. Au noi^ du Darab, la ville de Niris, qui a donné son nom au lac le plus considérable du Farsistan, fut naguère un des centres du babisme; les persécutions ont dépeuplé la contrée'.
Dans le Farsistan septentrional, c'est-à-dire sur le plateau, en dehors de la r^ion des défilés, il n'existe que deux villes de quelque importance.
■ Ouïele}, Travelt rn the EaU.
* Goldsmid, ftufern Periia.
270 iXOUYELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
Âbadehy située à moitié chemin entre Chiraz etispahan, et Koumicheh, plus rapprochée d'environ 100 kilomètres de l'ancienne capitale de l'empire. Cette ville, qu'entourent de hautes murailles, mérite bien son nom, qui signifie « Lieu de cultures », car les campagnes environnantes, parsemées de villages et labourées avec soin, sont très productives. Abadeh possède une industrie spéciale, celle de la sculpture sur bois; ses habitants sont d'une extrême habileté à tailler dans le bois de poirier étuis, écritoires, cuillers, boîtes, jeux d'échecs. Jusque dans le nord de l'Iran, ces c< articles d'Abadeh » disputent le marché aux produits similaires importés d'Europe. Au noixl-ouest d'Abadeh, sur la route de Koumicheh, un autre lieu fortifié, Yezdikhast, occupe le sommet d'un rocher de conglomérat qui se dresse isolé dans une large fissure du plateau comme un écueil s'élevant d'un fond de mer. Les maisons et les tours semblent continuer le roc, mais en dehors de ces constructions lézardées des échafaudages branlants se projettent au-dessus du précipice ; la foule bariolée des femmes et des enfants s'y presse quand une caravane apparaît, cheminant au bas du rocher. La ville n'est accessible que par un ancien pont-levis : çà et là quelques restes de murs sont désignés par les habitants comme des autels ou des châteaux de Guèbres et le nom de la ville (Yezd-i-Khast), analogue à celui de la cité guèbre Yezd, parait en effet rappeler le séjour des adorateurs du Feu.
La chaîne de montagnes, coupée de larges brèches, qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, sur la lisière du grand désert, est, comme les arêtes du Farsistan, bordée de villes et de bourgades situées à l'issue des vallons, là où se ramifient les torrents avant de se perdre dans la plaine. Naïn, sur la grande route de Kachan à Yezd, à peu près vers le milieu du chemin, est une de ces villes, voisines des solitudes, où l'eau se divise en mille aqueducs; les habitants, comme ceux de Kachan et d'Ispahan, savent apprécier les engrais et les recueillent avec le plus grand soin ; l'industrie locale est celle des poteries, et des indigènes auraient été envoyés en Europe pour se perfectionner dans leur art, mais en revenant ils s'aperçurent, dit Goldsmid, qu'ils avaient encore beaucoup à apprendre de leurs compatriotes. Au sud, le versant opposé de la montagne domine Koupa, l'une des cités prospères du plateau. Enfin, dans la belle avenue de montagnes qui remonte dans la direction du sud-est se succèdent Agda, Ardakan, Maibout. Ardakan est la plus populeuse et la plus commerçante. Maïboul s'est appauvrie, ainsi que les villages des alentours, par la substitution du pavot à presque toutes les autres cultures. Afin de s'enrichir rapidement par la vente de l'opium, quelques grands propriétaires forcent leurs tenan-
ABADEII, YEZDIKIIAST, NAIN, YEZD. 271
ciers à faire de tous leurs terrains un vaste champ de pavots : les vivres se font de plus en plus rares et plus chers, sans que les salaires se soient élevés; l'industrie s'arrête et les habitants émigrent*. On rencontre môme des villages complètement abandonnés.
Yezd, qui ne communique avec le reste de l'Iran que par des routes de caravanes traversant des plateaux argileux, des rochers ou des dunes de sable, est une cité du désert : de toutes parts les solitudes entourent l'oasis de mûriers où sont enfermés la ville et les villages de la banlieue. En certains endroits, le désert commence aux portes mêmes de Yezd : le sable s'amasse contre les murs et le vent le fait tourbillonner dans l'enceinte'; des quartiers sont ainsi menacés de disparaître comme a disparu une première cité de Yezd, appelée aussi Askizar, dont on voit les débris à 16 kilomètres au nord-ouest, sur la route de Kachan. On comprend que, dans cette ville partiellement assiégée par les sables, l'eau soit ménagée avec le plus grand soin : presque tous les réservoirs ou alhambar sont au-dessous du sol et l'on y descend par des volées de degrés pareils aux escaliers des étangs souterrains de Bombay.
Malgré son isolement au milieu du plateau, non loin du centre géométrique de la Perse, Yezd est une des villes prospères de l'Iran; elle a des filatures, des métiers à tisser, des teintureries, des fabriques de sucre candi. Pour l'industrie des soies, elle est le « Manchester persan » : ses manufactures sont nombreuses et quelques-unes font marcher plusieurs dizaines de métiers. Les cocons fournis par l'oasis environnante ne suffisant pas pour alimenter les trois cents fabriques, les marchands importent des soies grèges du Ghilan, du Khorassan, même de Herat; quant aux exportations d'étoffes, elles se font en dehors de la Perse jusqu'à la Mecque et autres villes d'Arabie par la voie de Mascate. Yezd entretient même des relations indirectes avec la Chine, par l'expédition de caisses d'opium, chaque année plus nombreuses. Les intermédiaires presque uniques sont les membres de la communauté guèbre, la seule importante qui existe encore en Perse : naguère la concurrence des musulmans leur interdisait les manufactures et le trafic ; les adorateurs du Feu se livraient presque exclusivement au jardinage et à la culture du cotonnier, surtout à l'espèce dont la fibre brune sert à tisser les vêtements dont le port est obligatoire pour les Guèbres. Peu d'années après avoir reçu le droit de trafiquer, ceux-ci eurent conquis le monopole des échanges : l'un de ces négo-
* Gaituig<*r, Von Téhéran nach Baludêchislan. ^ Mac Gregor, Journeij ihrough Khorassan,
cinnts parsi possède plus de mille chameaux'. La population locale se compose en grande partie de seïd, qui prétendent descendre du Prophète : la présence d'un élément religieux différent a naturellement surexcité leur fanatisme. La ville a été surnommée « Cité de l'Adoration » et les haibitants, très fiers de cette épithète, tâchent de la justifier par une extrême intolérance*. Récemment encore, le meurtre d'un Guèbre n'était jamais puni. A une vingtaine de kilomètres au sud-ouest, le gros bourg de Tafl, où les Guèbres ont conservé le plus longtemps le privilège de pouvoir allumer publiquement le feu sacré, a gardé quelque industrie, surtout pour la fabrication des feutres. Une caverne voisine, dont les galeries se prolongent à des lieues dans l'intérieur de la montagne, renferme de très riches mines de plomb ainsi que des gisements de turquoises'.
En suivant, au sud-est de Yczd, la grande route des caravanes qui serpente dans la plaine argileuse entre les deux chaînes de montagnes parallèles, on ne voit, sur plus de 200 kilomètres, que des caravansérails isolés et quelques maisons délabrées : c'est avec surprise que le voyageur aperçoit, après cette longue marche dans le désert, une véritable ville, Bahramabad, entourée de champs de pavots, alternant avec des jardins et des plantations de cotonniers. Grâce à la convergence de plusieurs routes, Bahramabad prospère et, de faible village qu'elle était récemment, elle est devenue centre de population. Des Parsi, môme des Baniah hindous, y ont fondé de puissantes maisons de commerce. Au nord, sur le versant septentrional des montagnes du Xougat, près de Baghabad, on exploite de très riches mines de plomb.
Kirman ou Kerman, capitale de l'une des grandes provinces de la Perse, a gardé le nom des Carmanes ou (iermanes dont parlent les anciens, mais comme Yezd, elle a changé d'emplacement : les restes d'une vaste cité, au milieu de laquelle ne se dresse aucune tour, aucune mosquée, s'étendent au sud de la ville actuelle; à l'ouest, on voit aussi des amas dedi'»combres; enfin au nord, le faubourg des Guèbres a été presque entièrement démoli à la fin du siècle dernier. Entouré d'une muraille de forme irrégulière et s'appuyant sur une citadelle carrée, le Kirman actuel occupe une surface d'un kilomètre de côté, \\ la base occidentale d'un promontoire que couronne une forteresse ruinée, le « Château de la Fille». L'altitude de Kirman est d'environ 2000 mètres; aussi la température hivernale est très froide, mais en élé les chaleurs sont très pénibles à sup-
* Floycr, Unexplored Bafvchisian.
- Khanikov, Mémoire lur la i artie méridionale de r.Uij Centrale; - Floyer, ouvrage cilê.
5 Goebel ; -^ De khanîkov, mémoire rilê.
YEZD, BAHRAMABAD, KIRHAN. 273
porter, et les maisons, de même que celles de Yezd, de Maïbout et autres villes du centre de la Perse, sont coiffées d'un badghir ou ventilateur en forme de tour, dans lequel s'engouffre l'air pour rafraîchir les appartements inférieurs. Encore à la fm du siècle dernier, douze mille familles guèbres résidaient à Kirman et dans les villages avoisinants, mais les persécutions et les conversions forcées ont réduit la communauté à un faible chiffre : ils sont quinze cents à peine. Depuis la visite de Marco Polo, Kirman a perdu l'industrie des armes, mais ses broderies, ses tapis sont toujours estimés et Ton y fabrique des châles, inférieurs à ceux de Kachmir en exquise douceur au toucher, leurs égaux en finesse de tissu et en élégance de dessin' : on se sert de kark ou fin poil de chèvre, mêlé à la soie pour la fabrication de ces étoffes, qui s'expédient ensuite dans toutes les parties de la Perse et môme à l'étranger, par Bandar-Abbas. Kirman envoie aussi le kark de chèvre aux fabricants d'Amritsar, qui le mêlent dans leurs tissus au pachm du Tibet*. La principale station de la route de Kirman à Bandar-Abbas est la ville industrieuse de Saïdabad, ou mieux Seïdabad, la c( ville des Seîd », entourée de rivières qu'alimentent les monts neigeux, mais qui s'épuisent à une faible distance : le sable jaune contraste avec la plus riche veMure.
Kirman est, au sud-est de la Perse, dans les contrées de l'intérieur, la dernière station où parviennent les lettres et les dépêches d'Europe' : le voyageur qui s'aventure au delà, d'oasis en oasis, ne retrouvera de communications avec le monde civilisé qu'en descendant vers le littoral du Baloutchistan ou en gagnant à l'est la vallée de l'Indus. Presque toute la population se compose de Baloutches nomades qui poussent devant eux leurs troupeaux de chameaux, de chèvres, de brebis; leurs villes et leurs forteresses ne sont que des lieux de refuge contre les pillards.Pourtant il ne manque pas de terrains fertiles dans les vallées, que Marco Polo trouva couvertes de cités, de villages et maisons de plaisance; même quelques pentes de montagnes présentent le spectacle de vastes forêts, bien rare dans la Perse orientale. Un des sites les plus charmants est la campagne qui entoure la mosquée de Mahan ou Mahoun, à 26 kilomètres au sudest de Kirman : le bel édifice décoré de faïences émaillées, sur lesquelles frissonne l'ombrage de platanes centenaires, recouvre les ossements de Nimet ouliah, le c Nostradamus de la Perse ». Rayin ou Rayoum, situé plus au sud-est, entre le mont Ujoupa et le Djamal Baris, est un énorme
> Yule, The Book 0/ ser Marco Polo.
* Yule; — Ployer, Unexphred BaluchUlan,
' Gasteiger, ourrage cité.
374 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE.
village aux maisons éparses au milieu des vignes et des noyers ; un cercle de peupliers entoure chaque jardin ; dans ce charmant village on ne voit pas une ruine, ce tableau presque inévitable dans toute agglomération urbaine de la Perse. Encore au milieu du siècle, tous les habitants de Rayoum vivaient dans un vaste fort, parfaitement conservé, qui couronne une hauteur voisine'.
Bam, la ville la plus peuplée du Kirman oriental, pourrait être qualifiée de nomade, comme la plupart des cités persanes. Quelques murs, des amas informes, situés au pied d'un rocher isolé dans la plaine, sont les restes de Tancienne Bam ; la nouvelle s*est élevée depuis le milieu du siècle, à un kilomètre plus au sud. C*est l'une des villes les plus propres de Tlran, c'est aussi l'une de celles qu'entourent les plus beaux jardins. Elle est déjà dans le Germsir ou a pays Chaud 9 ; orangers, citronniers, palmiers, donnent une physionomie méridionale à la jeune cité, mais presque immédiatement au delà recommence le désert. Entre la station de Rigan ou « Mer de Sable » et la ville de Bampour, sur un espace d'environ 200 kilomètres en droite ligne, se montrent des ruines, mais pas une maison habitée, et les caravanes sont obligées d'emporter des provisions pour toute la route. Bampour elie-méme, la capitale du Baloutchistan de Perse, n'est qu'un groupe d'une centaine de huttes en paille se pressant en désordre au pied d'une butte artificielle qui porte une forteresse croulante. En 1881, il n'y avait qu'une seule maison en pisé : toutes les autres demeures n'étaient que des cabanes immondes ne protégeant leurs habitants ni contre le soleil, ni contre le froid, le vent ou la pluie. La ville ne possède ni école, ni bain, ni mosquée, à peine quelques jardins, quoique la plaine environnante soit d'une grande fertilité et que les cultivateurs disposent des eaux abondantes que roule le torrent de Bampour. Le village de Poura ou Tehré, situé à une vingtaine de kilomètres au nord, est beaucoup plus prospère, ce qu'il doit à sa position sur une pente de colline au-dessus des fourrés de la plaine, à la salubrité relative de son climat et surtout aux avantages de la propriété personnelle. Les habitants cultivent chacun son propre terrain, tandis que les gens de Bampour travaillent comme mercenaires dans les propriétés de la couronne'.
Bampour est encore à 300 kilomètres du poste de Mechkid, où passe la frontière officielle entre les deux Baloutchistan, de Perse et de Kalat; mais dans tout ce vaste territoire il n'y a point de villes, à peine des hameaux.
« Floyer, Uncxplored Baluchialan.
* Gastciger, ouvrage cité.
BAM, BÂMPOUR, KIIOBAR.
des campements et des forts à l'état d'entretien ou en ruines. Djalk, c'està-dire la f< Désolée », que l'on figure sur la carte comme la capitale d'un vaste district, est simplement un groupe de fortins qu'entourent des cultures et des bouquets de dattiers*. De même Pip, Bint, Angouran sont des oasis avec hameaux épars. Dans ces contrées que parcourent les pillards baloutches, on n'est plus en Perse, quoique les délimitations politiques aient donné ce territoire à l'Iran. Bampour même est une bourgade plus hindoue que persane: son nom est hindoustani; les habitants, presque noirs comme des Djat, pratiquent la religion sunnite, en horreur aux chiites du plateau d'Iran ; les femmes se passent des anneaux dans le nez et se noircissent les dents en mâchant la noix de béteP.
Les côtes du Mekran attribuées politiquement à la Perse ne sont pas plus populeuses que celles de l'est qui dépendent du khanat baloutche : quelques oasis, éparses comme des îles au milieu de la mer, égaycnt de distance en distance les régions arides de l'intérieur, et de petits havres .se succèdent le long du littoral. Khobar (Tchaobar ou Tchaoubar), situé sur une pointe, à l'entrée d'une baie qui pénètre profondément dans l'intérieur, et Djask, bâti à la racine d'un promontoire, au bord d'une rade ouverlp, où le flot vient mourir parmi les palétuviers, sont les villages où se fait le trafic principal ; ils ont aussi quelque importance comme stations du télégraphe continental rattachant Londres à Calcutta par le Caucase et la Perse. C'est à
50 kilomètres à l'ouest, au Ras-el-Kouh ou « Cap de la Montagne », que la côte change de direction et se recourbe au nord, parallèlement à la pénin-
* Journal ofthe Anaiic Society of Bengal, 1844.
* Villes du plateau et des bassins fermés de Tlran autres que la Caspienne et le lac d'Ourmiah,
avec leur population approximative :
IRAK AOJEjn.
Téhéran (Goldsmid) 100 000 hab.
Kaclian (Euan Smith). . . .
Ispahan (Goldsmid)
Yezd (Gasteiger)
Kasvin (Goldsmid)
Zendjan
Koum (Euan Smith) ....
Hamadan (BeUew)
Koupa (SUck)
Nedjefabad (SUck)
Khonsar »
Damghan (Iloutum Schindler) Semnan (Goldsmid) ....
Ardakan (Stack) . .
Chahroud (Goldsmid) . . .
Goulpalgan (Stack)
Bostam (Khanîkov)
Naïn (Stack)
Maibout (Floycr)
Taft(Mac Gregor)
pausistan.
Chiraz (Goldsmid)
Âbadeh
Koumicheh
KIRMAK
Kirman (l'cccnscment en 1878)
Bahramabad
Saïdabad (SUck)
Rayin (Euan Smith)
Mahoun » ....
Bam (Saintr-John)
BALOUTCHISTAlf PERSAN.
Bampour (Flojer) ......
8 000 bab« 5 000 V 5 000 1 5000 >
25 000 hab.
41 170 hab.
1000 hab.
suie arabe du cap Masandam, pour former la manche de communication entre la mer d'Oman et le golfe Persique.
Le fameux port, jadis connu sous le nom de Gambroun ou Komron et désigné depuis le règne du chah Abbas comme le « Portd*Abbas », Bandar- Ahbas ou Bander-Abbas, n'est plus le havre dans lequel se concentrait tout le commerce extérieur de la Perse. La difficulté des sentiers menant à Chiraz par-dessus les multiples rangées qui bordent le plateau, ainsi que l'extrême chaleur des étés et l'insalubrité du littoral, enfin l'cloignement du centre de la Perse ont diminué l'importance relative de ce port : Chiraz communique maintenant avec l'étranger par Bouchir ; Ispahan et Ilamadan font surtout leurs échanges avec Bagdad par la voie de terre et tout le nord de l'Iran est en relations avec l'Europe par Tabriz ou Enzeli; il ne reste plus à Bandar-Abbas que le commerce de Yczd et de Kirman. Quoique portant le nom de port, Bandar-Abbas n'a qu'une rade et les vagues viennent se briser en rouleaux écumeux sur sa grève, mais les navires ordinaires peuvent mouiller à 2 kilomètres, sur un fond de 6 mètres; l'ile de Kichm, celles de Larek et d'Ormuz garantissent la rade des vents du large. Des bateaux à vapeur font régulièrement escale à Bandar-Abbas pour charger les tapis de Kirman, les soieries de Yezd, de l'opium, des dattes, du poisson; dans la foule des négociants, des commis, des marins, on rencontre des hommes de toute race. Asiatiques, Européens et nègres. Toutes les maisons nouvelles sont pourvues de tourelles à air où le vent s'engouffre pour circuler dans la demeure et en abaisser la température ; mais les meilleurs aménagements n'empêchent pas que pendant l'été l'air ne semble sortir d'une fournaise. Dans cette saison, tous ceux qui ne sont pas absolument obligés de résider au port s'enfuient pour les maisons de campagne. Sourou, village situé à 15 kilomètres à l'ouest, au milieu des dattiers, est un des principaux lieux de villégiature, mais la grande oasis est celle de Minao ou Minab, occupant, à 87 kilomètres à l'est, l'issue d'une vallée que dominent des pics bizarres et des roches surplombantes ; sous les ombrages de l'immense jardin, on n'a plus à craindre le souffle brûlant qui passe sur le désert sablonneux et salin de Bandar-Abbas, ni la réverbération des roches arides du Djebel-Ghinnoh. L'eau qui a valu à Minab son nom, « Eau des Boues » ou des « Alluvions », se répand de toutes parts au milieu de vergers qui produisent des fruits excellents, amandes, citrons, oranges, goyaves, mangues et grenades*. Les dattes sont exquises et les embarcations arabes qui viennent mouiller à l'embouchure du torrent en
* Floyer, Unexplored Baluchislan,