COTES DE L'ASIE MINEURE
côte se développe en longues ondulations semi-circulaires, scandées sur leur pourtour par d'autres flexions régulières du rivage. Vers les angles du nord-ouest et du sud-ouest de l'Anatolie, les indentations profondes de la côte remplacent les courbes à grand rayon ; le littoral se ramifie en articulations, projetant elles-mêmes de petites péninsules dans la mer parsemée d'îles et d'ilôts ; toute la côte occidentale est découpée en presqu'îles montueuses qui se succèdent régulièrement de golfe en golfe, rythmant leur mouvement comme des vers à cadence harmonieuse. En ne tenant compte que des inflexions principales, le développement total de la côte ionienne entre les Dardanelles et le détroit de Rhodes est au moins quadruple de la distance directe; il est décuple, avec le littoral de toutes les îles habitées: les points du rivage où la mer a fait surgir les marchés et les villes se sont accrus dans une proportion considérable ; partout s'ouvrent des baies et des ports : en se complétant par toutes ces articulations, la côte est devenue vivante.
La partie occidentale de l'Asie Mineure est un exemple frappant de ce que les divisions conventionnelles ont d'arbitraire. En effet, les îles, les péninsules, les vallées fluviales de l'Anatolie jusqu'aux montagnes et aux plateaux de l'intérieur n'ont nullement le caractère asiatique : elles appartiennent géographiquement aussi bien qu'historiquement à l'Europe. Des deux côtés le climat se ressemble, les rivages ont même aspect et même formation; des populations de même race se sont établies en face les unes des autres; un même mouvement historique les a entraînées vers de semblables destinées. Au lieu de séparer l'Hellade et l'Anatolie, la mer Egée les a réunies au contraire par des échanges incessants de denrées et de voyageurs ; comme au temps d'Hérodote, Athènes et Smyrne, qui se regardent par-dessus les flots, sont restées villes grecques, en dépit des conquêtes et des invasions barbares dont les migrations se firent d'abord d'orient en occident, pour refluer ensuite d'occident en orient*.
Mais les deux Grèces de l'Europe et de l'Asie oflrent un remarquable contraste. Si l'Ionie asiatique n'est pas moins richement découpée que la Grèce d'Europe, la différence de sa position relativement aux terres avoisinantes lui donne un autre rôle historique. Tandis que le Péloponèse est, — ainsi que le dit son nom, — plutôt une île qu'une péninsule, et que la Grèce continentale est elle-même un pays presque exclusivement maritime, séparé des régions septentrionales par de hautes montagnes ne livrant passage que par d'étroits défilés, le littoral articulé qui borde en demi-
' Ernst Curtius, Gescliichte von Gnechenland.
464 NOUTELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
cercle le corps péninsulaire de l'Asie Mineure, et qui forme cette région si favorable à la culture et au commerce que liCJean appelait le « fer à cheval anatolien », est une dépendance naturelle des plateaux de Tintérieur. Il est vrai que, des hautes terres du centre et même des vallées tributaires de la mer Egée aux plages du pourtour, les relations sont en maints endroits rendues difficiles par des massifs montagneux ne laissant aux populations du littoral qu'une zone étroite de terrain; on ne remonte de la région des côtes aux plateaux du centre que par les âpres rochers des boghaz; les campagnes riveraines et les steppes de l'intérieur sont des terres différentes, ayant leur population et leur histoire distinctes \ Même en certains endroits les bassins du pourtour étaient divisés en bassins ne communiquant qu'avec peine l'un avec l'autre : c'est ainsi que les Hellènes de la côte ont pu longtemps maintenir leur autonomie et leur civilisation originale à côté de puissants royaumes asiatiques, dont ils étaient à peine séparés par quelques lieues de rochers*; mais il n'en est pas moins certain, d'une manière générale, que des communications suivies, un échange continu de marchandises, d'hommes et d'idées devaient s'établir entre les régions du littoral et celles de l'intérieur. Là est l'originalité de l'œuvre accomplie dans l'histoire du monde par les habitants de la Péninsule anatolienne. On peut dire que cette contrée se compose de deux pays s'emboîtant l'un dans l'autre : c'est une terre d'Asie enchâssée dans un littoral d'Europe.
Comme région de passage pour les peuples de l'Orient, l'Asie Mineure forme le prolongement naturel des plateaux de l'Arménie et du « détroit médique » ; mais à cette extrémité de l'Asie un temps d'arrêt devait avoir lieu pour les tribus en marche. Seulement au nord-ouest, là où la mer, au Bosphore et à l'Hellespont, se rétrécit aux dimensions d'un fleuve, les migrations pouvaient s'accomplir sans difficulté d'un continent à l'autre; partout ailleurs, les relations entre l'Europe et l'Asie, rendues difSciles par de vastes espaces maritimes, se faisaient, non par le déplacement des popuKitiens elles-mêmes, mais par l'entremise du commerce et des expéditions de guerre. Du reste, les différences du sol et du climat entre les plateaux de l'intérieur et le pourtour déchiqueté des terres basses avaient pour conséquence le contraste des habitants : la zone de transition entre l'Asie et l'Europe, entre Ioniens d'une part. Lydiens et Phrygiens de l'autre, se trouvait dans la Péninsule elle-même ; c'est dans l'Asie Mineure que s'o-
* Ernst Curtius, Die lonier vor der ioniêchen Wanderung.
* G. Weber, Le Sipylos et ses montnnents.