VERBES TRANSITIFS ET INTRANSITIFS ET FORMES RÉFLÉCHIES
Les verbes se divisent en verbes transitifs et en verbes intransitifs. Le» premiers peuvent avoir un complément direct et s'emploient au passif. Les seconds n'ont que des compléments indirects et n'ont pas de voix passive.
Il n'y a pas d'autre définition à donner des verbes transitifs et intransitifs, parce qu'il n'y a pas entre ces verbes de différence de nature. On dit communément, mai» à tort, que les verbes intransitifs ont un sens complet par eui^-m^ines, G^la n^est vrai que de quelques-uns d^entre eux, qu'on a Fhabitude de n'employer qu^ absolument. Mais on conçoit que cette habitude puisse changer. Tous les verbes peuvent d'ailleurs s'employer ainsi. Et quant aux verbes intransitifs qu'/)n fait suivre habituellement d'un complément, ce complément ne diffère de celui des verbes transitifs que par la préposition qui le précède. Nous disons: «nuire à quelqu'un», mais on dira peut»
1. Les différentes parties de cette syntaxe du verbe ont déjà paru en trois fragments, publiés le premier dans mes Leçons de syntaxe historique (Paris, Delagrave, 1881), le second dans les Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux (lïl, 1881), le troisième et le plui important dans r^nnt/aiVe de ta Faculté des Lettres de Lyon, tome I, fasc. II, page 61.
2i2 GRAMMAIRE HISTORIQUE DU FRANÇAIS
élre un jour: «nuire quelqu'un. » Beaucoup de verbes intransitifs, comme nous l'avons vu (§ 285), ont subi cette transformation.
Verbes intransitifs.
Si Ton ne considère que le sens logique et primitif des temps composés^ tous les verbes intransitifs devraient se conjuguer avec l'auxiliaire être.
En effet, le verbe avoir, même dans les temps composés, — où il n'entre qu'en perdant une parlie de sa valeur, — appelle toujours un complément, qui est qualifié par le participe passif du verbe que l'on conjugue: <-. J'ai fait un tableau » équivaut logiquement à « J*ai un tableau fait ». Le participe joint à l'auxiliaire avoir doit donc être un participe passif; or, les verbes transitifs ont seuls une voix passive.
«Venu», participe passé d'un verbe intransitif, correspond non pas à « fait», mais à « ayant fait». C'est un participe passé actif, analogue au participe passé des verbes déponents latins, qui se conjuguaient avec l'auxiliaire esse.
Il a fallu négliger complètement le rôle logique des auxiliaires pour introduire avoir dans la conjugaison des verbes intransitifs. On doit expliquer de môme les exemples anciens de participes invariables. Ces deux faits sont intimement liés. On a dit: «La chose que j'ai donnée», comme on disait : « La chose que je donnai », en attribuant à l'auxiliaire suivi du participe passé la simple valeur d'une flexion exprimant le parfait, et en négligeant l'origine, la signification propre et la nature toute particulière de cette flexion. C'est ainsi qu'on a pu dire aussi : « J'ai nui ».
SYNTAXE. — VERBES TRANSITIFS ET INTRANSITIFS 213
Celte double évolution a été probablement favorisée par la présence du supin dans la conjugaison latine. Le supin se rapproche en effet, par la forme, du participe passé passif, mais il en diffère essentiellement par le sens. Or, il suffit de donner au participe invariable la signification d'un supin, d*un nom verbal, pour expliquer les temps des verbes întransitifs composés avec Tauxiliaire avoir.
Dans le langage usuel, on dit que «nui» est le participe passé de « nuire ». C'est une expression inexacte. Nuire ^ comme verbe intransitif, n'a pas de participe passif, et le participe />a55é actif est : «ayant nui». Nui n'est pas un participe, n'est pas un temps du verbe, c'est un élément qui entre dans les temps composés, mais qui n'a pas de valeur indépendante. Il y a donc une très grande différence entre «venu» et «nui», entre le participe passé des verbes intransitifs qui se conjuguent avec l'auxiliaire êt9^e, et le prétendu participe des verbes intransitifs qui se conjuguent avec l'auxiliaire avoir.
De même qu'il y a dans la langue française une tendance à faire invariable le participe des temps composés, on constate aussi un mouvement insensible qui conduit tous les verbes inlransitifs de l'auxiliaire être à l'auxiliaire avoir : courir y croitrey et plusieurs autres, ne s'emploient plus guère qu'avec avoir *. On trouve d'ailleurs des verbes intransitifs conjugués avec l'auxiliaire avoir dès les textes les plus anciens de notre langue. Les temps composés des verbes transitifs sont devenus de plus en plus les types de
1. Souvent deux acceptions d'un même verbe intransitif se sont séparées au point de constituer deux verbes qui ne se conjuguent plus de même. Demeurer et rester y dans le sens de « habiter », sont en avance sur demeurer et rester dans le sens de « être de reste » ou de « continuer à être ». Les premiers se conjuguent déjà avec l'auxiliaire avoir, les seconds se conjuguent encore avec Tauxiliaire éti^.
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ce» iemp&, et on lejs a pris constamment {K)ur modèles lorsqu'on a créé de nouveaux verb^»^ irwmUfs ou intran-
Au xvu^ jsiècle, leiB|;rammairieni5, essayant 4e «e rendre compte de la signification comparée de Tauxitiaire être et de Tauxiliaire m'o^; ont imaginé d'autoriser la conjugaison de plusieurs verbes intransitifs avec les deux auxiliaires, d après la distinction suivante ; « Le verbe prend av^ir quand on veut exprimer Taction, et être quand on exprime l'état.» Th, Corneille, commentant Vaugeias, nx)us dit; «Comme le remarque M» Ménage* on doit dire Monmur a iorii ce matin et non pas est Morti, pour £aire entendre qu'il est sorti et revenu ». Les verb^ auxquels on a appliqué ce jiystème trop ingénieux, maintenu encore dam» la dernière édition du Dictionnaire de TAcadémie, sont: entrer, sortir^ monter, descendre, passer, partir, croUre, couler, échapper, germer, etc. La plupart de ces verbes ne se conjuguaient, àTorigine, qu'avec Tauxiliaire être ; queJque^uns d'entre eux commencent à prendre exduisivement l'auxiliaire avoir.
Il &ut, croyons^nous^ renoncer complètement à cette vieille théorie das auxiliaires, d'après laquelle avoir a%fici' merait l'action^ et être l'état. Ces deux verbes, en euxménoes, expriment l'un et l'autre un état. Il en résulte que la signification rigoureuse de « il a dumté, il est venu » n'est autre que : « Il est dans l'état qui suit l'action de chanter, qui suit l'action de venir», àlais quand on dit «U a chanté hier, je suis venu plusieurs fois », cette signification se modifie (si elle demeurait telle, on devrait dire : il a chanté depuis hier), et les locutions « a chanté, suis venu» équivalent à un parfait, expriment une action passée, qu'on ne rattache plus au moment présent. Il semble que le parfait formé avec l'auxiliaire avoir soit entré plup
compïètêmetit dafis ce rôle qne eeïm qui esl formé avec raftrxiKaire être; eeHe cRfféreticef riernl pï^bâbfcnfefi*! âe te qae, potrr ïa forttiatiofî des teiiips eomposés^, ar^^r é dft, beaocatfp plus que ^^r^, dépotiillef sa signilîcalia» propre. La valcor primilive da parfait composé paraît ûont mictfx soos ratfxiRairé être qtfe sotrs FatoiJiaîre av&ir^^ niafe elte est la même potfr les deux.
Verbes transitifs.
Tous nos verbes transitifs se conjuguent avec l'auxiliaire avoir. Mais on peut imaginer des verbes transitifs prenant l'auxiliaire être, comme les déponents transitifs du latin. L'ancienne langue en fournit même quelques exemples.
Formes réfléchies,
J*appellef « verbes réfléchi» praprei»etot dits » ectfx demi laertioô est réfléchie, (f»i o*t potir complément direct ua pronofô r«prés«»taïil le s®j«*. A c6té d'eux se placent kt verbesf e|t» ont ce t^sfofi prowwH pour comjriéBaeiït inéi rect. Enfin dan* bcaKccHip de verbe» dits réfléchis — ott le» appelle essmtiellememt réfléckisf^ mais il fawdraii changercfelledénomfnatk)^, qui manque de clarté, -^ le pf onoaa régime est pïftreiHeftt explétif *.
LeS' twrfee» réiéchis qui ofi* u» i«fo«ïcm régime explétif so»l des veirbes^ inlraB^itifs. Il» soirt beascïytïp pîtt» nombretfx q»'otf »e clpoit, parce qiie h^aaieoi^ é6 ces verbe» intransitifs ont pris un sens trandilif^ ci Icffr forme réfléchie a aPBjcwHreUm les «ppefrewces- d'ete verbe réfléchi propremeirl dlH'.
i. Il y a aussi les formes réfléchies ^ui ét^iyaletit à un passif; « Cette qualité s'acquiert » équivaut à « cette qualité est iicc(uise ». 2. Voyez ci-dtessus, pate^atphé 285.
Les réfléchis à pronom explétif se conjuguent avec Fauxiliaire être, ce qui ne peut étonner puisqu'ils sont intransitifs : « Il s^en est allé ». Dans ces verbes, se explétif équivaut à « par soi ». L'auxiliaire être se comprend moins facilement dans les verbes réfléchis proprement dits. Pourquoi ne dit-on pas: «il s*a blessé»? Cette forme se rencontre, mais elle est exceptionnelle. Oublions un instant la forme pour ne penser qu'à Tidée. Il s'agit d'exprimer cette idée que la personne dont on parle est blessée, et qu'elle est elle-même la cause de sa blessure. Dès lors, au lieu de « il «'a blessé », on est amené à dire : « Il est blessé par soi », ou: « Il 5'est blessé », en donnant à se la valeur que nous lui avons attribuée dans « Il s'en est allé».
11 faut remarquer que, dans «il s'est blessé», le participe passif a le sens d'un participe powsé, sens qui lui est constamment attribué en latin, que nous lui donnons encore quand nous disons « Il est blessé, la chose est faite, etc. », mais que nous avons considérablement modifié pour former les temps de notre voix passive. Dans «il est lu = /e^i7wr», lu est un participe présent passif. Je ne puis que signaler ce point en passant. J'ajouterai seulement que, d'une part, le besoin d'éviter la confusion résultant du double sens des formes telles que « il est lu » (= tantôt legitur et tantôt lectus est), et, d'autre part, le sentiment de l'idée passive contenue dans tout verbe réfléchi, ont amené la création des verbes réfléchis à valeur pdssi're : « il se dit = dicitur ».
C'est dans les verbes réfléchis où le pronom réfléchi est complément indirect, que Temploi de l'auxiliaire être est le plus extraordinaire. Mais l'analogie avec « il s'en est allé » et « il s*est blessé » a fait qu'on a dit aussi : « ils se sont donné des coups», et non pas « ils s'ont donné ».