TAURUS ET ANTI-TAURUS
pour se terminer au promontoire abrupte de Kara tach ou de la « Pierre Noire ».
Le Taurus cilicien proprement dit commence par le superbe massif de FAIa dagh ou « mont Bigarré », dont une cime, l'Âpich Kardagh, dépasse 3400 mètres; mais ces montagnes dégagent leurs cimes d'un tel labyrinthe d'autres chaînes transversales ou parallèles, qu'il faut se trouver à une grande distance ou gravir quelque contrefort pour voir dans son ensemble la haute rangée des blancs sommets. Pourtant cette masse puissante, qui forme au sud-est le rempart extérieur du plateau de l'Asie Mineure, ne constitue point un faîte de partage pour l'écoulement des eaux. Deux rivières, qui naissent sur les hautes terres de l'intérieur, traversent l'AIa dagh de part en part pour aller rejoindre le Seïhoun, formé lui-même de tous les cours d'eau issus des vallées parallèles de l'Anti-Taurus. Les deux cluses dans lesquelles s'engagent les rivières Gôklu-sou et Tchekid-sou sont absolument inaccessibles, et de l'un à l'autre versant il faut escalader la chaîne par de périlleux sentiers; une des hautes brèches est désignée en d'anciens itinéraires par le nom de Karghah-Kermez, « Infranchissable aux Corbeaux »*. Le seul chemin par lequel les chariots de l'artillerie puissent pénétrer de la zone du littoral dans l'intérieur de l'Anatolie remonte la rivière du Cydnus au nord de Tarse, puis entre dans une gorge latérale, celle du Gulek-boghaz, pour contourner les escarpements qui dominent h l'ouest la cluse du Tchekid-sou.
Ce passage des « Pyles » ou Portes Ciliciennes, dont l'altitude est de 966 mètres*, fut toujours de la plus haute importance stratégique, car c'est là que vient aboutir la ligne diagonale de l'Asie Mineure entre le Bosphore et le golfe d'Alexandrette; là doivent passer les armées qui se dirigent de Constantinople vers le littoral syrien ou vers la grande courbe de l'Euphrate à son entrée dans la Mésopotamie. Nulle voie n'est plus fameuse dans les fastes militaires que cet étroit défilé où convergent les routes de la Péninsule. Avant Xerxès et Alexandre, la gorge avait été franchie par maint conquérant, et après eux passèrent de nombreux envahisseurs. En 1836, Ibrahim-pacha, le vainqueur de Nizib, avait puissamment fortifié le Gulek-boghaz pour barrer la route aux armées turques; en outre, tous les sentiers qui traversent la crête étaient rendus impraticables par des travaux d'art; tout le Taurus cilicien était transformé en imprenable citadelle. On voit encore quelques restes des redoutes égyp-
* Ainsworth, Journal of the Geographical Society, 1840.
> G. Favre et B. Mandrot, Bulletin de la Société de Géographie de Paris y jany. 1878.
K. tfO
tiennes, ainsi que des châteaux forts, construits par les Génois et les Arméniens; ces ouvrages se succèdent à mi-pente au-dessus de la zone du littoral et correspondaient jadis par des signaux télégraphiques; quelques traces de constructions se voient aussi dans le défilé. Au-dessus du chemin qui pénètre dans le Gulek-boghaz, on distingue parfaitement les restes d'une ancienne route taillée dans le roc par les Assyriens ou les Perses; dans la partie la plus étroite de la gorge se voient les débris d'un autel et de deux tables votives, dont les inscriptions sont effacées, ainsi que les marches d'escaliers au-dessus desquelles étaient les portes qui se fermaient en temps de guerre. De nos jours, les « Pyles Ciliciennes » n'ont d'importance que pour le commerce, malgré les douanes intérieures qui prélèvent un droit sur chaque charge de chameau. Toutes les gorges qui traversent la chaîne du Taurus présentent un phénomène météorologique analogue à celui qu'on observe dans la cluse du Sefid roud, entre le plateau persan et les plaines basses du littoral caspien : un vent furieux s'y engage, soufflant alternativement d'amont en aval et d'aval en amont, suivant les oscillations diurnes de la température*.
Toute la partie occidentale du Taurus cilicien, limitée à l'est par la gorge du Tchekid-sou, est connue spécialement sous le nom de Boulgar-dagh : c'est la chaîne que les voyageurs longeant la côte contemplent à l'horizon du nord et qu'on leur désigne comme le « Taurus » par excellence. C'est en effet une des plus hautes chaînes de l'Asie Mineure, l'une de celles qui par le profil hardi de leur crête en dents de scie et par la richesse de leur végétation rappellent le mieux les montagnes de l'Europe occidentale. Le Boulgar-dagh ressemble aux Pyrénées, si ce n'est que ses pics suprêmes sont un peu plus élevés et qu'ils s'alignent parallèlement à une côte marine où les villes blanches se montrent sous les touffes de palmes. La plus haute pointe du Boulgar-dagh, qui s'élève à 3500 mètres, — cent mètres de plus que le massif pyrénéen de la Maladetta, — est désignée dans le pays par le nom de Metdesis. L'ingénieur Russegger, qui gravit le premier cette montagne, en 1836, l'avait appelée AUah-Tepessi ou « montagne de Dieu », en souvenir du « panorama de beauté divine » qu'il avait contemplé. De cet observatoire, coupé à pic du côté du nord par un effroyable précipice, on voit tous les grands pics de la chaîne dont on occupe le point culminant. Au nord-est, l'horizon est limité par un chaos de montagnes de toutes les formes et de toutes les couleurs, les unes en terrasses, les autres en pyramides ou en aiguilles, jaunes ou rouges, noires ou
' Th. Kotschy, Reise in dem cilicischen Taurus.
TAl'RUS CILiCIKN. «5
grises : ce sont les contreforts du Boulgar-dagh, où l'on exploite les riches mines du plomb argentifère àc Boulgar-madcn. Au delà se dressent d'autres montagnes. l'Ala dagh et l'Anli-Taurus, dont les chaînes paml- Icles tracent sur le ciel les lignes entrecroisées de leurs profils. Au nord, sur le plateau, miroitent vaguement les eaux des grands lacs et brillent en étincelles les neiges de l'Ardjich, la plus haute cime de l'Asie Mineure. Au sud, on domine tout te versant des monts avec leurs contreforts avancés et leurs remparts qui s'allongent sur le sol de la plaine comme les racines d'un chêne. Au delà du premier rivage se voient encore les côtes
de la Syrie, jusqu'à Latakieh, dessinées aussi distinctement que celles de Sicile, vues du sommet de l'Etna; au milieu de l'eau bleue, des contours indécis entrevus à travers la brume indiquent les montagnes de Chypre. Quoique située dans la partie méridionale de l'Asie Mineure et pleinement exposée aux rayons solaires, la chaîne du Boulgar-dagh est blanche de neige pendant quelques mois et ses hautes brèclies sont parfois complètement obstruées. Sur le versant septentrional, des névés parsemés de blocs et de débris se maintiennent pendant toute l'année : on avait cru reconnaître l'existence d'un petit glacier sur les pentes du Tchouban-houyou, l'une des montagnes voisines du Mctdesis ; mais la formation de ces masses
de glace transparente et bleuâtre est due à une source considérable qui fond les neiges, bientôt transformées en glace pendant les froides nuits ^
Tandis que d'un côté le Taurus cilicien se dresse de toute sa hauteur, puisque la mer en limite la base, de Tautre côté ses parois calcaires dominent un plateau dont l'altitude moyenne dépasse 1000 mètres et sur lequel s'élèvent de nombreux massifs que de hautes terrasses rattachent au Boulgar-dagh et à l'Âla dagh. Des monts se succèdent sans interruption entre le Taurus et les groupes du Hassan-dagh, mais ces hauteurs appartiennent à un autre système géologique, celui des volcans qui flambaient jadis au centre de la Péninsule, sur les bords de l'ancienne mer intérieure. Un sommet dominateur s'élève à l'extrémité nord-orientale de cette région volcanique : c'est le cône puissant de l'Erdjich (Ardjeh) ou mont Argée, qui dépasse toutes les autres cimes de l'Anatolie, ainsi que le savait déjà Strabon, né à quelques journées de marche au nord du volcan. D'après Tchihatcheff, le bord méridional du cratère est à 3841 mètres et quelques aiguilles de rochers perpendiculaires ou surplombants se dressent encore à une centaine de mètres plus haut*. Au rapport des rares voyageurs qui, au temps de Strabon, avaient escaladé la montagne, le regard, par un ciel clair, découvrirait à la fois les deux mers, le Pont-Ëuxin et la <c mer d'Issus ». Il n'en est rien. Du sommet, on contemple, il est vrai, un immense horizon, mais au sud les remparts du Boulgar-dagh et de l'Ala dagh cachent la Méditerranée, et c'est à peine si au nord-est on aperçoit les vagues linéaments des montagnes pontiques.
Le mont Argée repose sur un socle très élevé : au nord, la plaine de Kciïsarieh, la plus basse du pourtour, a plus de 1000 mètres d'altitude, tandis qu'à l'ouest un col, qui sépare le massif central d'un autre groupe volcanique, dépasse la hauteur de 1500 mètres. Des contreforts, des cônes adventices, des coulées de roches fondues entourent la montagne proprement dite et donnent à l'ensemble du groupe une superficie qui dépasse 1100 kilomètres carrés. En montant par le versant du sud, que choisit Hamilton, le premier gravisseur moderne de l'Argée, on s'élève successivement sur de larges terrasses disposées en degrés autour de la cime. Ijq cône suprême, haut d'environ 800 mètres, est coupé de crevasses profondes et les intempéries y ont creusé des ravins divergents, qui dessinent au bord du cratère une collerette de neiges blanches, descendant en longues
* Th. Kotschy, ouvrage cité.
* Altitude du mont Âr^çée, d*après Hamilton 5962 mètres.
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traînées entre les scories rougeâtres. Sur ces talus ravinés le moindre changement de température pendant la nuit suffît pour les faire glisser dans les neiges; elles sont prises par le gel, mais au lever du soleil la
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•chaleur les dégage : entraînées par la pesanteur, elles bondissent de rocher en rocher par-dessus les crevasses. Au printemps, à l'époque de la fonte des neiges, cette artillerie est des plus dangereuses et l'ascension doit se faire de nuit, avant que ta montagne se soit éveillée. En été, la neige 'disparaît complètement du versant méridional de l'Ârgée', mais il en reste
* Hamilton, Retearebu in Atia Minor; — P, de TchihalchelT, ouvrage cilé; Armtnia andEmlem A*ia Minor.
toujours dans le profond cratère, où elles forment même de véritables gla* ciers.
Encore à l'époque de Strabon, le mont avait un reste d'activité volcanique. Les pentes étaient couvertes de forets, — qui ont disparu, — mais la plaine était « minée par un feu intérieur », d'où jaillissaient fréquemment les flammes; au cinquième siècle de l'ère vulgaire, Claudien décrit les « sommets embrasés » de l'Argée. Tchihatcheff parle de monnaies retrouvées dans les environs de Kaïsarieh qui représentent la montagne en éruption. De nos jours, on n'a point observé de fumerolles ni de sources d'acide carbonique sur les pentes du volcan et des cônes d'origine ignée qui l'entourent; mais partout l'aspect des scories, des coulées de laves et des cratères est celui que présenterait un foyer d'explosions à peine refroidi. L'Ali-dagh au nord-est, le Sevri-dagh au sud-ouest, et d'autres montagnes par centaines, tertres ou simples buttes, qui s'élèvent dans la région volcanique, ont conservé leurs cratères. De tous les sommets volcaniques appartenant au système de l'Argée, les plus élevés, après le volcan principal, sont les cimes du Hassan-dagh, qui ont près de 3000 mètres; au sud-est, il se rattache à d'autres monts, à peine moins hauts, ceux du Yechil dagh, qui se termine au-dessus des plaines par de brusques parois et des colonnades basaltiques ; au sud-ouest, la chaîne volcanique va rejoindre le Karadja-dagh, qui se prolonge jusqu'à 200 kilomètres de l'Argée. Un des cratères du Karadja présente une forme des plus curieuses et peut-être unique. La butte circulaire, que l'on voit à 8 kilomètres au sud-est de Karabounar, au milieu d'un petit lac salé, présente au sommet une coupe ovale dont le bord s'élève graduellement du côté de l'est et se termine en saillie surplombante^; sans doute les matières liquides projetées par le cratère se sont figées sur l'orifice et l'ont ainsi fait saillir en dehors du cône comme le déversoir d'une amphore.
A l'ouest du Taurus cilicien, toute la région avancée du littoral comprise entre le golfe de Tarse et celui d'Adalia est occupée par un labyrinthe de montagnes, le Taurus d'Isaurie ou de la Cilicie Trachée. Les géographes n'ont pu encc : identifier sûrement, parmi ces massits, ceux qui avaient reçu des anciens les noms de Cragus, Imbarus, Andricus. D'ailleurs ces noms s'appliquaient surtout aux montagnes qu'on voyait de la côte, quelle •ae fût leur importance relativement aux pics plus élevés de l'intérieur. Le groupe principal de toute la région est le Gôk-kouh ou « montagne du
' Tchihatcheff, ouvrage cité ; — ÀiQS\\ orlh, Traveh in Asia Minor.
MONTAGNES DE GAPPADOGE ET DE GILIGIE. 479
Ciel », dont les hautes cimes atteignent 3000 mètres; la plupart des chaînons qui s'y rattachent se dirigent dans le sens du nord-ouest au sud-est, ainsi que les chaînes parallèles et la côte orientale du golfe d'Adalia. En dehors du Gôk-kouh, peu de cimes dépassent 1500 mètres. Malgré la faible hauteur de ces montagnes, le littoral de l'Asie Mineure n'a guère de côtes plus abruptes que celles de l'Apre Gilicie ou Cilicie Trachée, ainsi nommée par opposition aux plages basses de la Cilicie « Champêtre », qui s'étendent au pied du Boulgar-dagh, vers le golfe d'Alexandrette. Des promontoires de schistes, de conglomérats, de calcaires, de marbre blanc, se succèdent presque sans interruption sur tout le pourtour de la courbe du rivage qui fait face à l'île de Chypre, et parmi ces promontoires il en est qui se dressent en falaises verticales' à plus de 200 mètres au-dessus des flots. Le premier cap que double le navigateur après avoir dépassé les côtes basses de la Cilicie Champêtre est la superbe presqu'île de la Pointe Cavalière, le Manavat des Osmanli, aux strates rubanées du plus bizarre effet. Unie à la terre ferme par une simple plage coupée d'étangs, cette péninsule forme une citadelle naturelle, transformée en une place forte par des murs de défense et des fossés taillés dans la pierre vive; à quelques kilomètres à l'est, une autre roche de marbre, mais complètement entourée d'eau, l'île Provençale, est aussi couronnée d'une forteresse et l'on y voit en outre les débris de maisons et de chapelles. Ces restes de constructions militaires et religieuses, de même que les noms du cap et de l'île, encore usités par les mariniers de la côte, rappellent le séjour des chrétiens : ces deux rochers du littoral cilicien étaient au nombre des forteresses que Léon, roi d'Arménie, céda au pape, à la fin du douzième siècle, et où les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem établirent un refuge pour les esclaves chrétiens libérés*. A l'ouest de la Pointe Cavalière, les autres promontoires, moins curieux par les souvenirs historiques, ne sont pas moins beaux : le cap Kizliman, également rattaché à la terre ferme par un isthme bas, se compose d'assises de la plus parfaite régularité et présentant les couleurs les plus variées, rouge, violet, brun, jaunâtre, bleu sombre. Plus loin vient le cap d'Anamour, la pointe la plus méridionale de l'Asie Mineure.
Au nord du dédale montueux de la Cilicie Trachée, un massif isolé s'élève comme une île au milieu des plaines uniformes de Konieh. Ce groupe, qui porte le nom de Kara dagh ou « Noir mont », si commun dans les pays de langue turque, est situé dans le prolongement de l'axe des chaînes qui,
< F. Beaufort, Caramania.
au delà de Konieh, se continuent vers le nord-ouest, sur un espace d'environ deux cents kilomètres. Le rempart oriental, qui limite à l'occident la dépression centrale de l'Asie Mineure, est coupé par un grand nombre de brèches et ne s'élève en moyenne qu'à deux ou trois cents mètres au-dessus de la haute plaine; mais à son extrémité nord-occidentale il se termine par l'Emir-dagh et le Kechir-dagh, monts un peu plus hauts, où de nombreux pasteurs viennent camper pendant les chaleurs de l'été. Le rempart occidental, qui doit peut-être à sa plus grande élévation d'être appelé le Sultan-dagh, se présente en véritable chaîne du côté de l'est, au-dessus de lacs et de marécages ; mais à l'ouest et au nord il se confond en maints endroits avec le plateau montueux où les affluents de la mer Egée, le Ghediz-tchaï, le Méandre et leurs tributaires commencent à creu« ser leurs vallées.
Au sud-ouest de la chaîne bordière du Sultan-dagh, les montagnef^ s'élèvent graduellement en se rapprochant de la mer. En Pisidie, où le Boz bouroun 'ou « Tête Grise » approche de 3000 mètres, la direction de^^ chaînes est celle du nord au sud; en Lycie, elles sont orientées pour la plupart dans le sens du nord-est au sud-ouest. Un massif du Taurus lycien, l'Ak dagh ou « mont Blanc », atteint 3080 mètres, le Souzouz-dagh . qui lui fait face du côté de l'est, ne lui est guère inférieur, et le Beï dagh ou « Mont Chef», à l'est d'Elmalu, le dépasse peut-être : il aurait 3150 mètres. Après le Metdesis, le mont Blanc et le mont Chef de Lycie sont les plus élevés des sommets tauriques et leur plus grande proximité de la mer leur donne un aspect encore plus majestueux. Sur les pentes tournées vers le nord, les massifs du Taurus lycien sont couverts ou mouchetés de neige pendant toute l'année; c'est à la blancheur de leurs cimes que plusieurs montagnes dans cette partie de l'Asie Mineure devraient leur nom de fra//, presque identique au mot slave qui a le sens de « blanc » et que l'on emploie également pour désigner les sommets neigeux*. L'appellation de Taurus s'est aussi conservée dans la nomenclature locale : la chaîne qui com-^ mence à l'extrémité méridionale du lac d'Egherdir et qui forme le tronc de tous les rameaux qui divergent vers les côtes de Lycie, porte le nom de Davras ou Daouras*.
Sur la côte orientale de Lycie se dresse, à 2575 mètres, la montagne de Takh talou, le Solyma des anciens, à la base entaillée de gorges, aux pcnles moyennes couvertes d'arbrisseaux : c'est sur le versant méridional
* P. de Tchihalcheff, ouvrage cité.
« Hirschfeld, Zeitschrift der GeselUchafl ftlr Erdkunde, 1877.
HONTAGNES DE LTCIE. 481
de ce pic superbe que brûle jour el nuit la « Chimère » dont parlent les géographes grecs et romains et qui a donné lieu à tant de fables. La source de feu, le Yanar ou Yanar-tach, jaillit d'une ouverture profonde
I* 71. rmnihi»
d'un mètre environ, au-dessus de laquelle s'élèvent les débris d'un temple. Aucune fumée n'accompagne la flamme; à quelques mètres de distance, la roche serpentineuse d'où s'élance le feu mystérieux n'a pas une température supérieure à celle des terrains environnants; des arbres croissent
482 NOUVELLE GËOGRAPniE UNIVERSELLE.
dans le voisinage immédiat et un ruisseau serpente sous l'ombrage. Souvent les pâtres des environs viennent préparer leurs mets à la flamme de la Chimère ; elle se refuse, dit la légende, à cuire les aliments volés. Une autre ouverture du rocher, semblable à celle du Yanar, est maintenant éteinte et Ton n'y observe aucun dégagement de gaz. Parfois, disent les habitants, on entend un mugissement sourd retentir dans la montagne de Takhtalou^ Cette région de la Lycie était connue jadis sous le nom de Mont Phénix et l'un des villages de la contrée en a gardé l'appellation de Phineka. Des aigles et des vautours planent incessamment au-dessus de la roche embrasée de la Phénicie asiatique. N'est-ce pas à ce fait, demande Fellows % qu'il faut attribuer la légende du phénix renaissant de ses cendres?
Les promontoires de la Lycie, comme ceux de la Cilicie Trachée, se terminent presque tous par de hautes parois, d'un calcaire blanchâtre qui contraste avec leurs sombres forêts de pins. Le littoral, découpé en nombreuses péninsules, s'essaye à former quelques îles, comme pour annoncer les ai*chipels des côtes occidentales. Les noms donnés par les marins grecs ou italiens commencent à prédommer : ainsi l'ile principale de la côte, Castel-Orizzo, doit probablement cette appellation (Castel-Rosso) aux nuances rougeâtres de ses rochers ; le promontoire et les iles de Chelidan ou Chelidonia, à l'angle sud-oriental dé la Lycie, prennent leur nom des hirondelles qui tournoient en nuages autour des rochers; plus loin, sur la côte orientale, s'ouvre le port Genovese. Il est peu de parages dans la Méditeri*anée où les courants maritimes aient plus de force que dans les détroits des lies Chelidan ; le flot, qui se porte constamment des côtes de la Syrie vers l'ouest, en longeant le littoral de l'Anatolie, vient frapper au sud d'Âdalia les falaises qui se présentent en travers de son cours comme une digue énorme, et, se rejetant vers la gauche, il s'échappe rapidement vers la haute mer par les issues que lui offre le petit archipel de Chelidan ; en certains endroits, la vitesse du courant approche de 5 kilomètres à l'heure. Ces iles sont aussi fort curieuses par leurs fosses d'effondrement ; trois sont coupées d'une rive à l'autre par une allée aussi régulière que si la tranchée eût été faite de main d'homme : on dirait que la roche a cédé immédiatement au-dessous et que les assises surincombantes se sont affaissées en bloc jusqu'à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Une autre curiosité de ces parages est un petit ruisseau d'eau douce, qui coule dans
* Francis Beaufort, Caramania; — Sprall andForbes, Travelt in Lycia.
* Traveli and Reiearcheâ in Aiia Minor,