Comparez la double valeur du suffixe oi
2. Le mot a reçu» doit être mis à part. 11 signifie :« écrit contenant la formule: reçu, etc.», Le substantif bon a un sens analogue;
IL — Variations de sexs
280. — Les variations possibles des sens d'un mot sont très nombreuses. Elles sont gouvernées par les lois générales qui régissent nos associations d*idées, et qui nous font passer naturellement de la cause à l'effet, du contenant au contenu, etc. * Mais ces lois générales comportent, dans l'application, des diversités infinies de nuances, dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer ici. Nous en avons signalé un certain nombre à propos de l'histoire des suffixes et des variations d'emplois.
Dans ces transformations de sens, on arrive à oublier complètement la valeur primitive des mots : les termes généraux se spécialisent, les termes spéciaux se généralisent, etc. Ainsi les mots cahier et carillon signifient tous les deux à l'origine réunion de quatre choses (latin quaternio et quadrilionem) : le premier s'est appliqué particulièrement à des feuilles de parchemin ou de papier, le second à des cloches. Puis l'idée du nombre précis, qui est au fond de ces deux mots, a complètement disparu. Dans le mot composé « bonnet de coton », l'idée de matière, exprimée par l'un des termes, n'est plus sensible ; le mot indique surtout une certaine forme de bonnet, et c'est ainsi qu'on entend dire : « bonnet de coton
1. C'est sur ces lois générales que reposent les procédés de stylo appelés «figures de rhétorique». Le plus souvent les sens dérivés d'un mot ont été à Torigine des figures de rhétorique. C'est par figure que les poètes emploient voile au sens de navire (la partie pour le
tOBt):
Ce tourbillon sombre et rapide Qui roule une voile en ses plis.
(ViCTOh IIUGO.)
Supposez que cet emploi devienne courant, la figure cessera peu à peu d'être sensible, et il ne restera plus qu'un sens nouveau et normal du mot ft voile».
en soie ». L*idée de vin s'étant effacée dans vinaigre j on a pu dire : « vinaigre de cidre, vinaigre de bois. »
281. — Les mots arrivent parfois à prendre une signification toute spéciale, par une ellipse semblable à celle qui sert à transformer les adjectifs en substantifs. Ainsi un « coin de feu » est un vêtement de coin de feu.
282. — On retrouve le même genre d'ellipse dans les sens métaphoriques et dans la transformation des noms propres en noms communs. On a pris les noms de plusieurs personnages comiques de Molière pour en faire des noms communs : amphitryon, sosie, harpagon. Entendez : « un personnage tel qu'Amphitryon donnant à dîner, tel que le faux Sosie, etc. » Un canari est un oiseau des îles Canaries. Un dédale est un labyrinthe comme celui de Dédale
283. — Un des phénomènes de transformation les plus connus est celui de laffaiblissement du sens des mots. Avant d'aboutir à leur signification actuelle, gêner a eu le sens de torturer, et froisser celui de briser. Souvent la signification afl^aiblie laisse subsister la signification forte. Ainsi « tuer » a conservé sa valeur primitive, mais on remploie aussi avec le sens très atténué de « importuner ». L aff*aiblissement peut être accompagné d'une idée péjorative : le valet est à l'origine un jeune seigneur, un jeune vassal. Le mot a pris une signification défavorable.
284. — Le sens primitif d'un mot peut donner directement naissance à un nombre indéterminé de sens dériVés, dont chacun peut ensuite se développer de la même façon que le sens primitif. Nous prendrons comme exemple le mot timbre, et nous emprunterons le classement des significations de ce mot au livre de M. A. Darmesteter sur la Vie des mots :
« Soit par exemple le mot timbre. Ouvrons le Diction-
naire de Littré ; nous trouverons pour ce mot les significations et classifications suivantes :
1*» Timbre d*un tambour, corde à boyau tendue en double sur le fond intérieur d'un tambour pour le faire mieux résonner.
2^ Cloche sans battant, qui est frappée en dehors par un marteau.
3** Son que rend le timbre.
4° Qualité sonore d'une voix, d'un instrument.
5° Caractère d'un son indépendamment de son rang dans Téchelle, caractère tenant à des sons harmoniques qui coexistent avec le son fondamental.
6** Premier vers d'un vaudeville connu, qu'on écrit audessus d'un vaudeville parodié pour indiquer sur quel air ce dernier doit être chanté.
7** Marque imprimée sur le papier, que la loi rend obligatoire pour les actes et pour certaines impressions.
8** Marque particulière que chaque bureau de poste imprime sur les lettres, indiquant le lieu et le jour du départ pour celles qui partent, et le lieu et le jour de l'arrivée pour celles qui arrivent.
9* Timbre-poste.
10* Terme de construction. Dans un mémoire de travaux, résultat des quantités trouvées par le calcul, et que Ton porte en regard de chaque article, en mettant audessus de ces chiffres la nature des travaux auxquels ils appartiennent,
11** Partie arrondie du casque qui s'applique sur la tête.
12° Tout ornement placé sur le sommet de l'écu des armoiries et servant à désigner la qualité de la personne qui le porte : tiare, chapeau rouge, mitre et crosse, mortier et heaume.
i34 GRAMMAIRE HISTORIQUE DU FRANÇAIS
Classons ces sens dans Tordre des développements, et nous aurons timbre, du latin populaire tympanuy tembanuy tambour. Tambour par voie d'enchaînement donne : corde à boyau qui résonne dans le tambour et de là, par ridée de résonnance, cloche sans battant que frappe un marteau en dehors. Ici, le sens se partage. Dans cette cloche on voit d'un côté le son, de l'autre la forme arrondie.
Suivons la première division, le son de la cloche; de là, par enchaînement, qualité sonore du son, d'où, par rayonnement : 1° caractère physique des sons, combinaison des harmoniques avec le son fondamental; 2*» vers d'un vaudeville connu qu'on met en tête d'une chanson pour en indiquer l'air. Voilà la première série épuisée.
Arrivons à la seconde. La forme arrondie du timbre entraînera la partie arrondie du casque, qui amènera les ornements de cette partie, caractéristique de la noblesse. Ces ornements appelleront la marque officielle imposée par l'administration sur certains papiers. De là : bureau de timbre, instrument à timbrer, timbre-poste et timbrequittance. Enfin le chiffre représentatif se rattachera au timbre officiel.
285. — Indépendamment des modifications particulières de sens qui peuvent les atteindre, comme les autres mots de la langue, les verbes sont soumis à des variations générales dans leurs acceptions.
Ainsi beaucoup de verbes intransitifs à l'origine sont devenus, postérieurement, réfléchis et transitifs \
1° On les a employés avec un pronom régime explétif j
2* On leur a donné un rôle transitif, soit en les faisant suivre, sans préposition, de leurs compléments indirects ordinaires, qui devenaient ainsi compléments directs du nouveau verbe transitif, soit en leur attribuant le sens de
produire raction qu'ils exprimaient comme verbes intransitifs. Souvent le même verbe a pris ces deux acceptions actives*.
Exemple : arrêter était à Torigine un verbe intransitif, ayant à peu près la même valeur que rester^. On Ta employé dans le même sens avec un pronom régime explétif : s^arrêter. Puis on a donné à arrêter Tacception transitive de produire Faction de s'arrêter, faire que quelqu'un s'arrête, arrêter quelqu'un. Aujourd'hui le sens intransitif a presque entièrement disparu, et il ne reste plus que le verbe transitif arrêter et le verbe réfléchi s'arrêter, dont le pronom régime était jadis purement explétif et a aujourd'hui les apparences d'un complément direct.
Arrêter n'a qu'une seule des deux grandes acceptions transitives que nous avons signalées. D'autres verbes ont les deux. Ainsi tout en disant : « approcher de ou vers quelqu'un », on a dit aussi activement : « approcher queU qu^un^ » Approcher a encore été employé activement dans le sens de produire l'action d'approcher, faire approcher: « approcher les échelles des murailles ».
286. — Les verbes transitifs peuvent aussi prendre, comme seconde acception transitive, le sens de « produire l'action ». Ainsi le sens primitif de apprendre était : apprendre quelque chose pour soi » ; puis le même verbe
1. On trouve aussi les verbes intransitifs employés activement avec un complément direct exprimant l'action même du verbe : « dormir un bon somme ».
2. Exen)ples ^''arrêter intransitif ; « Le cardinal Ballue, ambassadeur, qui y arrêta peu» (Commynbs).
Autant qu'il vous plaira vous pouvea arrêter, Madame, et là-dessus rien ne vous doit hâter.
(MoLiÈHE. Misanthrope, m, 5.)
3. On a d'ailleurs profité souvent de ce dédoublement du verbe pour lui faire exprimer deux idées un peu différentes.
a signifié : « faire quun autre apprenne, apprendre à quelqu'une. De « .apprendre à quelqu'un », à Taide de « apprendre quelque chose (pour soi)», on est facilement passé à : apprendre quelque chose à quelqu*un.
Ce dédoublement de la valeur transitive se retrouve avec quelques différences dans plusieurs autres verbes. Ainsi on a d'abord dit :« dérober quelqu'un de quelque chose.» Le nom de l'objet du vol était donc le complément indirect ordinaire du verbe dérober. En en faisant un complément direct, on a créé une nouvelle acception transitive du verbe, et cette nouvelle acception a presque entièrement remplacé la première. Le complément direct de l'acception primitive (le nom de la victime du vol) devenait complément indirect de l'acception dérivée : « dérober quelque chose à quelqu'un ». Dans les cas semblables le latin donnait au verbe deux compléments directs : Interrogare aliquem sententiam. — Nunquam dividas deos rogavi (Martial.)
De dérober il faut rapprocher : conseiller (quelqu'un et quelque chose), et dépouiller (quelqu'un, et un sentiment):
Avez- vous dépouillé cette haine si vive? [Athalie),
287. — Les verbes transitifs peuvent aboutir à une acception intransitive par l'intermédiaire d'une forme réfléchie. Ainsi partir signifie tout d'abord « partager » (comparez départir, répartir), et ce verbe a encore son ancienne valeur transitive dans la locution « avoir maille à partir », c'est-à-dire proprement avoir une pièce de monnaie à partager. Puis on a dit : « se partir de quelqu'un », c'est-à-dire s* en séparer. Enfin « partir » a pris le sens de « se partir » : c'est la valeur intransitive actuelle. Le verbe tendre avait traversé, dès l'époque latine, les trois
états : tendere actif, se tendere, tendere neutre. Les trois acceptions ont passé directement en français et s'y sont maintenues.
288. — Quelques verbes, comme cuire et sentir, ont passé de la valeur active à une acception passive : le boulanger cuit son pain, et le pain cuit ; on sent une fleur, et la fleur sent.
289. — J ai donné dans ma Grammaire du vieux français ( § 433) un bon nombre d'exemples de ces variations générales dans les acceptions des verbes. J'en ajouterai ici quelques-uns.
— Bouger a dès Forigine le sens intransitif que nous lui donnons aujourd'hui. On trouve aussi anciennement « se bouger », que Molière emploie encore dans le Dépit amoureux :
Et personne, monsieur, qui se veuille boitger.
Enfin on a des exemples, notamment aux xvi* et xvu® siècles, de « bouger » transitif avec le sens de « faire bouger ».
— Éclater. Forme réfléchie :
La Fontaine, fable du Vieillard et des Enfants :
De ces dards joints ensemble un seul ne s*éclata.
Acception transitive :
Montaigne : « La colère éclate tous ses efforts à la première charge. »
— Entrer. Nous avons perdu l'une des deux acceptions transitives de ce verbe : entrer un lieu, pour « entrer dans un lieu ».
— Fourvoyer est encore intransitif au xvi® siècle. Montaigne : « Nos consuls fourvoient parce qu'ils n'ont pas de but ».
La forme réfléchie est d'ailleurs très ancienne. Nous avons encore le sens transitif de « faire qu on se fourvoie » : fourvoyer quelqu^un,
— Jouir. Au moyen âge et au xvi« siècle, on pouvait employer jouir activement, dire : « jouir une chose^ » au lieu de n jouir rf'une chose ».
Montaigne / « La santé que f ai jouie jusqu'à présent. »
— Lutter, Montaigne fait aussi de lutter un verbe transitif: « Je ne lutte point ces vieux champions-là. »
— Passer. Nous disons encore ; « le temps passe » et « le temps se passe. » De très bonne heure on trouve des exemples de « passer la mer, passer le temps », et toutes les variétés de ces acceptions. L'autre sens transitif (faire passer) paraît plus récent : « passer quelqu'un en barque », « passer un liquide p.
— Promener, se promener, et promener intransitif. Ce dernier a disparu. Mais on le trouve, surtout auxvi® siècle. Vaugelas l'admettait, et J.J. Rousseau l'a employé.