HISTOIRE DE L'ASIE ANTÉRIEURE
souple en apparence, et pourtant si tenace. L'Asiatique n'acceptera jamais servilement ce que les étrangers lui auront enseigné : il asiatise tout ce qu'il touche S et les Grecs» les Romains apprirent jadis à leurs dépens ce qu'il en coûtait de vivre au milieu de ces populations orientales. Ce n'est pas à eux qu'échut le rôle de civilisateurs; au contraire, ils furent subjugués par les mœurs et les religions des pays où ils vivaient et durent s'en faire les propagateurs dans l'Occident. Mais de nos jours les Grecs de l'Asie, les Arméniens, les Syriens, quelle que soit du reste l'originalité de leurs caractères nationaux, ne sont-ils pas entraînés de plus en plus dans le mouvement scientifique contemporain ? Us ajoutent leur initiative à celle des colons et des visiteurs étrangers, et c'est ainsi que le pays, se transformant peu à peu du pourtour vers l'intérieur, entre dans la sphère d'attraction européenne. Les applications de la science se ressemblent dans tous les pays du monde, et que de ressources négligées, que de trésors sans emploi possèdent encore ces contrées I Que de richesses auront à leur disposition les héritières de Sidon et de Tyr ! Quoique le pays souffre du manque d'eau et qu'il en ait encore perdu depuis les commencements de l'histoire écrite, cependant bien des ruisseaux tarissent dans le désert, ou coulent inutilement dans la mer ou dans l'Euphrate, des torrents temporaires se forment dans les montagnes sans que des canaux d'irrigation ou des aqueducs en captent les eaux. Les contrées fertiles dévastées par la guerre et restées sans habitants se repeupleront sous un régime de paix. Le mouvement de reflux civilisateur vers l'Orient, qui a rattaché la Hongrie, les États danubiens, la Grèce, la Russie, au monde européen de la culture et du travail industriel, et qui déjà dans l'Asie Antérieure a renouvelé l'aspect de cités nombreuses, syriennes ou grecques, se continuera vers l'Euphrate et le plateau d'Iran.
Déjà la reconquête de l'Orient par les nations européennes avait été tentée une première fois, lors des croisades. Pendant près de deux cents années, de la fin du dixième à la fin du douzième siècle, alors que les populations catholiques de l'Occident et les Turcs convertis à l'islamisme étaient encore dans toute la ferveur de leur foi, alors aussi que les richesses industrielles de l'Orient, soies, velours, mousselines, armes, métaux ouvrés, apparaissaient aux demi-barbares émeneillés de l'Occident comme les trésors les plus désirables, un mouvement presque continuel de migrations guerrières se fit d'Europe en Asie ; des centaines de mille hommes périrent dans les batailles, auxquelles l'amour des conquêtes et l'avidité du
« De Gobineau, Lu Religiont et /es Philoophiei dam VAiie Centrale; — TroU am en Asie.
butin avaient d'ailleurs plus de part que le zèle du prosélytisme; des millions de guerriers, de captifs, de servants, succombèrent dans les camps et sur les routes, et pourtant, après deux siècles de massacres et de pestes, les croisés durent abandonner l'Orient sans avoir pu conserver une seule forteresse en terre ferme. Néanmoins la pression de l'Occident sur TOrient avait eu pour résultat de prolonger la durée de l'empire de Byzance, en reportant bien au delà du Bosphore le théâtre de la lutte entre les deux religions rivales; en outre, malgré la défaite des armées européennes, elle rapprocha par le commerce les peuples méditerranéens de la croix et du croissant, et les marchands de l'Italie apprirent à fréquenter tous les chemins de l'Asie Antérieure : peu à peu ils obtinrent par des échanges pacifiques plus de trésors que les chevaliers n'en avaient conquis par le glaive. Certainement l'ascendant politique de l'Europe n'eût pas manqué de s'accroître rapidement dans le monde oriental, malgré la chute de Constantinople, si la circumnavigation de l'Afrique et surtout la découverte du Nouveau Monde n'avaient détourné le courant des entreprises et transféré aux nations de la péninsule Ibérique la prééminence commerciale qu'avait eue l'Italie : c'est ainsi que la rupture d'une digue change tout à coup la direction des eaux débordées. Les découvertes de Colomb obligèrent, pour ainsi dire, l'Europe à faire volte-face, et les peuples de l'Orient gagnèrent un répit de trois cents années dans cette lutte héréditaire de continent à continent, commencée déjà lors des temps mythiques par 1 expédition des Argonautes et la guerre de Troie.
Actuellement, la pression de l'Occident se fait sentir plus fortement que jamais, sans toutefois que la ferveur religieuse ait, comme aux temps de Pierre l'Ermite et de Gautier Sans-Avoir, une part de quelque importance dans la « question d'Orient » ; elle ne pourrait être qu'un prétexte. Si les nations de l'Europe occidentale tenaient à conquérir le Saint-Sépulcre, il leur suffirait presque de le vouloir : la seule difficulté serait de désigner les gardiens, et si les musulmans en restent les maîtres, ou plutôt les surveillants, c'est pour maintenir la paix entre les zélés protestants, catholiques romains et grecs, qui se disputent la possession du tombeau. Au point de vue de la conquête, qui tant de fois a précédé, en la retardant, la véritable annexion par le travail et la communauté des intérêts, les puissances européennes s'équilibrent suffisamment pour empêcher que l'une ou l'autre d'entre elles s'adjuge une trop grosse part des territoires en litige. Cependant le partage du monde mahométan est déjà commencé, non seulement dans la Turquie d'Europe, mais aussi dans toute l'Asie Antérieure. La Russie, non contente de s'emparer des vallées transcau*