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RELIGIONS DE LA MESOPOTAMIE, DIARBEKIR

Amid ou Amida, et fréquemment encore on l'appelle Kara-Amid, ce Amid la Noire », de la couleur du basalte dont elle est construite. Diarbekir a la position géographique la plus heureuse. Bâtie à 626 mètres au-dessus de la mer, altitude qui, sous le 38* degré, assure à la contrée un climat correspondant à celui de la France méridionale, cette ville est rapprochée de l'isthme qui sépare les deux flcuVfes ; elle occupe l'extrémité supérieure de « l'île » mésopotamienne, où se trouve le croisement . principal des routes entre les deux bassins; en outre, elle marque le point de contact entre plusieurs domaines ethnologiques : Turcs, Arméniens, Kourdes, Arabes viennent s'y rencontrer; c'est un peu au sud que passe la limite septentrionale de la langue arabe, et que commence la zone de l'idiome turc. Diarbekir a de plus l'avantage de dominer une vaste plaine alluviale d'une grande fécondité. De tout temps les campagnes d'Amid furent un des « greniers » de l'Asie Antérieure, et ce privilège local, joint à celui de la situation, valut à Diarbekir dans les années de paix une importance de premier ordre; elle eut dans ses murs des habitants par centaines de milliers et maint siège y fit plus de victimes qu'elle n'a de résidents aujourd'hui.

La ville est pittoresquement située à l'extrémité d'une coulée basaltique descendue des anciens volcans du Karadja-dagh. La falaise terminale qui domine les jardins de la rive droite ou occidentale s'élève à 30 mètres de hauteur au-dessus du Tigre, et des murs crénelés, flanqués de tours rondes, ajoutent à la fierté de son aspect. L'enceinte noire, encore bien conservée, se développe sur une étendue de 8 kilomètres, se rattachant d'un côté à la masse quadrangulaire d'une citadelle ruinée, de l'autre à un pont de dix arches, la dernière construction de ce genre qui franchisse actuellement le fleuve. A l'intérieur, la ville est sombre, triste, humide et insalubre, les rues sont étroites et boueuses; la voie principale, celle du bazar, où se porte tout le mouvement, n'a que 3 ou 4 mètres de largeur ; le « bouton » de Diarbekir est encore plus redouté que celui d'Alep\ Les boutiques ne sont pas moins bien approvisionnées que celles de Bagdad en denrées du pays et marchandises européennes, et parmi les objets en vente il en est beaucoup de fabrication locale, vases de cuivre, bijoux de filigrane, pipes, maroquins, lainages, étoffes de soie et de coton; le nombre des métiers qui battent dans la ville est d'environ quinze cents. La foule qui se presse dans la rue du bazar est une des plus mêlées de l'Asie Antérieure : Kourdes, Arméniens, Turcs et Turkmènes,

^ Eroest Chantre, Notes manuscrites.

Ghaldéens, Nestoriens et Jacobites, Yezides et Juifs, Syriens et Grecs forment la population, à laquelle se sont ajoutés récemment un grand nombre de Bulgares exilés d'Europe par le gouvernement turc*. Près de la moitié des habitants se compose de chrétiens, et les mosquées ne sont guère plus nombreuses que les églises; Tune d'elles s'élève sur l'emplacement d'un édifice romain, du troisième ou quatrième siècle, dont il reste une façade, offrant au rez-de-chaussée des arcades légèrement ogivales et à l'étage supérieur d'élégantes colonnes, différant toutes par les arabesques du fût et les sculptures des chapiteaux.

Les hautes vallées du Tigre et de ses affluents sont riches en ruiq^s et les boui^ades modernes sont elles-mêmes bâties sur 'l'emplacement de cités antiques. Le débris le plus grandiose des constructions anciennes est le reste d'un pont dont les arcades rompues sui^plombent le Tigre à 25 mètres de hauteur, non loin du confluent de ce fleuve avec le Batman-sou ; d'énormes blocs de grès épars dans la cluse voisine ont été creusés pour servir de demeures; l'éboulis est devenu un village, possédant même un bazar*. Maya-farkeïn ou Farkeïn, située au nord-est de Diarbekir, sur les débris d'une moraine', que contourne un tributaire du Batman-sou ramifié dans les jardins, est le Martyropolis des Byzantins, et l'on y voit encore les ruines imposantes du monument expiatoire bâti au commencement du cinquième siècle sur les ossements de plusieurs milliers de chrétiens massacrés par Sapor. Plus à l'est, sur le Batman-sou, un pont persan développe son ogive à 50 mètres au-dessus du torrent. La pittoresque IIouzou (Khouzou, Khazou), aux maisons étagées, dresse son fort moderne sur les ruines d'un château, et dans un ravin des environs se voit une église arménienne qui daterait du cinquième siècle : chaque année des pèlerins viennent de Syrie, d'Arménie, de Russie y faire leurs dévotions devant un gros fragment de la « vraie croix ». Sert ou Saërt, sur le Botansou, est aussi construite sur des ruines, que d'Anville et autres historiens géographes croyaient être celles de Tigranocertes ; des inscriptions cunéiformes, en langue arméniaque, se voient en différents endroits du pays, gravées sur les parois polies des rocs. De petites tours élevées dans la campagne, au milieu des melonnières et des champs de concombres, donnent à Sert l'aspect d'une place de guerre entourée de fortins. Après Diarbekir, la plus grande ville du haut Tigre est la charmante Bitlis, située à 1500 mètres d'altitude environ, non loin de l'angle sud-occidental du lac de Van.

Gernik und Schveiger-Lerchenfeld, Ergànzungshefl su Petermann*$ MiUheilungen n, 44, 45. * Von Moltke, Zuttànde und Begebenheiten in der Tûrkei; — Garl Ritter, A$ien. ^ Ernest Chantre, Notes manuMcriiet.

BITLIS. DJRZIREH. 425

Des coulées de lave rouge et brune, descendues du Mimroud-dagh, se terminent en promontoires abrupts et coupés de crevasses, au fond desquelles roulent bruyamment les eaux torrentueuses, en partie minérales et thermales, qui forment le Bitlis-sou. Un vieux château domine le confluent; des arches ogivales unissent les deux berges, et les tours rondes de larges minarets élèvent leurs galeries circulaires au-dessus des maisons à terrasses, des jardins et des bouquets d'arbres'. Bitlis, dont la population est en partie arménienne, fabrique et teint des étoffes, et comme principal lieu d'étape entre la vallée du Tigre et celle du haut Mourad, elle entretient un mouvement considérable d'échanges.

La ville fort ancienne de Djezireh-ibn-Omer ou « Ile du fils d'Omar », située en aval de la peixée du Tigre* dans une île formée par le fleuve et par un canal artificiel, fut souvent, en dépit de son nom, le centre de communautés non musulmanes. Au quatomème siècle, il s'y trouvait une grande colonie de Juifs et de ses écoles sortirent quelques rabbins devenus fameux. Au commencement du siècle, les Yezides en avaient fait une de leurs places fortes, mais ils ne purent la défendre contre les Turcs et presque tous furent passés au fil de l'épée. Des Kourdes musulmans les ont remplacés, mais sans rendre à la ville son ancienne importance. La forteresse dont les indigènes attribuent la construction aux Génois, comme on le fait pour presque tous les vieux châie^ux de l'Asie Mineure', n'est plus qu'une ruine, d'ailleurs très pittoresque avec ses cordons réguliers de basalte brun et de calcaire blanc; le pont, jeté sur le Tigre à l'est de Djezireh, n'a laissé qu'une pile, autour de laquelle l'eau forme un dangereux rapide'. Plus bas, sur une terrasse crétacée qui domine la rive droite du Tigre, une autre cité, encore plus tombée que Djezireh , n'a plus même de nom qui lui appartienne en propi'e : c'est Eski Mossoul ou la ce Vieille Mossoul ». Les sei*pents rampent par milliers dans les herbes et les murs lézardés. Dans la région montagneuse qui entoure Djezireh, croit en abondance un arbrisseau qui ressemble au cytise et que recouvrent parfois des milliers de cocons soyeux : les femmes du pays les utilisent pour en tisser de très durables étoffes \

Mossoul est une ville relativement moderne, puisqu'on la mentionne pour la première fois sous la domination mahomélane, mais ne s'élèvet-elle pas sur l'emplacement que devait occuper jadis le faubourg occi-

I Hommaire de llell ; Ainsworth; DeyroUe; Chantre; Barry.

* Cai'l Ritter, Asien, vol. XL

^ Von NoUke, ouvrage cité.

« Tajlor, Journal ofthe Geographical Society, i865.

dental de Ninive, sur la rive droite du fleuve? De même que Biredjik, sur TEuphratc, Mossoul se trouve sur le Tigre dans une zone de passage forcé. La voie naturelle qui de la Méditerranée gagne l'Euplirate en contournant le désert, puis longe la base méridionale des avant-monts du Kourdislan, atteint le Tigre à Mossoul ou dans le voisinage de cette ville, et se dirige vers le Zagros pour s'élever sur le plateau d'Iran par le « chemin royal » ; même pour se rendre d'Âlep à Bagdad, les caravanes passent à Mossoul pour éviter le territoire occupé par les tribus pillardes des Anazeh. La plupart des étymologistes donnent au nom arabe de Mossoul le sens de « Traversée ». D'après un ancien auteur cité par de Guignes, « Damas est la Porte de l'Occident, Nichapour la Porte de l'Orient, et Mossoul le Passage de l'Orient à l'Occident. » Déchue, comme les autres villes du Tigre, Mossoul présente encore un aspect superbe. Bâtie à Textrémité d'un chaînon du Sindjar, le Djebel-Djoubilah, elle élève ses maisons à terrasses en un vaste amphithéâtre qu'entoure une enceinte d'environ 10 kilomètres. Au sommet de la colline, les maisons, appartenant aux habitants aisés, sont éparses dans les jardins, où jaillissent des eaux thermales ; en bas les demeures des artisans et des pauvres se pressent autour des bazars, des bains et des mosquées; en dehors de la muraille, la ville se prolonge au sud par le faubourg ou mahaleh^ devant lequel les Kourdes arrêtent et dépècent leurs radeaux. Les édifices publics, constructions sans goût pour la plupart, se distinguent pourtant par la beauté des matériaux, entre autres par le « marbre de Mossoul », albâtre que fournissent les carrières du Mekloub-dagh, à l'orient de la plaine. Loin d'exporter dans le monde entier de belles étofles comme aux temps des califes, Mossoul achète presque tous ses tissus à l'étranger; elle n'a plus guère d'autre industrie que le tannage des cuirs et la fabrication d'objets en filigrane; mais elle commerce en noix de galle, en céréales et diverses denrées qui proviennent des vallées kourdes et que les Yezides apportent de Tell Afar st des autres bourgs de la steppe.

Un pont de bateaux traverse le Tigre dans sa partie la plus étroite, d'environ 170 mètres, et se continue dans la plaine d'inondation par une levée serpentant entre les coulées fluviales. A 2 kilomètres de Mossoul, on gravit la berge orientale et l'on se trouve sur une vaste terrasse unie, d'environ 10 kilomètres carrés et limitée de tous côtés par des ravins obstrués de décombres : c'est le plateau qui porta Ninive. La vallée que parcourt le Hasser-tchaï, petit affluent du Tigre, coupe ce plateau de conglomérat en moitiés ayant chacune 9 kilomètres de tour. Une butte carrée, haute de 18 mètres, coupée de tranchées et percée de galeries en tous sens,

JtOSSOUL, NINITE. i3S

s'élfeve dans la moitié septentrionale, immédiatemenl au-dessus du Hassertchaï; c'est le fameux monticule de Kouyoundjik, dont la masse de briques est évaluée à 14 millions et demi de tonnes. Le quartier méridional est dominé, vers le milieu de sa berge occidentale, par une autre butte, le Younes-Pegamber ou Nebi-Younas, ainsi nommé en mémoire du prophète Jonas, que mahomélâns et chrétiens disent y être enseveli. Un troisième amas de décombres, moindre en dimensions, marque l'angle sud-occidental

de la terrasse de Ninive. L'ensemble de la cité, sans comprendre les faubourgs, qui devaient s'étendre en dehors des fossés d'enceinte le long des routes et du fleuve, représente environ la huitième partie de Paris : il est impossible que dans cet espace aient pu se presser les multitudes dont parle la légende de Jonas'.

On savait depuis longtemps que sous les tertres qui font face à Mossoul se trouveraient de curieux débris provenant de l'antique capitale des Assyriens; les voyageurs y avaient reconnu des restes de constructions et de sculptures et en avaient rapporté des pierres écrites, des cylindras et

* G. Perrot el Ch. Chiinei, Hitloire de Fart dam rÀnliquili, 3* volume.

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autres petits objets. Les premières fouilles se firent seulement en 1845, sous la direction de Botta, consul français de Mossoul : ce fut le commencement de ces explorations souterraines qui ont révélé tout un art inconnu et fait naître une science nouvelle en déroulant les annales de l'Assyrie, en représentant les cérémonies et les fêtes de son peuple. Mais il reste encore de grandes découvertes à faire. Même le tertre de Kouyoundjik, fouillé surtout par les archéologues anglais, La yard, Loftus, Smith, n'est pas connu en son entier; on n'a que les plans partiels des deux palais qui y ont été découverts et d'où l'on a retiré les majestueux colosses, du poids de trente à quarante tonnes, placés maintenant dans les salles du musée Britannique, et, restes plus précieux encore, des bibliothèques entières, composées de tablettes en terre cuite, dont chacune était comme le feuillet d'un livre. Quant au tertre de Jonas, il resta inexploré jusqu'en 1879 : l'édicule qui le domine, les tombes musulmanes qui en recouvrent les pentes, le petit village qui se blottit à la base, seul groupe de maisons qui se trouve sur l'emplacement de l'antique Ninive, empêchèrent longtemps que ce lieu sacré ne fût « profané » par les mains des ghiaour. Le Chaldéen Hormuzd Bassam a reconnu récemment sous la butte les restes d'un palais de Sennacherib.

La ruine la mieux étudiée, parmi tous ces débris de cités assyriennes, est celle de Khorsabad ou Khos-robat, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Mossoul, bien en dehors des limites de Ninive : c'était, suivant l'expression de M. Perrot, le « Versailles d'un Louis XTV assyrien ». La ville était petite, ne couvrant pas même 3 kilomètres carrés, mais son enceinte est la mieux conservée de toutes, et le palais, exploré méthodiquement par Botta et le continuateur de son œuvre, Place, est de tous les monuments de la Mésopotamie le mieux connu dans ses détails. Les fouilles ne se sont arrêtées qu'aux limites mêmes de la plateforme, dont la superficie est d'environ dix hectares. Ce palais fut bâti entre les années 705 et 722 de l'ère ancienne, sous le règne de Sargon, dont les bas-reliefs et les inscriptions, se développant sur une longueur de 2 kilomètres, rappellent la gloire et la puissance, oubliées naguère. On peut juger du travail prodigieux que représentait une construction fastueuse comme la « ville de Sargon » (Ilisr-Sargon ou Dour-Saryoukin) , par ce fait, que les murailles extérieures n'avaient pas moins de 24 mètres en épaisseur et de 31 mètres et demi en hauteur. A côté du palais se dressait la tour à étages ou ziguraty peut-être un observatoire, qui rappelle les tombeaux d'Egypte par sa forme pyra-. midale. Place en a déblayé la base et reconnu les masses régulières de quatre étages superposés, ainsi que la rampe extérieure, ayant encore quelques

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