I. — Accord de coordination
Il semble qu'il n'y ait pas lieu d'accorder les temps de deux propositions coordonnées, et qu'il suffise de mettre chaque verbe au temps que l'on veut exprimer. Il est cependant nécessaire de régler l'emploi des doubles formes que possèdent certains temps, et du procédé de style qu'on nomme présent historique.
Emploi des iormes doubles.
Dans les cas où l'on a le choix entre le passé défini et le passé indéfini, si Ton a adopté l'un des deux au commencement d'un récit, il est naturel de s'y tenir et de ne pas mêler les deux formes, de ne pas dire par exemple : « Il est venu hier et m'apporta de vos nouvelles », ou : « II vint hier et m'a apporté de vos nouvelles. » Cette règle est assez rigoureusement suivie par les auteurs. Il n'y a que des passés indéfinis dans le songe de Pauline. Le songe d'Athalie renferme un seul passé défini : « Cet éclat emprunté dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage. » Mais il s'agit là d'une action indépendante du songe rçiconté. Dans le récit du Gid, pour lequel Corneille a adopté le passé défini (mélangé avec le présent historique), il n'y a de passés indéfinis que dans une réflexion incidente qui coupe l'action : « Combien d'exploits célèbres
sont demeurés sans gloire.... Je ne Vai pu savoir jusques au point du jour. »
Des deux formes du passé antérieur, l'une s'accorde avec le passé défini, Tautro avec le passé indéfini. On dit : « Quand il fut parti, je revins », et : « Quand il a été parti, je suis revenu. »
Présent historique.
On se place souvent par la pensée au moment de Tévénement passé ou futur dont on parle, et on emploie alors le présent au lieu du passé ou au lieu du futur. Il va de soi que les temps des propositions coordonnées doivent être modifiés d'après le même point de vue.
Le présent pour le futur étant d*un emploi rare, nous ne nous occuperons ici que du présent pour le passé.
C'est généralement dans le cours d'un récit commencé avec l'un ou Tautre des passes qu'on voit intervenir le présent historique. On ne peut en soutenir l'emploi très longtemps, et on est obligé de revenir de temps à autre au passé. Mais les transitions doivent être ménagées avec soin. Il serait choquant de dire : u II arriva et m'embrasse. » Quand la transition est disposée habilement, on peut en tirer de beaux effets de style, comme dans ce passage de Michelet [Précis de V histoire de France, p. 280) : « Frédéric II se déclara en poésie, en philosophie, disciple de Voltaire; c'était faire sa cour à l'opinion; les goûts futiles de Frédéric servirent en cela ses projets les plus sérieux. L'empereur Julien avait été le singe de Marc- Aurèle, Frédéric fut celui de Julien. D'abord, en l'honneur des Antonins que Voltaire lui proposait pour modèle^ il écrit un livre sentimental et vertueux contre Machiavel, Il ne régnait pas encore. Voltaire, dans son naïf enthou-
siasme, revoit les épreuves^ exalte le royal auteur, et promet au monde un Titus, A son avènement, Frédéric voulut faire détruire l'édition. »
Dans un récit où sont mélangés le passé défini et le présent historique, on emploie le passé indéfini toutes les fois que, au milieu d'une série de présents, on doit exprimer une action antérieure. Par exemple, dans Toraison funèbre du prince de Condé : « C'est en vain qu'à travers les bois.... Beck précipite sa marche... Le prince l'a prévenu, » Il est clair qu'après un passé on mettrait « prévenir» au plus-que-parfait : « Beck précipita sa marche . . . Le prince Vavait prévenu, »
A côté d'un présent historique, l'imparfait, en principe, ne peut pas exprimer une action contemporaine du moment de l'action, mais seulement une action antérieure, — exactement comme lorsqu'on raconte un événement auquel on assiste :
« lis couraient au pillage, et rencontrent la guerre. »
Lorsque les deux actions sont simultanées, les deux verbes doivent être au présent :
« L*onde s'en/?-* dessous, et, d*iin commun effort, Les Maures et la mer montant jasques au port. »
Dans une variante de Corneille, où le présent historique est remplacé par le passé, Tun des deux verbes est à l'imparfait :
« L'onde ^'enflait dessous, et, d'un commun effort, Les Maures et la mer entraînent dans le port. »
Ces règles ne sont pas absolues, et, tout en employant le présent historique, on peut quelquefois faire accorder le verbe voisin avec Vidée de passé qui domine le récit. C'est une question de goût.
2o8 GRAMMAIRE HISTORIQUE DU FRANÇAIS
Nos vieux auteurs étaient en général peu scrupuleux pour le mélange des passés avec le présent historique. Les règles actuelles ont été surtout appliquées depuis le xvii* siècle. Cependant, même dans les auteurs du grand siècle, et dans le plus correct de tous, Racine, on voit parfois le présent historique et le passé se succéder sans transition : « Elle accourut au parloir et demande, etc. »* (Racine, IV, 285, Imag.) — « Ulysse s'éveilla. Il songe d'abord, etc. » (Le même, VI, 113, Rem. sur TOdyss.) On trouvera d'autres exemples de cette négligence dans le Lexique de Racine, de M. Marty-Laveaux, page XCVII.