‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 92 sur 186 · HISTOIRE DE L*ÂSIE MINEURE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L*ÂSIE MINEURE

péra, par le génie des Hellènes riverains, celte merveilleuse élaboration de tous les éléments d'art, de science, de civilisation provenant de la Chaldée, de TAssyrie et de la Perse, du monde sémitique et même, indirectement, de la lointaine Egypte; ils mirent en œuvre tous ces matériaux étrangers et c'est par eux que tout ce nouvel avoir fut transmis à leurs frères de race dans les iles de l'archipel et sur les côtes continentales de la Grèce. L'Anatolie a été comparée à une main tendue par l'Asie à l'Europe^; mais cette main n'aurait point répandu ses bienfaits si de l'un à l'autre rivage les Hellènes n'avaient servi d'intermédiaires.

Il est peu de contrées au monde où, suivant l'expression de Curtius, « plus d'histoire se soit pressée dans un espace plus étroit ». Sur cette zone du littoral si favorisée par le climat, sur ces rivages si bien découpés en golfes et en presqu'îles, dans ces plaines alluviales où la nature, aidée de l'homme, fait naître les plantes nourricières avec tant d'abondance, les populations devaient accourir en foule et se disputer le sol avec acharnement. D'un côté, les habitants des plateaux et des vallées de l'intérieur s'efforçaient de garder possession des terres riveraines de la mer Egée ; de l'autre, les peuples de marins, commerçants ou pirates, cherchaient à prendre pied sur ces rives si pleines de promesses. Après de longues alternatives de luttes sanglantes et d'exterminations, que racontent les mythes et les poèmes antiques, ce furent les populations les plus mobiles, les plus vivantes, celles de la mer, qui remportèrent la victoire. Ijes Grecs de souches diverses, liélèges. Ioniens, Dorions, s'emparèrent des ports les mieux situés, et les villes qu'ils fondèrent devinrent populeuses et puissantes. C'est là que, dé tous les éléments appartenant aux civilisations distinctes de l'Egypte, de la Syrie, de la Perse, de l'Inde, des régions du Caucase, sortit ce mouvement d'art et de science qui nous entraîne : là sont nos véritables origines. Les Homérides y récitèrent les chants les plus anciens de notre littérature méditerranéenne; l'art ionien y atteignit son plus haut. degré de grâce et de splendeur; les philosophes y émirent sur la constitution de l'univers des hypothèses que l'on discute encore; et c'est dans une ville de l'Asie Mineure, la fameuse Milet, qu'Anaximandre, Hécatée, Aristagoras dressèrent les premières cartes, il y a plus de vingtquatre siècles, sur des tables de bronze. Pourtant il est rare que justice soit rendue aux Hellènes asiatiques. De même que pendant des siècles on vit la Grèce à travers le monde romain, de même, par un effet de perspective, on voit surtout l'Asie Mineure hellénique comme dans l'ombre de

* Cui'tius, Getchichte von Griechenkmd.

la Grèce; l'impression d'ensemble serait tout autre pour des populations asiatiques. Les découvertes des archéologues prouvent que la Grèce d'Asie ne fut pas inférieure à la Grèce d'Europe pour les œuvres de l'art et qu'elle la précéda, (c La civilisation ionienne a été le printemps de la civilisation grecque, c'est elle qui a donné les primeurs, l'épopée et la poésie lyrique*. » L'Asie Mineure est la patrie d'Homère, celle de Thaïes, d'Heraclite, de Pylhagore et d'Hérodote. Seulement, tandis que dans la Grèce européenne toute la lumière semble se concentrer dans Athènes, elle se disperse en de nombreux foyers sur les cotes de l'Asie Mineure : Pcrgame, Smyrne, Éphèse, Milct, Halicarnasse.

Certes, la différence est grande entre ce qui fut l'Ionie et ce qui est de nos jours le territoire turc de l'Anadoli! La décadence est tellement évidente, que le nom seul de l'Asie Mineure évoque l'image de son glorieux passé et non celui de la triste époque contemporaine. La langue se refuse presque à nommer les provinces et les villes par leurs désignations actuelles; on les revoit telles qu'elles existaient il y a deux mille années. Cependant il ne serait pas juste de répéter les accusations ordinaires contre les Osmanli, comme s'ils étaient les seuls coupables dans le contraste que présente la contrée, comparée à ce qu'elle fut jadis. Ainsi que le fait remarquer TchihatchefT, n'est-ce pas à l'état de ruine que les conquérants ont trouvé cet héritage? Que de massacres et de ravages se sont succédé dans ces contrées depuis les expéditions des Romains jusqu'aux croisades et aux incursions des Mongols! Et parmi les changements qui se sont accomplis, n'en est-il pas qui doivent être attribués à la nature ou aux conséquences d'une mauvaise gestion du sol? Actuellement l'Asie Mineure est, parmi les contrées qui pourraient être en grande partie couvertes de bois, une de celles qui ont été le plus dépouillées. Nombre de documents anciens parlent de forêts existant en des régions de l'Anatolie où l'on ne voit maintenant que la terre nue ou de misérables broussailles. Le déboisement a certainement accru les écarts entre le froid de l'hiver et la chaleur de l'été; il agit aussi sur le régime des eaux courantes, en prolongeant les sécheresses et en rendant les crues plus soudaines; moins réglées dans leur cours, les eaux ont formé de vastes marécages qui ont empoisonné l'atmosphère et rendu de vastes étendues presque complètement inhabitables; dans certaines plaines basses, les villages qui s'élèvent sur l'emplacement d'antiques cités populeuses sont abandonnés en été sous peine de mort; dans quelques-uns des districts les plus dangereux l'action pestilentielle se fait

* G. Perrot, Piotet manuêcriies

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