‹ Nouvelle grammaire historique du françaisChapitre 38 sur 112 · II. — Doublets · texte numérisé non relu

II. — Doublets

201. — Il peut arriver qu'un même mot primitif soit représenté dans la langue par deux ou même trois formes différentes, qui constituent des mots distincts dont on ne reconnaît plus l'origine commune. Ces doubles formes d'un même mot primitif s'appellent des doublets.

Les doublets se produisent de diverses manières :

1° On a pu différencier par l'orthographe des acceptions divergentes d'un seul et même mot. Ainsi le vieux verbe conter, qui dérive du latin computarey avait le double sens de « faire un compte » et de « faire un récit ». On l'a écrit compter dans la première acception, où Ton retrouvait le sens latin, avec un p pour mieux rappeler l'étymologie, et on a conservé l'orthographe ancienne pour le sens de « faire un récit », sans s'apercevoir que c'était simplement une acception dérivée du sens primitif, et qu'il n'y avait là qu'un seul verbe» On a fait subir le même dédoublement au substantif verbal contCj qui est resté conte dans un sens, et qui est devenu compte dans l'autre. Compter et coinpte sont donc des doublets de conter et de conte. De même exaucer est le doublet orthographique &' exhausser, latin exaltiare. Les deux s d'exhausser sont l'équivalent graphique du c d'exaucer ; Y h a été ajoutée pour rappeler la parenté de ce verbe et de l'adjectif haut. Mais, qu'on écrive le mot exaucer ou exhausser, il n'y a là qu'un seul verbe primitif, qui signifie proprement « élever », et , par extension , a relever , écouter les prières de... »

2° On sait que les substantifs de l'ancienne langue avaient deux cas : un cas sujet et un cas régime. En règle générale, l'un des deux a disparu ; mais il peut arriver que les deux formes se soient maintenues en prenant des

valeurs différentes, et qu'elles aient abouti à constituer deux mots distincts. Ainsi le pronom indéfini on est l'ancien cas sujet de homme; l'un et l'autre dérivent du même substantif latin, ce sont des doublets. De même sire est l'ancien cas sujet et le doublet de seigneur.

3** Nous verrons plus loin que certains verbes sont à radical variable. Ainsi le radical de tenir est tantôt tien et tantôt ten. De même, le radical de trouver était à l'origine idiniài treuv et tantôt trouv, et celui de pleurer tantôt /?/eur et tantôt plour. La conjugaison delà plupart de ces verbes s'est simplifiée, parce que l'un des radicaux a fini par l'emporter sur l'autre; pour trouver, c'est le radical en ou qui s'est substitué partout à l'autre; pour /?/ewrer, c'est au contraire le radical en eu qui a persisté. Il y a eu un moment où ces verbes se conjuguaient indifféremment avec l'un ou l'autre des radicaux primitifs ; supposez que les deux modes de conjugaison se soient maintenus, et que des sens plus ou moins différents aient été attribués à chacun d'eux : treuver et trouver formeraient aujourd'hui deux verbes distincts, deux doublets. C'est ce qui est arrivé non pas pour trouver y mais pour plier et chaiTier, dont la conjugaison s'est dédoublée en plier et ployer, charrier et charroyer. Ajoutez les composés déplier et déployer, replier et reployer,

4® Un même mot latin, en passant dans les différentes langues romanes, y a pris différentes formes ; et ces formes difiFèrent non seulement de langue à langue, mais de dialecte à dialecte. Or, il peut arriver que le français, tout en conservant pour un mot la forme qui lui est propre, ait adopté aussi la forme du même mot dans une langue voisine, en lui donnant un sens particulier. Les deux formes constitueront dès lors deux mots distincts ayant une origine commune, c'est-à-dire deux doublets. G'e^t ainsi queca/w/?

(forme picarde) est le doublet de champs latin campum. De même cavalcade (forme italienne) est le doublet de chevauchée^ l'italien cavalcata étant exactement formé des mêmes éléments que le français chevauchée.

5° La classe la plus nombreuse de doublets est celle dont nous avons déjà eu l'occasion de parler à propos de la dérivation des sons : les doublets constitués par la forme savante et la forme populaire d'un même mot latin. Ainsi, au mot populaire comble correspond le mot savant cumul; à frêle , fragile ; à meuble, mobile ; kmâcher, mastiquer; à raide, rigide; à douer, doter, etc.

6° Enfin, il nous est arrivé de reprendre, sans les reconnaître, à une langue étrangère, des mots que celle-ci nous avait elle-même empruntés. Ainsi nous avons pris aux Anglais tunnel, qui est notre vieux mot tonnel, dont la forme féminine a un sens voisin du sens, anglais; budget est notre vieux substantif bougette, qui avait le sens de « petite bourse » ; bill est dérivé de bulle ; reporter, de rapporteur; ticket, à' étiquette^ etc.

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