IX
â8S NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
Lindjah, première escale des bateaux à vapeur qui entrent dans le golfe PersiquCy est un village long de 5 à 4 kilomètres qui borde la grève ombragée de dattiers et que domine au nord un mont s'élevant à près de 1200 mètres; le mouillage est meilleur et plus rapproché de la rive qu'à Bandar- Abbas : c'est dans ce port que se fait la vente des nacres et des perles de Bahreïn aux négociants de Tlnde^ Les marins de Lindjah, Arabes et Africains, possèdent environ 150 embarcations, dont une dizaine employées à la pèche des perles, et construisent des navires en bois importé de l'Inde ; des barques de 500 et même de 800 tonneaux ont été récemment lancées de leurs chantiers. Au delà de Lindjah jusqu'à Bouchir, la côte persane, escarpée, coupée de promontoires, sans eau et sans v^étation, habitée seulement par quelques tribus d'Arabes pillards, n'a encore été parcourue par aucun explorateur européen ; mais là aussi se trouvent des ports qui eurent autrefois un commerce considérable. A l'extrémité d'une plaine marécageuse qui s'étend à l'ouest du Lindjah et qui sépare des montagnes de l'intérieur quelques massifs, jadis insulaires, le petit village de Tcharak se trouve au pied d'un fort et entouré de dattiers. C'est là que s'élevait au neuvième siècle de l'ère vulgaire la grande ville de Siraf, dont Ibn Ilaukal vante les richesses : là venaient s'échanger l'aloès, l'ambre, le camphre, les perles, l'ivoire, le bois d'ébène; même des navires chinois y chargeaient les précieuses denrées de la Perse et de l'Arabie*. Toml)ée au pouvoir d'un chef arabe qui possédait l'ile de Kaïs, Siraf perdit peu à peu son commerce au profil du chef-lieu politique, situé dans les mêmes parages, à 33 kilomètres au sud-ouest, et Kaïs devint le principal rendezvous des marins à l'entrée du golfe Persique; puis, au commencement du quatorzième siècle, ce rôle échut à l'île d'Ormuz, devenue indépendante du souverain. On voit encore sur la plage septentrionale de Kaïs les ruines d'une grande ville arabe, près de laquelle les Anglais fondèrent pendant ce siècle un établissement militaire, abandonné depuis; les jardins, les champs et les bouquets de palmiers donnent à cette île un aspect riant que n'ont pas les autres terres éparses dans le golfe Persique. Au delà de Tcharak, les petits havres, Bandar-Nakhl ou le « Port des Palmiers », Bandar- Bisaïtin, Bandar-Kongoun, ne sont visités que par les petites embarcations des pêcheurs arabes.
Le versant maritime de la Perse qui s'incline au sud-ouest par une succession de degrés inégaux n'est connu que par les itinéraires des voyageurs
' Lcwià Pelly, Journal ofihe Geographical Society , 1864 — Stack, Six Months in Persia; — Denis de RivoTrc, Obock et Boêsora, * Reoaudot ; — Ousclcy ; — Von Krcmer, Culturgcichichte des Orienté,
LINDJAH, FASA, LAR, FIROUZABAD, BOUCHlR. 285
qui ont suivi Tune ou l'autre des routes de Chiraz à Bandar-Âbbas. Le chemin du nord, qui coupe les vallées supérieures et franchit à de grandes élévations les crêtes de montagnes transversales, passe par l'antique cité de Darab, puis à Forg, entourée de dattiers, et à Taroun, plus riche encore en fruits de toute espèce, mais située déjà dans la région basse exposée à la malaria. Une autre route passe par la haute vallée du Prestaf, où se trouve la grande cité déchue de Fasa ou Fesa, devenue de nos jours un groupe de charmants villages dans une forêt de dattiers. Le chemin du sud, descendant directement au midi de Chiraz les premiers gradins du versant maritime, se détourne ensuite au sud-est, gagne la ville de Djaroun (Yaroun) où finit la culture de la vigne, puis traverse plusieurs arêtes 'de collines pour atteindre Lar : c'est l'ancienne capitale du Laristan, royaume qui s'étendit autrefois sur toute la région littorale, de l'ile de Bahreîn, sur la côte d'Arabie, à l'ile dcDiu, appartenant à l'Hindoustan'. Au seizième siècle, la monnaie de Lar, morceau d'argent en forme de noyau de datte, que le souverain du Laristan marquait à son nom, était le signe d'échange le plus répandu dans toute la Perse. En s'emparant des routes maritimes, le chah Abbas détruisit le royaume de Lar, et la ville perdit rapidement son importance; elle n'est plus même chef-lieu de province. Elle fait pourtant un commerce assez considérable; ses habitants se vantent d'élever les plus forts chameaux de la Perse et de récolter les meilleures dattes. Lar n'a point de monuments antiques, mais Firouzabad, groupe de villages comme Fasa, situé à moitié chemin de Chiraz à la mer dans la « région des Passes », est fort riche en sculptures sur roc, représentant des scènes de bataille, et en constructions antérieures à l'Islam; un temple ruiné se dresse au sommet d'un promontoire. Cette région de l'Iran, dont Strabon vante la beauté, est en effet une des contrées les plus agréables de la Perse par la limpidité des eaux, l'éclat de la végétation, la forme superbe des montagnes ; c'est aussi le pays où se voient quelques-uns des monuments du style le plus pur \
Bouchir ou Bandar-Bouchir, le port du golfe Persique où vient aboutir la route la plus fréquentée du plateau de l'Iran, est de création moderne Nadir-chah, ambitieux de conquêtes sur mer, fit choix de cette rade, lu plus rapprochée de Chiraz, pour lancer une flotte, et la ville qu'il fonda reçut le nom d'Abou-Chehr ou « Père des Cités », transformé graduellement en Bouchir. Elle avait été précédée par un autre centre commer-
' Dupré, Voyage en Pêne; — Cari Ritter, Aeien, toI. YIII.
* D^Ârcj Todd; — Kiaaeir ; — Cari Ritter, Aiten; — M. Dieulafoj, iVo<ef numuêcriUt,
284 ROUTELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
cial, Richehr, dont remplacement est signalé de loin par nn fort portugais : on Yoit encore sur la plage des décombres amoncelés ; le sol des berges recèle des cornalines, gravées et non gravées, dont Richehr faisait jadis grand commerce avec Ratnapour, près du golfe de Gambaye : d*après les auteurs orientaux, sept cent familles s'occupaient à tailler et à graver desdevises et ûgures symboliques sur ces pierres, qu'elles expédiaient dansles villes de l'intérieur. Bouchir, où se concentre actuellement presque tout le commerce maritime de la Perse, n'offre pourtant aucune des conditions indispensables à l'établissement d'un bon port. Elle est située à. l'extrémité septentrionale d'une île allongée que rexhaussement du sol arattachée au continent; l'ancien détroit qui s'étend à l'est vers la plaine déserte est encore un marécage au sol incertain, tandis qu'au nord une baie, s'arrondissant en demi-cercle dans l'intérieur des terres, n'est recouverte à marée basse que par un mètre d'eau ; îlots et bancs de sable aflleurent au ras du flot. Seulement les petites embarcations peuvent contourner la pointe et mouiller à l'est de la ville, dans une fosse profonde de 4 à 8 mètres ; les grands navires ancrent au large, à 7 et 8 kilomètres de la côte. Les négociants, parmi lesquels prédominent les Arméniens, expédient des vins, des tabacs et surtout de l'opium destiné aux ports chinois; ils importent de Batavia du sucre en quantités considérables, et les paquebots anglais leur apportent les mille objets de fabrication européenne'. La terre insulaire de Bouchir, limitée par une berge du côté du continent, a des fontaines d'eau fraîche et d'eau thermale, et quelques bouquets de palmiers auprès desquels les marchands étrangers ont établi leurs maisons de campagne; mais les principaux lieux de villégiature sont dans l'intérieur des terres, sur les pentes des monts Gisakan et Khormoudj, qui dominent la ville et les jardins de Barasdjan. L'île de Kharag, qui s'élève* en pleine mer entre Bouchir et les bouches de l'Euphrate, a été souvent occupée par des pirates ; elle fut aussi au milieu du dix-huitième siècle une colonie hollandaise, ou plutôt un nid de corsaires commandés par un an-: cien consul néerlandais ; l'île contenait alors quelques milliers d'habitants.. En 1840, les Anglais y avaient établi garnison.
Sur la route, ouverte pendant neuf mois de l'année, qui réunit Bandar- Bouchir et Barasdjan à Ghiraz par les cols élevés de la « Fille » et de la « Vieille Femme » (2209 mètres), le principal lieu d'étape est la ville de Kazeroun, située à 890 mètres d'altitude, dans un de ces plissements du soi
* Re?enu de la douane de Bouchir en 1880 : GOO 000 fi*ancs.
Valeur approximative des échanges : 18 000 000 francs.
ww
BOUCHIR, KAZEROUN, CIIAPOUR. 285
qui séparenl les chaînes parallèles tlii Tengsir. C'csl là que commence riran proprement dit, pour le climat et la population; plus bas, disent les Persans, la réffion du littoral, le Dacbtistan, est déjà l'Arabie. Kazeroun, qui fut jadis une grande oilé, célèbre par son industrie et son commerce, n'est plus qu'une petite ville entourée de ruines et n'ayant d'importance
que par SCS cbamps de tabac et ses marchés aux chevaus, où les tiibus ocrantes du voisinage viennent mettre en vente d'admirables coursiers. C'est à une trentaine de kilomètres au nord de Kazeroun, dans une autre de ces dépressions qui se dirigent uniformément du nord-ouest au sudest, que se trouvent les vastes ruines de Chapour ou Sapor, l'antique résidence des Sassanides. Il est peu de vallées en Perse qui aient des eaux courantes en plus grande abondance, des bosquets plus touffus et plus odo-
286 NOUVELLE 6Ë06RAPHIE UNIVERSELLE.
rants : Chapour est un des « paradis » de ^Asie^ Pourtant la cité ruinée ne s*est pas reconstruite ; les nomades continuent de faire paître les troupeaux dans l'enceinte des palais. En aucune autre vallée persane, on ne voit de si nombreuses sculptures taillées. Sur le monticule qui porte Facropole, de même que sur les parois des rochers qui enferment la vallée, de grands caissons découpés dans le roc forment comme un amphithéâtre de bas-reliefs, où les montagnes elles-mêmes racontent les hauts faits de Sapor, ses chasses, ses victoires, ses audiences solennelles. Les types et les costumes des personnages divers, Romains, Arabes, Persans, Hindous, représentés dans ces annales de pierre, donnent de l'intérêt à cette histoire du roi, qui montait à cheval, le pied posé sur la nuque d'un empereur captif. Les parois sculptées de Chapour, divers fragments trouvés parmi les ruines et une statue colossale renversée qui obstruait l'entrée d'une grottq,
sont dus évidemment au travail d'artistes grecs, peut-être prisonniers*.
D'autres restes antiques, roches taillées, autels du feu, citadelles, se voient dans toute la région du Tengsir, au sud-est vers Firouzabad, au nord-t'st vers Ram Hormuz et Babahan ou Bebehan, ville ouverte entourée de palmiers; dans le voisinage, des sources de naphte coulent des rochers de gypse. En certains districts, les châteaux forts, rappelant un état social analogue à celui de la féodalité en Occident, se dressent au sommet de chaque rocher : un guide du voyageur Ouseley évaluait à « cinq mille » le nombre de ces castels ruinés, qui pour la plupart se rattachent aux légendes de la « Fille », nom sous lequel se perpétue le souvenir de la déesse Anahid '.
La Perse ne possédant, si ce n'est dans la province de Chouster, que les vallées supérieures des afQuents du Tigre, les villes sont peu nombreuses sur ce versant parcouru par des tribus de pasteurs ; cependant l'importance des routes qui mettent le plateau en communication avec la Mésopotamie a fait surgir quelques cités dans les vallées de passage. La région du nord, où coulent les premières eaux du petit Zab et de la Diyalah, et qui appartiennent à la province relativement peu importante d'Ardilan,
> Ouseley, Tratelt in the Eatt,
* Eugène Flandin, Voyage en Perse,
* Villes du versant maritime de la Perse, avec leur popubtion approiimalive : Bouchir i4 000hab. Babahan (Wells) 4 500hab-
Minab 10 000 »
Bandar-Abbas. ....... 8000 »
Lar 8 003 n
Kazeroun (Stack) 8 000 »
Barasdjan (Mac Gregor) .... 6 000 »
Djaroun 4 000 »
Firouzabad (Stack) 4 000 »
Fasa 4 000 »
Taroun 5 000 »
Forg 2 000 »
Khobar (Floyer) 1 000 hab.
GHAPOUR, BABAHAN, K0N6AYER, NEHAYEND. 287
traversée de crêtes montagneuses, n*a que des voies peu fréquentées : aussi n*y existe-t-il que deux villes, la charmante Bana, qui couronne une colline boisée entre deux vallons cultivés, et la cité moderne de Senna (Sihnah), résidence d'un wali de Kourdes iraniens, située dans un bassin fertile entouré de campements. Senna n est persane qu'au point de vue politique: les chrétiens, Ncstoriens et Chaldéens, sont nombreux dans la contrée; les tribus nomades sont composées d*Ali-Àllahi et autres « gens de la Vérité ». La population mahomélane du versant mésopotamien est entièrement sunnite : la chaîne bordière sépare les deux religions, celle de la Perse et celle de la Turquie.
La route historique d'Ëcbatane à Babylone, de Téhéran et Hamadan à Bagdad, celle que suivit Alexandre à son retour de Tiran, et que prirent après lui d'innombrables expéditions de guerre et de commerce, contourne les contreforts méridionaux du massif de TËlvend et ses roches gravées d'inscriptions cunéiformes pour descendre de contrefort en contrefort dans la vallée de la Kerkha ou Kerkhera, le Kara sou, l'a Eau Noire » des Turcs, le Choaspes des anciens. Kongaver ou Ghendjaver, un des premiers lieux d'étape, est situé au pied de montagnes qui ressemblent à celles de l'Âttique par la netteté du proGl et l'harmonie des formes; mais la plaine de Kongaver est tout autrement riche que celle d'Athènes en eaux courantes et en massifs de verdui*e. La petite ville persane a aussi son acropole, dominée par un édifice qui fut à la fois temple et citadelle, comme le Parthénon. C'est le sanctuaire qu'Isidore, dans le premier ou le deuxième siècle de l'ère vulgaire, dit avoir été consacré à Artémis, l'Anahid des Perses, cette ce Fille » en l'honneur de laquelle sont désignés tant de rochers, de passages, de vieux châteaux dans les contrées de l'Iran. Le temple, souvent utilisé comme forteresse par des bandes de brigands, n'est plus qu'un amas de débris; cependant on y voit encore quelques restes précieux d'architecture, des colonnes de proportions élégantes, de beaux chapiteaux sculptés représentant des fleurs de lotus. L'influence grecque n'est pas moins visible dans le monument de Kongaver que dans celui de Persépolis. Au milieu de la plaine se dresse un monticule isolé, peut-être d'origine artificielle, portant aussi des ruines que l'on croit être celles d'un temple du Soleil, où les offrandes et les prières alternaient avec celles qui, sur l'autre colline, s'élevaient vers l'Artémis lunaire.
En aval de Kongaver, les eaux descendues de l'Elvend s'unissent au Gamas ou Gamas-ab, descendu de la vallée où se trouve Nehavend, la « ville de Noé », célèbre dans les annales de l'Islam par la « victoire des victoires » que l'armée du calife Omar remporta sur Yczdidjerd, le dernier souve-
S88 NODVELLE eÉOfiRAPHIË UNIVERSELLE,
rain de la dynastie nationale; les pâturages des monts environnants, où le chah entrelient une partie de sa cavalerie, sont réputés les meilleurs de l'Iran. Au-dessous de la jonction des torrents, le fleuve entre dans une cluse, d'aspect formidable, où parois s'exhaussanl au-dessus de parois ne laissent pénétrer qu'une lumière affaiblie. Une haute montagne, hérissée d'aiguilles, termine le défilé au nord du Gamas-ab : c'est leBisoutoun, au pied duquel se blottit le village, devenu fameux dans l'histoire de l'archéologie. Nul monument n'eut plus d'importance que ses inscriptions pour
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aider au déchiffrement des écritures cunéiformes et ouvrir une lai^e perspective vers les temps oubliés : c'est à Bisoutoun, on peut le dire, que, grâce aux travaux de Grolefend et de Burnouf, s'est accomplie, pour l'étude de l'histoire antique, la plus grande révolution du siècle, analogue au renouvellement qui s'est produit dans les recherches religieuses et philologiques par la décfluverte du sanscrit et du zend'.
Le rocher de Bisoutoun ou Behistoun, dont le nom diffère à peine de l'ancienne appellation de l'époque grecque, — Baghistan ou « Lieu des Jardins », — s'élève à 450 mètres de hauteur verticale au-dessus de prai'
' Dannesleller, Euaii orientaux
BISOUTOUN, KERHANGHAH. S89
ries où paissent les troupeaux. Une abondante source cristalline jaillit à la base de la roche, que surmontent des bas-reliefs presque détruits, moins par le temps que par les conquérants qui ont fait sculpter des figures nouvelles sur les figures anciennes ; de même les inscriptions grecques ont été partiellement effacées sous des écritures arabes. D'autres sculptures, taillées à une grande hauteur sur la paroi, sont aussi accompagnées de quelques inscriptions difQcilcs à reconnaître; mais la table fameuse étudiée avec tant de soin existe encore presque en entier. Sur un espace d'environ 45 mètres en largeur et 30 mètres en hauteur, la roche a été nivelée et polie et dans ce vaste cadre le roi Darius, fils d'Hystaspes, a fait graver un millier de lignes racontant en trois langues, perse, mède, assyrien, sa victoire sur Babylone et les vœux qu'il fit à son retour. A la base de la pierre écrite se voient les débris d'une terrasse par laquelle les visiteurs accédaient au monument; mais rien ne reste des sculptures de Baghistan dont parle Ctésias et qu'il attribuait à Sémiramis. Les parois polies où sont gravées les inscriptions sont revêtues d'une légère couche de silicate qui les préservait contre les intempéries. Les Perses connaissaient déjà il y a vingt-quatre siècles l'art de durcir le rocher*.
Les mêmes escarpements qui portent les inscriptions de Bisoutoun se continuent à l'ouest et prennent au nord-est de Kermanchah le nom de Tak-i-Bostan, a Yoûte des Jardins », qui rappelle les jardins suspendus attribués à la souveraine légendaire. Immédiatement au-dessus de la plaine fleurie, et près d'une fontaine abondante qui s'élance de la roche calcaire, deux salles ont été taillées dans le roc, à l'époque des Sassanides, ainsi qu'en témoignent le style des sculptures et les inscriptions pehlvi déchiffrées par Silvestre de Sacy. La petite grotte date du quatrième siècle de l'ère vulgaire; la grande, qui est de beaucoup la plus ornée, aurait été taillée, ou du moins aurait reçu ses sculptures, deux ou trois siècles plus tard, à la veille de la conquête arabe. Les scènes de chasse qui décorent les murailles sont représentées avec une vigueur et une pureté de dessin dont les autres monuments de Perse n'offrent pas d'exemple : elles sont dues évidemment aux artistes grecs qui vivaient à la cour sassanidc '. Kermanchah, située dans la plaine fertile, à quelques kilomètres de Taki-Bostan, n'était qu'une petite ville à la fin du siècle dernier : au commencement du siècle, elle devint l'une des premières cités de la Perse, comme capitale des provinces du Kourdistan, dont Âli-mirza, fils du chahFath-Ali,
^ Rawlinson ; — Brugsch, etc.
* H. Rawlimon, Jforc from Zohab to KhuzUkm, Journal o( the Geogrt^hkal SocieHff 1839.
29Û NOUYRLLE GÉOGRAPDIE UNIVERSELLE.
avait fait un véritable royaume : des officiers de toute nation, parmi lesquels Fiilustre Rawlinson, un de ceux qui ont le mieux étudié la géographie et rhistoire de cette contrée, vivaient alors à Kermanchah et y fondaient des arsenaux et des fabriques d'armes; des artisans accouraient de la Perse, de la Turquie et de rArmenistan. Depuis cette époque, la ville a de nouveau diminué en population et en industrie. La plupart des danseuses persanes appartiennent à la tribu des Sousmani, qui campe dans le voisinage de Kermanchah S
Au delà, la grande route historique de l'Iran à la Mésopotamie, s'éloignant du Choaspes, qui prend la direction du sud et du sudnest, passe dans la ville de Kirind, chef-lieu de plusieurs tribus kourdes appartenant à des sectes diverses, surtout à celle des Ali AUahi. Au delà, on traverse un pays montagneux pour s'élever graduellement vers la crête de Zagros, le mur naturel qui limite à l'occident le plateau de la Perse et d'où l'on descend vers Zohab et les plaines de la Mésopotamie ; la ligne de séparation entre les climats, entre les flores et les faunes, contourne la base du rempart; de l'un à l'autre côté les nations et les langues diffèrent; l'histoire a pris un autre cours. Sur la pente inclinée vers la Turquie, un château, Tak-i- Girrah ou 1' < Arche du Chemin », marquait la frontière politique : on y voit encore un haut portail de marbre blanc que Ker-Porter crut pouvoir identifier avec les « Portes du Zagros » ou Zagri Pylae, dont le nom (Zarg pil) subsisterait encore dans celui du village de Sarpil, Sarpoul ou Saripoul. Quoi qu'il en soit, il est peu de limites naturelles mieux tracées que celles du Zagros, et si les campagnes de Zohab, qui s'étendent à l'ouest, appartiennent à la Perse, c'est uniquement par droit de conquête ; depuis que ce pachalik lui a été enlevé, au commencement du siècle, la Turquie n'a cessé d'en revendiquer la possession. Historiquement ce pays, loin d'être iranien, est au contraire l'une des régions classiques de la Mésopotamie ; sur l'emplacement occupé par le bourg de Holwan s'éleva jadis une des puissantes cités d'Assyrie, dans laquelle plusieurs archéologues avaient cru, mais à tort, retrouver Calach, capitale temporaire de l'empire des plaines.
Au sud de Bisoutoun et de Kermanchah, la rivière, qui plus bas prend le nom de Kerkha, ne baigne jusqu'à l'Euphrate les murailles d'aucune cité considérable. Actuellement, on ne voit, sur ce cours d'environ 600 kilomètres, que des ruines et de rares villages; dans tout le bassin, occupé presque en entier par les bergers kourdes, louri et bakhtyari, il n'existe
' Polak, ouTiage.cité
KERMANCHAH, KIRIND, SIRWAN, SUSE. 291
qu'une seule ville, Khorramabad, située sur le torrent da même nom, sous^ aiBuent oriental de la Kerkha. La position de Khorramabad est singulièrement pittoresque; un mur de rochers, qui suit, comme toutes les montagnes du Louristan, la direction normale du nord-ouest au sud-est, s'interrompt soudain pour laisser passer la rivière, puis se redresse au delà d'une brèche, large d'environ 1200 mètres; mais au milieu de l'espace libre il reste un fragment du rempart naturel, bloc isolé, escarpé de toutes parts et donnant naissance près du sommet à une source très abondante. Ce rocher, entouré à la base d'une double muraille, est le fort de Khorramabad ; un élégant palais, des jardins, un vaste réservoir occupent la partie supérieure du monticule ; au bas s*étend la ville, prolongeant ses faubourgs entre les jardins ombreux.
La chaîne des cités ruinées se développe à l'ouest, parallèlement à la crête bordière qui sépare le pays montagneux des plaines de la Mésopotamie. Une première ville abandonnée, Siniran, est située dans un défilé, au bord d'un afQuent occidental de la Kerkha ; les maisons se pressent les unes contre les autres, mais toutes les collines des alentours sont couvertes d'anciennes demeures, au milieu desquelles s'élèvent çà et là de petits obélisques, désignant les tombeaux des I^uri. Quelques édifices de la vaste cité, fort bien construits en pierre de taille, sont en parfait état de conservation : voûtes, corridors, galeries, labyrinthes souterrains, toute l'architecture sassanide se retrouve dans la ville sans habitants. Des brigands louri ont pris pour retraite les cryptes du palais de Nouchirvan, le fondateur de la ville ; Rawlinson, qui se préparait à visiter une « pierre talismanique » placée à l'entrée de la tombe où le souverain repose « sur un lit d'or et d'argent i, dut s'éloigner avant d'avoir terminé l'œuvre d'exploration. Roudbar, situé au confluent de la Kerkha et du Kirind, est aussi une grande ruine des temps sassanides, et plus au sud, dans une vallée latérale de la Kerkha, Seîmarah ou la cité de Chosroês, Chehr-i- Kliousraou, semble être une reproduction exacte de Sirwan pour le site, l'aspect général et le style d'architecture, mais elle est encore plus étendue et un palais de proportions plus grandioses la domine. Ce monument est le ce Trône de Chosroês », ainsi nommé de l'ennemi d'Héraclius qui en avait fait sa résidence d*hiver\
Mais, de toutes les ruines de la contrée, nulle n'a laissé un nom plus retentissant que celles de Suse ou Chouz, d'après lesquelles tout le pays est souvent appelé Susiane. La situation géographique de Tancienne
* Il Ra\rliii90D, Journal ofUu Geographical Society, 1839.
capitale est des plus heureuses : en cet endroit la rivière Dizfoul, affluent du KarouUy se rapproche de la Kerkha; les deux cours d'eau, développant leurs méandres à la rencontre Tun de Tautre, ne sont plus qu'à une distance de 15 kilomètres et la plaine qui les sépare est assez unie pour qu'on y ait creusé de nombreux canaux d'irrigation dérivés des deux rivières ; en outre, un canal naturel d'écoulement, le Chapour ou Chahwcr, assez large et assez profond pour recevoir les embarcations de commerce, s'est formé en amont de Suse, et descend au sud-est vers la rivière Karoun : la plaine de Suse est donc une petite Mésopotamie, et le sol en est aussi fécond que celui des bords de l'Euphrate ; c'est à peine si au printemps les chevaux peuvent traverser l'herbe épaisse qui recouvre les campagnes arrosées par le Chapour. Les ruines ou plutôt les buttes herbeuses qui font reconnaître l'emplacement de l'antique cité occupent un espace de 10 à 1 2 kilomètres de tour et sont dominées par une plateforme carrée d'environ un kilomètre de côté, qui portait jadis la citadelle; un monticule artificiel, de 50 mètres de hauteur, dressant ses talus escarpés au nord-ouest de la terrasse, indique l'endroit où s'élevaient les plus solides murailles de l'acropole. Nul précieux débris ne subsiste de la capitale jadis si fastueuse: quelques chapiteaux épars, des fûts de colonne, des pierres sculptées, c'est tout; mais on a pu reconnaître le plan du grand palais commencé par Darius et terminé par Ârtaxercès Mnénon ; il ressemblait au « Trône de Djemchid » à Persépolis. Le prétendu tombeau de Daniel, qu'ombragent quelques platanes au bord du Chapour, est un simple mausolée de briques, où les musulmans des alentours viennent en pèlerinage; mais ils n'y voient plus la pierre qu'ils considéraient comme un talisman protecteur de la contrée : c'était une dalle de couleur noirâtre portant une inscription bilingue, en hiéroglyphes et en caractères cunéiformes. Les Anglais Monteith et Kinneir essayèrent en vain de l'acheter; Gordon obtint d'Ali-mirza, le prince du Kourdistan, le droit d'enlever le précieux monument épigraphique, mais les habitants le rachetèrent par un présent de 40 000 francs et deux chevaux arabes du plus grand prix*. Malheureusement, la légende parlaitd'immcnses richesses enfouies sous la pierre sacrée : un étranger la fit sauter pour découvrir le trésor, et précisément les plus grands désastres, peste, inondation, famine, se succédèrent comme pour donner raison aux superstitions populaires. D'après Loftus, il resterait quelques fragments de la pierre sacrée, maçonnés dans un pilier*.
' Ouseley, TraveU in the EoiL
' Loftusy Quarta'ly Journal of the Geoloyical Society^ aug. 1855.
DODROUDJIRD, DIZFOUL, GUOUSTER. 205
La rivière de Dizfoul, le principal affluent du Karoun, prend naissance comme le Gamas-ab, branche maîtresse de la Kerkha, dans une des hautes Tallées longitudinales qui séparent les chaînes parallèles et forment le rebord du plateau. Tandis que le Gamas-ab coule au nord-ouest vers Nehavend, le Dizfoul descend au sud-est vers Bouroudjird, fameux par ses beaux pâturages, où paissent les chevaux par milliers, puis, perçant successivement chacune des arêtes rocheuses du Louristan, entre à Dizfoul dans la région des plaines. Il serait impossible de suivre le cours de la rivière par les cluses où elle se glisse; il n'existe qu'un sentier de Bouroudjird à Dizfoul, et ce chemin, qui escalade toutes les chaînes parallèles des rochers, n'est pas même en entier praticable aux vaillants chevaux persans. Bouroudjird, ville dont la muraille a 10 kilomètres de tour, est fort industrieuse, et de cent kilomètres à la ronde les Louri viennent y acheter des feutres et des étoffes, donnant en échange chèvres, brebis, chevaux et mulets. Dizfoul, située dans le voisinage de Suse, peut être considérée comme l'héritière de cette grande cité : les petits bateaux remontent, mais très irrégulièrement, la rivière jusqu'à la ville et chargent les laines, les cotons, les indigos, les céréales, le bitume, le soufre qu'apportent les paysans des alentours ; l'industrie locale est très active ; les marais des environs produisent les roseaux dont on fait les meilleures plumes, expédiées dans tout l'Orient, de Constantinople à Calcutta*. Actuellement, Dizfoul, le « Manchester » du Khouzistan, est la plus populeuse ville de toute la Perse des plaines. Au nord-est est le fameux Kaleh-Diz ou château du Roc, ainsi nommé d'une tour naturelle qu'on escalade au moyen d'échelles, de cordages et de marches taillées dans la pierre : cette forteresse naturelle, complètement inexpugnable, est la résidence d'un chef bakhtyari, qui fait cultiver les champs du plateau supérieur; il y possède quelques troupeaux de brebis, jadis sauvages, que l'impossibilité de fuir a fini par apprivoiser. Les animaux de labour sont hissés et descendus par des cordes '.
Chouster, ou la <c Petite Suse », sur le Karoun ou Kouran, était la première ville de l'Arabistan avant la peste de 1832; depuis cette année fatale, qui la laissa presque déserte, elle a de nouveau grandi. Comme Dizfoul, elle a l'avantage de se trouver à l'entrée de vastes et fertiles plaines, sur un fleuve, sinon facilement navigable, du moins accessible aux embarcations, et de plus elle est le point de départ indiqué pour la route qui, tôt ou tard, se dirigera vers Ispahan à travers le pays des Bakhtyari. Les tra-
* Houtum Schindler, Zeitêchri/l der Gesellschaft fur Erdkunde xu Berlin, 1879. ' Layard, Journal oflhe Geographical Society, 1846.
vaux hydrauliques qui traostormeraient Chousler en un port de rivière commerçant sont peu considérables en comparaison de ceux qui se firent au troisième siècle de l'ère vulgaire, sous le règne de Sapor et peutêtre sous la direction de son prisonnier, l'empereur Yalérien ; une de ces
digues porte encore le nom de Band-i-Kaïsar ou «Barrage de l'Empereur». En amont de la ville, à un coude brusque du fleuve, on ùt une coupure dans la berge grèyeuse de la rive gauche et l'on creusa un canal, dans lequel la partie détournée du courant a pris graduellement, sous te nom de Gei^r, l'aspect d'une rivière naturelle, avec ses méandres, ses bancs
CBOUSTER, AHTVAZ, HOHAHHERAn. 397
d'alIuTÎons, ses oscillations de niveau. Les deux bras se rejoignent à plus de 50 kilomètres en aval de la coupure, enfermant une île que les canaux d'irrigation ont transformée en un vaste jardin. Four disposer d'une pente sufGsanle dans ta partie supérieure de cette campagne insulaire, il fallut ouvrir une tranchée i ciel ouvert, puis un tunnel, à travers le rocher qui porte le château de Ghouster; un autre canal, le Dariyam ou « fossé de Uarius », fut creusé en aval de la cité entre les deux rivières, afin d'isoler complètement la place. Presque tous ces grands travaux de canalisation se sont maintenus depuis quinze siècles cl témoignent d'une science qui
ne se retrouverait plus chez les ingénieurs persans, s'ils n'avaient pris le chemin des grandes écoles européennes.
A Band-i-kir, l'endroit où se réunissent le Karoun et te Gerger, débouche aussi la rivière de Dizfoul ou l'Ab-i-Diz, et le fleuve, déCnitivement formé, serpente vers le Chat-el-Arab. Ahwaz, près des rochers et du reste de digue qui constituent te seul obstacle à la navigation du bas Karoun, n'est plus, de mâme que les autres villes situées au sud sur le Djerrahi et sur le Hindian, qu'un pauvre boui^, dont les maisons sont comme perdues au milieu des ruines et des tombeaux d'une antique cité. Mais plus bas une nouvelle ville a sui^, Hohammerah, située sur une langue de terre entre le Karoun
et le bas Euphrate : c'est le port fluvial de la Perse, mieux situé que Bassorah pour le grand commerce et cependant bien inférieur par le mouvement des échanges. Mohammerah a l'avantage d être plus rapprochée du golfe Persique et, de plus, elle communique avec la mer par une bouche ouverte en entier sur territoire persan, celle de Bamouchir, qui éfait autrefois l'embouchure indépendante du Karoun, lorsque ce fleuve ne s'unissait pas au Ghat-el-Ârab : à marée basse, les navires tirant près de 5 mètres peuvent entrer dans cet estuaire. Cependant Mahommerah n'utilise guère ses privilèges ; il est rare qu'un bateau à vapeur remonte le fleuve jusqu'au barrage d'Âhwaz. La région basse de l'Ârabistan, qui appartient politiquement à la Perse, en est en réalité complètement séparée par les chaînes parallèles des monts, que ne traverse encore aucune route de trafic; le port persan du Chat-el-Arab n'expédie d'autres denrées que celles do Dizfoul et de Chouster^
Il n'est pas de peuple que l'on puisse dire supérieur aux Persans pour la promptitude et la clarté de l'intelligence, pour l'aptitude à tous les travaux de l'esprit aussi bien que pour l'habileté dans tous les métiers, et pourtant l'influence actuelle de la Perse sur le reste de l'Asie est presque nulle : c'est aux siècles antérieurs qu'il faut remonter pour trouver l'origine des mouvements d'expansion qui pénétrèrent d'idées persanes les religions et les philosophies occidentales et qui donnèrent à la langue, à la littérature et aux industries de l'Iran une si grande part d'action dans les Indes et dans tout le monde musulman.
D'abord il faut tenir compte de ce fait important, que les Persans proprement dits ont décru en valeur numérique, comparativement aux autres habitants du plateau iranien, de l'Inde et de l'Asie Antérieure. On sait combien la population de l'Inde s'est accrue; de même, celle de la TransCaucasie s'est augmentée, tandis que celle de la Perse, autant qu'il est possible d'en juger en l'absence de toute statistique précise, a diminué
^ Villes persanes du versant de TËuphrate, avec leur population approximative :
ARBILAIf.
Kennanchah 50 000 hab.
Senna (Rich) 8 000 »
Kirind (Floyer) 6 000 p
Bana (Gastaldi) 3 000 »
LOCRISTAII.
Khorramabad (Rawlinson) ... 5 000 hab.
IRAK AOJEMI.
Bouroudjird (Houtum Scbindler) 20 000 hab.
Nehavend » 5000 »
KHODUSTAR OU ARABUTAN.
Dizfoul (Houtum Scbindler) . . 25 000 hab.
Mohammerah 10000 »
Chouster (Hillingen) 8 000 »
Bebehan (Wells) 4 500 hab.