HYTILENE, MONTS DE LA TROADE, TENEDOS
les Hellènes contemporains, l'Ida est une montagne sacrée, comme elle le fut pour les fidèles de religions antérieures; près de la cime on voit les restes de cellules et de chapelles, et lors de la fête du prophète Élie,les villageois des alentours viennent passer la nuit sur le pic pour se prosterner dès que Tastre surgit au-dessus de l'horizon : sans doute la cérémonie n'a point changé depuis que les poètes anciens célébrèrent le glorieux sommet que le soleil éclaire de ses premiers rayons et qui « répand une clarté divine' » . L'Ida est encore revêtu des magniûques forêts qui lui ont valu son nom, mais la plupart des monts avancés, tels que le Kara dagh et le Karali-dagh, sont dépouillés de leurs bois et n'ont plus que des broussailles. Ça et là pourtant, les hauts pâturages ont gardé leurs bouquets de pins, non des conifères qui se ressemblent tous par le port et le branchage, comme ceux des forêts européennes, mais des arbres tous différents les uns des autres par l'attitude du tronc et le mouvement des ramures. Les grands pins du parc immense, parsemés en désordre sur la pelouse fine, ne se groupent pas en bois assez épais pour arrêter la vue; les campements des Yuruk se blottissent dans les fonds, les troupeaux de brebis mouchètent de taches blanches la verdure, les escarpements calcaires et les dômes trachytiques des montagnes voisines. En bas, dans la plaine de Troie, serpente le Mendereh, puis au delà se montrent le détroit sinueux des Dardanelles et plus loin la mer resplendissante avec ses iles, Ténédos, Lemnos, Imbros, Samothracc, parfois le profil triangulaire du mont Athos. Les dernières collines du système de l'Ida, comprises entre la baie de Besika et l'entrée des Dardanelles, forment le long de la mer un rempart insulaire limité au sud par la bouche du ruisseau qui fut le Scamandre, au nord par le delta du Mendereh ou Simols d'Homère. Au large, la tête aride de Tenedos, dont les collines ne portent pas un seul arbre, et quelques ilols moins dépouillés de verdure forment un petit archipel au devant du littoral troyen. La rive méridionale de la mer de Marmara est également longée par un système orographique en miniature, que des alluvions et des formations tertiaires, indiquant le passage d'un ancien détroit entre la mer Noire et la mer Egée, séparent des montagnes du sud. La péninsule de Gyzique, rattachée à la côte par un étroit pédoncule, est aussi dominée par une masse imposante, le Kapou-dagh, et les iles de l'archipel de Marmara, ainsi nommées de leurs roches de marbre, sont des monts émergés. A l'est de la Propontide, la presqu'île limitée par les deux golfes de Ghemlik et d'Ismid porte également son massif insulaire, dont la cime principale, le
* Euripide ; — Le Chevalier, Voyage dam la Troade.
Samanlu-dagh, s^élève à 830 mètres, et qui se termine à Touest par le formidable Boz bouroun ou <c cap Gris », éruption de trapp, pareille à plusieurs autres massifs de roches ignées qui se dressent en cônes au bord de la mer et des lacs, ainsi que dans les plaines alluviales de la contrée. I^a péninsule de Bithynie, outre le golfe d*Ismid et la mer Noire, est aussi percée de roches volcaniques; en longeant les côtes du Pont Euxin, du Bosphore à Tembouchure du Sakaria, on voit se succéder maint promontoire de trachyte, à la base creusée de grottes où s'engouffrent les vagues. L'Olympe, dont on voit de Gonstantinople la ligne azurée se profiler à l'horizon du sud, ne se rattache que par des croupes irrégulières au nœud du Mourad-dagh, dans les montagnes de l'intérieur. C'est un massif presque isolé de gneiss et de granit, revêtu sur les pentes de diorite et de marbre. Il est plus imposant par sa masse que par sa hauteur; on le gravit facilement, même à cheval, et nombreux sont les résidents et visiteurs de Brousse qui en ont fait l'ascension. Pourtant l'altitude du sommet central, le Ketchich ou mont des Moines, n'est pas encore connue ; elle est probablement peu inférieure à 2500 mètres et donne à la cime vénérée des Hellènes le premier rang parmi les sommets de l'Asie Mineure septentrionale'. C'est, à l'ouest de l'Olympe «galate, le premier qui ait reçu le nom d'Olympe, et parmi les quinze ou vingt montagnes qui ont reçu celte appellation, — a Brillant » ou « Lumineux », — c'est lui dont l'imagination populaire fit la principale demeure des dieux. Olympe de Bithynie par son versant du nord. Olympe de Mysic par son versant du sud, il se dresse entre les deux provinces, dominant un horizon immense, des eaux de la mer Noire aux îles de Marmara et aux rivages de la Thrace*. Au sud-est, le mont Olympe se continue par une crête étroite et régulière, qui se divise plus loin en remparts parallèles. A l'est de l'Olympe « aux plis nombreux )), d'autres montagnes, moins hautes et ravinées par les torrents, se prolongent vers la vallée du Sakaria. Ce fleuve traverse d'étroits défilés, entre des parois verticales ou des escarpements rapides, mais les sommets voisins n'ont qu'une faible altitude au-dessus du plateau. Les montagnes proprement dites ne reprennent qu'à l'orient du Sakaria et de la région des steppes qui occupent le centre de l'Asie Mineure.
* Hauteur de rOlympe, d*après la carte de Kiepert 1888 mètres.
n ) » Petcrmann 1930 »
» )» » Stebnitzkiy 2494 »
• » d*après les mesures barométriques de Marmont. . 2247 )»
» » » » deFritsch. . . 2120 »
* Gebhart, Revuê des Deux Mondes, 15 juin 1807; — Dutemple, En Turquie cTilne;— Holinski, Notes manuscrites.
Dans leur ensemble, les divers chaînons montagneux qui s^élèvent sur le plateau, entre le bassin du Sakaria et celui du Kizil irmak, de même qu'entre celui de Kizil irmak et du Yechil irmak, sont des remparts d'une faible élévation relative, se dirigeant dans le sens du sud-ouest au nordest. Seulement un petit nombre de ces chaînes atteignent la hauteur de 2000 mètres; plusieurs ne sont que des renflements allongés couverts de pâturages, yatla fréquentés seulement par des bergers, mais destinés probablement un jour à recevoir de fortes populations sédentaires, car le sol est fertile, et l'air, sans cesse renouvelé par les courants supérieurs, qui passent au-dessus des bas-fonds et des steppes marécageuses, est d'une pureté parfaite; ces plateaux herbeux seraient d'admirables sanatoires pour les habitants de Gonstantinople et des villes du littoral^ Parmi toutes les chaînes de cette région, la plus haute est l'Ala dagh, un de ces nombreux <c monts Bigarrés » ou peut-être « monts Divins » des pays de langue turque; ses points culminants ont plus de 2400 mètres. Il se compose de cinq remparts parallèles s'abaissant en pentes douces vers les hautes terres environnantes et renfermant de jolies vallées qui verdoient entre leurs parois. L'Ilkas-dagh, au sud de Kastamouni, l'Elmadagh ou <€ mont des Pommiers », au sud d'Angora, dépassent aussi 2000 mètres ; à l'ouest de Sivas, une chaîne, formée comme l'Ak dagh de murailles parallèles orientées du sud-ouest au nord-est, et séparées |iar des plateaux herbeux, a mérité par ses neiges d'hiver le nom d'Ak dagh ou « mont Blanc » ; Tchihatcheff évalue à 2200 mètres l'altitude de ses rocs les plus élevés. Le Yildiz-dagh ou le ce mont des Étoiles », qui les continue au nord-est, n'a qu'un millier de mètres; mais plus loin les monts se redressent pour s'unir aux chaînes pontiques. Une haute arête longe le littoral au nord de la dépression profonde que parcourt le Lycus ou Ghermili. Des syénites, des porphyres, revêtus çà et là de roches sédimentaires, forment l'ossature de ces monts, que des laves percent en maints endroits : au nord de Chabin Karahissar, un volcan, le Kazai; Kaya ou « Chaudron de Pierre », élève son cratère échancré à plus de 2500 mètres'. Cette chaîne du littoral est peut-être la plus riche de l'Anatolie en mines de fer, de cuivre, de plomb argentifère, et des amas de scories, laissés par les anciens Chalybes, se rencontrent partout au milieu des fourrés : c'est là, dit la légende, que furent inventés l'enclume et le marteau.
< P. de TchihatchefiT, ouvrage cité.
* Briot, Noie$ manu$crite$.
496 NOUVELLE GË06RAPHIE UNIVERSELLE.
L'Asie Mineure ayant dans son ensemble la forme d'un plateau incliné vers le nord-ouest, il est nécessaire que l'écoulement des eaux se fasse surtout dans cette direction ; c'est à la mer Noire, par les bassins des deux Irmak et du Sakaria, que vont les eaux de plus d'une moitié de l'Anatolie; mais il reste encore dans le centre de la Péninsule de vastes dépressions fermées où les pluies s'amassent en lacs salés. A une époque antérieure, lorsque le climat méditerranéen était plus humide, ces cavités, mieux remplies, déversaient probablement leur trop-plein dans la mer; mais l'assèchement général du sol, l'excès de l'évaporation sur les apports ont peu à peu opéré la division des anciens lacs d'eau douce en nappes salines.
Le bassin le plus considérable au nord-est de l'Anatolie est celui de l'ancien Iris, le Yechil irmak, qui reçoit presque toutes ses eaux des ramifications occidentales de l'Anti-Caucase. Le Tosanli-sou, considéré comme la rivière maîtresse, à cause de la direction de sa vallée, prend sa source dans les vallons du Kôs-dagh, dont le versant méridional donne naissance au Kizil irmak, le plus grand fleuve de l'Asie Mineure. Il coule d'abord à l'ouest, puis se recourbe vers le nord et le nord-est en recevant à Amasia l'émissaire d'un lac, le Ladik-gôl, qui est aujourd'hui peu considérable, mais qui occupait une vaste étendue au temps de Strabon. L'ancien Lycus, appelé par les Turcs Kelkit ou Ghermili, est le plus abondant des deux cours d'eau; il naît beaucoup plus à l'est que le Tosanli, sous le méridien de Trébizonde. En aval de la jonction, le fleuve ne reçoit plus d'affluent; il traverse en défilé une dernière chaîne de rochers qui barrait jadis son cours, puis, arrivé dans la plaine du littoral, il s'étale en un delta dont les alluvions ont conquis sur la mer plusieurs centaines de kilomètres carrés. L'eau du Tosanli, légèrement saline en été, est aussi chargée de calcaire, et les habitants d'Amasia sont obligés de changer fréquemment les conduites d'arrosage, obstruées par des incrustations. Immédiatement à l'est du Yechil irmak, coule une rivière, souvent difficile à traverser et beaucoup plus abondante qu'on ne pourrait s'y attendre d'après la faible superficie du bassin : c'est le Termeh, dont le nom rappelle la désignation grecque de Thermodon ; la haute vallée que parcourt ce torrent était fameuse dans l'antiquité par le souvenir des Amazones, dont parlent encore les légendes locales. Une des chaînes de rochers que traverse le Termeh se continue à l'ouest jusqu'au delà de l'Iris sous le nom de Mason-dagh ou c< Mont des Amazones ».
Dans l'ensemble de son cours, le Kizil irmak ou « fleuve Rouge » des Turcs, le Halys des anciens, décrit une vaste courbe concentrique au
ÏECUIL IRMAK, KIZIL IRJIAK. 497
Yechil irmakou « fleuve Vert "; la longueur développée de son couranl, entre les sources du Kôs-dagh et son delta, est au moins quintuple de Ih distance directe entre les deux points extrêmes. Dans sa partie supérieure, le fleuve Rouge est parfois complètement desséché en été; même dans son cours moyen et jusque dans le voisinage du delta , il est guéahlc en maints endroits. L'excès d'évaporation sur les apports d'eaux pluviales lui donne un goât saumâtre qui justiGe son nom grec ; dans la plaine
de Sivas il traverse des bancs de sel gemme d'où les habitants de l'Arménie occidentale reçoivent leur provision habituelle'. Comme le Yechil, le fleuve Rouge se divise à son embouchure en un grand nombre de branches empiétant au loin par leurs alluvions sur la mer Noire. Souvent les géographes anciens, suivant l'exemple d'Hérodote, ont pris le Ilalys comme limite de l'Asie Mineure : au delà du fleuve s'étendait pour eux la vaste Asie Transha]ysiGnne..Le choix de cette limite s'explique par l'importance militaire de trois cours d'eau considérables, le Thermodon^ l'Iris, le Halys, se succédant à peu de distance, comme les fossés d'une cita-
Tajlor, Journal of the Geograplûcal Socielg, 1
délie*. Le progrès des alluvions du Kizil irmak a été considérable : la ville de Pavrakhé, la Bâfra de nos jours, était au bord de la mer il y a un millier d'années; au dix-septième siècle, elle était encore visitée par les navires*.
Quoique plus long que tous les autres fleuves de l'Asie Mineure, le Kizîl irmak roule une masse liquide inférieure à celle du Sakaria, le Sagaris ou Sagarias des anciens. Le Sakaria est très sinueux, comme les deux Irmak de l'Anatolie orientale; tandis que, des sources à l'embouchure, sa distance en ligne droite est de 200 kilomètres, son développement total est au moins triple. La direction normale des montagnes de cette région courant de l'est à l'ouest, c'est dans le même sens que coulent le Sakaria et ses affluents, et, pour gagner la mer Noire, ils s'engagent en d'étroites; cluses ou derbent ouvertes à travers les monts. Dans la plaine inférieure, le Sakaria, rapide et chargé d'alluvions, a fréquemment changé de lit, et les annales byzantines parlent de travaux hydrauliques considérables entrepris pour le rectifier. Plusieurs projets de canalisation du Sakaria ont été aussi présentés de nos jours au gouvernement turc; d'après un plan dressé en 1870 par des ingénieurs français, le fleuve devait être rendu complètement navigable en toute saison jusqu'à 250 kilomètres en amont de l'embouchure par une série de barrages écluses ; des canaux latéraux devaient être creusés en certaines parties difficiles du parcours et la barre du fleuve aurait été évitée par une coupure de la côte, prolongée jusqu'en eau pro- * fonde'. Ces projets n'ont point été réalisés et le Sakaria ne sert qu'à la petite batellerie locale et au flottage des bois et des charbons expédiés à Constantinople. Les projets de chemins de fer, projets qui n'ont pas été réalisés non plus, ont détourné l'attention publique des plans de canalisation; mais il est indispensable que la voie de Sakaria soit améliorée, car elle fait partie de la ligne transversale de l'Asie Mineure, fragment du chemin le plus court entre l'Inde et l'Angleterre.
La région lacustre de l'Anatolie centrale semble avoir fait jadis partie du bassin du Sakaria, au moins pour la grande moitié de son étendue. Touz gôl ou le « lac Salé », appelé aussi Khodj-hissar-gôl, d'après une cité voisine de sa rive orientale, est le plus vaste bassin lacustre de toute FAsie Mineure; il n*a pas moins d'une centaine de kilomètres en longueur, du nord-ouest au sud-est, et nulle pari moins de 12 kilomètres en largeur ; il occupe une superficie de plus d'un millier de kilomètres car-
* Spiegel, EraniËche AHherthumskunde,
-* 0. Blau, PciermantCt Mittheilungen, XI, 186r\
3 Vidal-Naquet, Notes manusciites.