RUINES DE BABYLONE
Mais si les ruines de la Babylonie promeltent moins de statues et de basreliefs aux archéologues^ elles leur ont conservé des archives de briques plus anciennes, et grâce à elles les historiens remontent de plusieurs siècles plus avant vers les origines de Thumanité. Au nord de Babel, sur un canal de FEuphrate, les deux villes jumelles de Sippar et d'Aghadé s'élevaient, il y a bientôt quarante siècles, aux temps oii les peuples de Soumir
X* 71. — BABILORB.
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et d'Akkad se disputaient l'empire; près de là, les buttes d'Abou-Houbba renferment les débris du temple du Soleil, ofi vivait Xisuthrus, le roi chaidéen. Au sud de Babel, sur le bas Euphrate, dans une région que les marais rendent inabordable pendant une grande partie de l'année, sont parsemées les buttes de l'ancienne Érehk (Ourouk),rOrchée des Grecs, la Warka des Arabes actuels. C'est la ville des Livres : là se trouvait la plus ancienne bibliothèque de la Chaldée ; c'est là qu'on espère trouver un jour Tépopée entière d'Isdubar, dont on ne possède encore que des frag-
ments*; les briques de Ninive, où Ton a retrouvé le récit du déluge, ont été copiées sur les tablettes d'Érekb. A en juger par les nécropoles immenses qui entourent Warka, aucune ville peut-être ne fut plus sacrée comme lieu d'ensevelissement. C'est à des lieues de distance que s étend la nécropole ; sans doute les cadavres étaient expédiés de toutes les régions de la Mésopotamie, comme ils le sont aujourd'hui de Perse à Kerbela ; les corps descendaient en convois sur les eaux de l'Euphrale, de même qu'au moyen âge ils suivaient le cours du Rhône jusque devant Arles, où des mains pieuses les recueillaient pour les déposer aux Aliscamps*. Plus au sud, d'autres grandes cités s'élevaient aux premiers âges de la Chaldée : telle fut Our, qui était une ville puissante il y a plus de quarante siècles, et dont il ne reste plus qu'une butte imposante, haute de 60 mètres, le Mougheïr ou « Bitume » des Arabes, ainsi nommé du ciment de naphte qui en relie les assises de briques.
Babylone, héritière de toutes ces antiques cités, a gardé pour les populations le prestige que donne un long passé de culture et de puissance. Les Bédouins viennent contempler Babel; les Juifs, se rappelant les « saules de Babylone' » sous lesquels pleuraient leurs pères, voient dans ce lieu de captivité comme une seconde patrie ; elle fut le siège d'une école fameuse, d'où sortit le savant docteur Ilillel, dont les préceptes ont été en grande partie conservés par le Talmud, et la Kabbale y prit son origine*. Au douzième siècle, lors du voyage de Benjamin de Tudela, vingt mille Juifs résidaient dans ce qui fut l'enceinte de Babylone. Tous les préteurs sur gages do Ililleh sont Juifs, et c'est à eux qu'appartiennent, sinon les terres environnantes, au moins les revenus du sol et des maisons. Le village de KiOl, au sud des ruines, est une de leurs colonies, groupée autour d'un tombeau qu'ils croient être celui d'Ëzéchiel. Ce sanctuaire des bords de Hindieh n'est pas moins vénéré que le tombeau d'Esdras sur la berge du Tigre, et de toutes parts accourent les pèlerins ; jusqu'à vingt mille fidèles ont parfois campé dans la plaine autour de la bourgade.
Le souvenir de la grande Babylone entre peut-être aussi pour une part dans la ferveur des pèlerins chiites qui, du fond de la Perse, de l'Inde, de la Transcaucasie, accourent vers les villes saintes de Kerbela et de Nedjef.
> Lcnormant; Menant; Hommel; Delitzsch, etc. * Loftus, Chaldœa and Stuiana.
3 Le salix Babylonica est plutôt un peuplier : c'est le gharab des Arabes, le bid des Persans; on le rencontre plus dans la Susiane que dans la Babylonie proprement dite (Houtum Schindler). ^ Munk, Palestine; — Delitzscfa, Jésus und HHlel.
RUINES DE LA GHÂLDÉE, KERBELÂ.
La pi^emière, située au nord-ouest de Babylone, à l'ouest de Tueridj, sur le Hindiehy est entourée de marais et d'étangs provenant des débordements du grand canal dérivé de TEuphrate, qui va se déverser dans la « mer de Nedjef », alternativement douce et salée, suivant l'abondance des eaux fluviales qui l'alimentent. Des rideaux de palmiers entourent Kerbela et la défendent partiellement contre les miasmes paludéens, mais au centre de la ville, appelée aussi Meched-Housseïn, se trouve le cimetière; même les maisons servent de tombeaux, et la terre qu'on en retire, pour faire place aux morts, se débite en gâteaux talismaniques pour les pèlerins.
N** 73. — AXCIEN.NE8 TILLES DE LA CIIALDÉE.
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L'industrie principale des habitants, parmi lesquels on compte quelques milliers d'Hindous, consiste à inhumer les cadavres qu'on leur apporte de toutes les régions du monde chiite, même de Bombay, par les bateaux à vapeur anglais ; dans la nécropole immonde, les vivants sont en contact continuel avec les morts, surtout au mois de février, quand les pèlerins viennent gémir sur le meurtre de Housseïn. Le mois suivant, ils se rendent à Nedjef ou Meched-Âli, la cité du « Martyr Âli », dont la haute mosquée, aux coupoles revêtues d'or, recouvre la nécropole sacrée par excellence, immense crypte divisée en trois étages, où les cadavres sont déposés par ordre de préséance, suivant le prix payé par les héritiers. On comprend
de quel danger pour la salubrité publique sont les charniers de Kerbela et de Ncdjef, surtout en temps d*épidémie. Les recherches des médecins sanitaires ont établi que la peste, lorsqu'elle est importée du Kourdistan, a toujours son foyer d'expansion dans les villes saintes de la Babylonie * . A 2 kilomètres à l'est de Ncdjef, un- groupe de masures est ce qui reste de Koufa, qui fut jadis la capitale du califat et que l'on dit avoir été aussi considérable que Babylone ; la ville d'artistes et de lettrés n'est plus connue que par ces belles inscriptions en « lettres koufiqucs » dont sont ornés les palais et les mosquées de la grande époque architecturale de l'Islam. Les pèlerins qui se rendent à la mosquée d'Ali évitent de passer dans ce village, qu'ils considèrent comme maudit, car là s'élève la mosquée ce sans voûtes, sans piliers, presque sans murs aujourd'hui », dans laquelle Ali fut frappé à mort. Cette horreur des pèlerins envers Koufa explique sa remarquable salubrité en temps d'épidémie. Ilira, autre grande cité, n'a laissé que des iniines. Non loin de Kerbela se trouve le bourg d'El-Kadder, l'ancienne Kadesia, où se livra la bataille qui mil un terme à la monarchie nationale des Persans et en fit un peuple mahométan. En 1801, les Wahabites, au nombre de quinze mille, s'emparèrent de Kerbela, où ils firent un immense butin.
En aval de Babylone, les bords de l'Ëuphrate, jadis si populeux, ne sont pas complètement abandonnés. La petite ville de Divanieh, où passe une des routes de Nedjef, borde la rive gauche du fleuve, que longent des rizières ; plus bas, au-dessous des marais de Lamioun, où l'Ëuphrate se ramifie en plusieurs fosses indistinctes qui se perdent dans les roseaux, Samava se montre sur la même rive, à l'embouchure du canal de Chenafieh, que remontent les barques de pèlerins se rendant à Meched-Ali. Nazrieh, entourée de rizières, est une ville moderne construite sous la direction d'un ingénieur belge, près de la jonction de l'Ëuphrate et du Chat-el-IIaï ; elle est habitée par des Arabes de la tribu des Montefik, de même que Soukech-Chiokli ou ce Marché des Cheikh », située plus bas, dans le voisinage des marais. Ce bourg d'Arabes, presque entièrement composé de cabanes en roseaux, eut autrefois une grande importance, comme résidence du cheikh et principal marché de la puissante tribu des Montefik : d'après Wellsled*, jusqu'à 70 000 individus auraient été réunis dans cet endroit sur les bords de l'Ëuphrate. De là sont exportées des nattes de roseaux et des laines soyeuses et élastiques, dont on se sert en France pour la fabrica-
* Léonard Arnaud, Rapport officiel sur la peste en Mésopotomie; — Mahé, Notes manuscrites,
* Travels to tlie City ofthe Caliphs; — Cari Ritter, Asien, toI. XI.
NEDJEF, KOUFÂ, SOUK-ECH-GHIOK, BÂSSORAH. 459
tion des tapis \ Souk-ech-Chiok est le seul endroit oùlesSabiens possèdent une église.
Au confluent des deux fleuves s'élève le bourg de Korna, que les matelots désignent aux voyageurs comme la « ville du Paradis », où ils montrent même un tronc au branchage étalé comme <c l'arbre de la science du bien et du mal »'. La navigation se faisant presque uniquement sur le Tigre, Korna ne profite pas des avantages qu'elle aurait comme entrepôt entre les deux cours d'eau qui viennent s'y réunir. Le marché fluvial est au sud, sur le Chat-el-Arab, presque à moitié chemin du confluent à la mer, là où s'arrête la navigation maritime et où commence la navigation du fleuve. Mais cette ville de commerce, Bassorah ou Basrah, est déchue comme les riveraines du Tigre, dont elle fut le port à l'époque des califes. Alors que Bagdad était l'une des premières cités du monde, Bassorah, qui se trouvait plus à l'ouest, sur un autre canal communiquant avec le Chat-el-Arab, était le port le plus animé de tout l'Orient; des habitants par centaines de milliers se pressaient dans ses rues. Les désastres qui frappèrent les populations de l'intérieur atteignirent aussi la ville maritime : elle diminua tellement, que l'histoire l'oublia. Comment disparut-elle? Par l'effet d'inondations et de tempêtes, comme le dit une légende locale, ou bien par le comblement graduel des canaux qui la rattachaient à l'embouchure fluviale *? On ne sait. Il n'en reste que des amas de briques, près de l'endroit où s'élève aujourd'hui, au milieu des sables, le bourg de Zobeïr; ce n'est plus qu'un tell, comme le Djebel-Sinan voisin, identifié par les archéologues avec le Teredon de Nabuchodonosor et d'Alexandre*. La nouvelle Bassorah, qui date au moins du seizième siècle, est elle-même située à 3 kilomètres à l'ouest du « Fleuve des Arabes », sur un canal qu'emplit le flot à l'heure où la marée refoule les eaux fluviales; les maisons, comme celles de Venise, baignent alors leurs assises inférieures dans le courant. Les Anglais ont établi leurs entrepôts et leurs chantiers à la jonction du canal et du fleuve; une nouvelle ville s'y forme peu à peu. L'arsenal turc est situé à 5 kilomètres en amont, près de la petite ville commerçante de Maaghil ^.
Autour de Bassorah et de ses annexes les palmiers croissent par centaines de millions dans le sol humide. Les racines des dattiers trempent
* Grattan Geary, Through Âsiatic Turkey. ' Ployer, Unexplored Baluchistan,
' Âinsworth, Researchei in Aayria^ Babylonia and Chaldœa.
* Niebuhr; — Garl Ritter, Asien^ toI. XI.
* Denis de Riyoyre, Oboek, Matcate, Bouchire^ Bauorah.
460 NOUVELLE 6Ë06RÀPHIE UNIVERSELLE.
dans le fleuve, qui déborde deux fois par jour, et c'est à cette inondation journalière que les dattes de Bassora devraient leur incomparable saveur*; mais l'arbre a moins de durée que sur un terrain plus sec; en vingt années il est déjà pourri et la plantation doit être l'enouvelée. La palmeraie de Bassorah borde la rive droite du Chat-el-Arab sur une longueur d'une soixantaine de kilomètres, et sa largeur est en certains endroits d'un sixième de cette distance. Sur la rive opposée, appartenant à la Perse, on voit seulement quelques bouquets de dattiers, mal entretenus. D'ordinaire on attribue ce frappant contraste à la différence des administrations, et Ton en conclut que le régime turc est préférable à celui de la Perse. Mais les Ottomans ne sont pour rien dans la prospérité des palmeraies de Bassorah ; celles-ci appartiennent presque en entier aux Arabes du port de Koveït, constituant une sorte de république indépendante. À eux est due la beauté de ce jardin où croissent « soixante-dix variétés de dattiers », des arbres à fruits de toute espèce et des buissons de roses. Depuis l'ouverture du canal de Suez, la valeur des dattes de Chat-el-Ârab a sextuplé, et pourtant dès le milieu du siècle la valeur totale de l'exportation «'élevait à 2 millions de francs. A distance du fleuve, dans les bas-fonds, on cultive surtout les céréales, et parfois les récoltes sont tellement abondantes, que, pour n'avoir pas à payer le transport, les Arabes donnent le blé à leurs bêtes ou s'en senent comme de combustible*.
A l'embouchure du Chat-el-Arab, le bourg de Fao est l'avant-port de Bassorah, la résidence des pilotes et des employés du sémaphore, du télégraphe sous-marin, des douanes; le mouvement annuel, à l'entrée, dépasse un demi-million de tonnes. En face, la rive persane de l'estuaire est déserte; mais plus haut, au confluent du Chat-el-Arab et du canal dérivé du Karoun, la ville moderne de Mohammerah longe la berge septentrionale. Ce port fluvial de la Perse, situé dans une région si différente de l'Iran
' Grattan Geary, ouvrage cité.
^ Villes turques du bassin de FEuphratc, en aval du confluent de Mourad et Kara sou. avec leur population approximative :
Orfa, d'après Sachau ..'... 50 000 hab.
Aïntab )) 20 000 «
Bassora, d'apr. Denis de Rivoyre. 20 000 )>
Mardin, d'après Sachau .... 20 000 )>
ÂsbouzoU) d'après Guardiagrele . 20 000 >•
Biredjik, d'après Chantre . . . 15 000 )>
llilleh, d'après Arnaivd 15 000 )>
Kcrbela, d'après Geary 15 000 »
Behesni 12 000 »
Nedjef, d'après Geary 12 000 »
•Gouroun, d'après Brant . . . . 9 000 »
Divanieh, d'après Arnaud . . .
Souverek, d'après Oppert . . .
Deïr, d'après Sachau
Derendah
Mayadim, d'après Sachau . . .
Mosseïb, d'après Geary ....
Anah, d'après Cernik
>^azrieh, d'apr. Denis de Rivoyre Tueridj (Hindieh) , d'après Mahé.
Midyat, d'après Sachau ....
Hit, d'après Cernik
6 000 hab.
GHALDÉE, ASIE MINEURE. 461
au point de vue géographique, est presque inutile pour les habitants du plateau et plus d'une fois TAngleterre a été accusée de vouloir s*cn emparer pour en tirer meilleur profit que ses maîtres.
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