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Voyez Littréf au mot « savoir » 18o

2. En langue du Palais, dans une citation, on met souvent au conditionnel les verbes exprimant les faits articulés :

Lequel Hiérome, après plusieurs rébellions, Aurait atteint, frappé, moi sergent à la joue,

possibilité d'une action, c'est préparer en quelque sorte une affirmation contraire, un refus s'il s'agit d'une demande. De là l'usage du conditionnel de politesse: <« Voudriez-vous me rendre ce service? — Connaîtriezvous une de ces personnes? — On m'assure que vous auriez l'obligeance de... »

Le conditionnel a une autre valeur importante, que l'on confond habituellement avec les premières, bien qu'elle s'en distingue essentiellement. Outre la possibilité conditionnelle, il exprime la condition de possibilité, l'action présentée comme condition d'une autre, ou du moins rincertitude de cette action. On met au conditionnel, après les conjonctions conditionnelles S le verbe exprimant une action qui probablement ne s'accomplit ou ne s'accomplira pas, ou qui certainement n'a pas lieu, et dont l'accomplissement est la condition d'une autre action. Dans ce cas, l'idée de condition résulte de la conjonction employée et non de la flexion du verbe, et le conditionnel n'a d'autre valeur que celle d'un présent ou d'un futur douteux, ou d'un présent négatif) si je puis appeler ainsi le temps d'une action qui présentement ne s'accomplit pas. Prenons l'exemple suivant : « Dans le cas où il se déciderait, je vous avertirais. » Les deux actions sont également futures et douteuses ; mais il faut remarquer que le conditionnel, appliqué au verbe de la proposition

Et fait tomber du coup mon chapeau dans la boue,

Et, de ce non content,

Aurait avec le pied réitéré, .

Outre plus, le susdit serait venUy de rage, Pour lacérer le dit présent procès- verbal.

{Les Plaideurs, II, 4).

1. Ou même sans conjonction, dans la tournure suivante : « Il serait ici que j'agirais de môme. »

principale, affirme la possibilité conditionnelle de Taction, tandis que, appliqué au verbe de la proposition subordonnée, il ne diffère d'un futur de l'indicatif que par une idée accessoire d'incertitude.

Toutefois, la condition exprimée dans la proposition subordonnée peut être non la réalisation plus ou moins incertaine d'une action, mais la possibilité conditionnelle de cette action. Exemple : « Dans le cas où il se déciderait si on insistait^ ne manquez pas d'insister. » Il est facile de voir que, dans cette phrase, déciderait n'a pas le même sens que le même verbe au même temps dans l'exemple précédent. Là le sens était : « Dans le cas d'une décision à intervenir de sa part. » Ici le sens est : « Dans le cas de la possibilité d'obtenir cette décision en insistant. » Là nous avions ce que j'appellerai l'acception secondaire du conditionnel, ici nous avons l'acception principale *.

1. Après la conjonction si, le conditionnel ne doit être remplacé par l'imparfait de l'indicatif que s'il est pris dans l'acception secondaire. Quand il a sa yaleur principale, il ne peut être remplacé par aucun autre temps. C'est ce qui explique le temps employé par Racine dans ces vers célèbres :

Si ta haine m*envie un supplice trop doux, Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée, Au défaut de ton bras, prête-moi ton épée.

{Phèdre^ II, 5.)

La condition est ici la possibilité d'une souillure (main trempée d'un sang trop vil) dans le cas où Hippolyte tuerait lui-même Phèdre, et non l'accomplissement de cette souillure : c'est le second sens que donnerait l'imparfait, qui équivaudrait au conditionnel dans son acception secondaire. On explique généralement ces vers par une ellipse* : « ou si tu penses que. .. » L'interprétation est juste, mais l'explication est fausse. « Si tu penses que ta main serait trempée » est bien le sens de : « si ta main serait trempée. » Mais le condition* nel est indépendant de toute ellipse, aussi bien que dans cette autre

* Marty-Laveaux, lexique de Racine, p. CXXIV.

La phrase suivante peut servir à montrer les différences qui séparent les acceptions les plus importantes du conditionnel : « VoudrieZ'\ous me prêter ce livre? Je voudrais le lire. S'il m'appartenait, je ne voudrais le prêter qu'à vous. » En employant des équivalents approximatifs pour les deux premiers conditionnels, on dirait : « Voulez-wous me prêter ce livre? Je désire le lire. S'il m'appartenait, je ne voudrais le prêter qu'à vous ». Il est clair qu'on ne pourrait pas substituer les équivalents l'un à l'autre et dire : « Désirez-vous me prêter ce livre? Je veux le lire ». Il est clair aussi que ni l'un ni l'autre des équivalents ne pourrait être mis à la place du troisième conditionnel.

phrase, après une autre conjonction : « Tu me prêtes ton épée au lieu de ton bras, parce que ta main en me tuant serait trempée d'un sang trop vil. » C'est en distinguant les deux valeurs du conditionnel qu'on se rendra compte aussi des exemples suivants, où ce temps a des acceptions dérivées de sa valeur principale, et par conséquent ne peyt être remplacé par l'imparfait : « Je meure, si je saurais vous dire. » (Malherbe, II, 634, de i'éd. Lalanne, Lexique, p. XXXVI.)

« Si ce crime autrement ne saurait se remettre, Cassez; ceci vous dit encore pis que me lettre. »

(CoRNEiLLB, II, 243, PL roy, 377.)

— a Que te sert de percer les plus secrets abîmes

Où se cache à nos sens l'immense Trinité,

Si ton intérieur, manque d'humilité,

Ne lui saurait offrir d'agréables victimes. »

(GoRNEn.LE, Imit. I, 1.)

Lorsque la conjonction si exprime non une condition, mais un rapprochement (= de même que, en même temps que), elle n'est jamais suivie du conditionnel secondaire, le conditionnel n'est jamais remplacé par l'imparfait de l'indicatif: « Il est utile de le lire de suite [ un ouvrage ] et ^i l'on y désignerait plus de solidité et de profondeur, on peut profiter beaucoup en le lisant. » (D'Aguesseau, dans Littré, si 3o). — « Et moi pour vous répondre, j'ai à vous dire que les choses sont fort égales, et que, si vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurais pas moins sans doute à vous voir mon beau-fils. » V Avare, III, 11.)

Conditionnel passé.

L'auxiliaire, qui est au conditionnel présent^ donne naturellement au conditionnel passé la valeur modale et les acceptions dérivées que nous venons de déterminer. D'autre part, comme le conditionnel présent a une double valeur temporelle {présent et futur), la valeur temporelle du conditionnel passé est également double ; car on peut donner à l'auxiliaire le sens d'un présent ou celui d'un futur. Dans le premier cas on forme un passé, dans le second un futur antérieur.

Exemple du passé : « Il serait arrivé s'il avait pu. »

Exemples du futur antérieur: « S'il partait sur-le-champ, il serait arrivé avant l'orage ». — « Je n'aurais jamais fait, si je voulais en faire le détail ». (M"'*' de Sévigné à^sa fille, 1" janvier 1674). — « Je n'aurais jamais fait, si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée ». (La même à la même, 13 février 1671). — On peut se rendre compte de la valeur exacte de ces formes en remplaçant le conditionnel par l'indicatif : « Si je veux nommer tous ceux dont vous êtes aimée, je n'aurai jamais fait. »

Le passé du conditionnel peut être remplacé par le plusque-parfait du subjonctif : « Il aurait ou il eût écrit ». Il n'en est pas de même du futur antérieur du conditionnel. On ne dirait pas : « S'il partait sur-le-champ, il fût arrivé avant l'orage. »

Le conditionnel dit passé a encore une autre valeur temporelle. C'est un futur proprement dit (futur du conditionnel) dans les phrases telles que les suivantes : « Si on avait insisté, il serait venu demain ». — « Je ne sais si l'envie de vous voir cet hiver àParism'aMraîY/*aî7surmon-

ter des impossibilités, etc. » (M""® de Sévigné à sa fille, 2 août 1689). Dans cette acception, le conditionnel passé est tout à fait détourné de son sens naturel : il ne s'y rattache que par ce caractère que Y action n'a pas lieu. Le même conditionnel peut aussi prendre la valeur d'un futur dans le passé, comme dans cette phrase de M"*^ de Sévigné, écrite pendant le procès de Fouquet (2 décembre 1664, Lettre à M. de Pomponne) : « M. de Nesmond a témoigné en mourant , que s'il eût été à la fin du procès,

il aurait réparé cette faute. » Toutefois, ces deux valeurs du conditionnel passé sont restreintes au cas où l'action ne peut absolument pas avoir lieu : ce sont des futurs négatifs ou irréels, et non des futurs de doute. Le conditionnel passé est ainsi devenu le temps négatif par excellence, pour l'avenir comme pour le passé.

Conditionnel surcomposé.

Quant au temps surcomposé « j'aurais eu fait », c'est un plus-que-parfait du conditionnel : « Si vous me l'aviez fait dire, y aurais eu fini ayant son arrivée. » Les autres acceptions temporelles que l'on pourrait déduire de la composition de ce temps sont trop compliquées pour être usitées. Toutefois il peut encore avoir la valeur d'un futur antérieur négatif: « Si vous aviez commencé plus tôt, vous auriez eu fini demain avant lui. »

Tableau résumé des temps du conditionnel.

Les temps du mode conditionnel sont donc :

Présent, futur, futur dans le passé :

' J'arriverais (temps dit conditionnel présent),

Passée futur antérieur^ futur [négatif)^ futur dans le passé {négatif) :

Je serais arrivé (temps dit conditionnel passé).

Plus-que-parfait, futur antérieur {négatif) : J'aurais été arrivé {conditionnel surcomposé).

J'indique, pour le conditionnel présent, la valeur de futur dans le passé. Mais il faut noter que le futur dans le passé de l'indicatif et celui du conditionnel se confondent. « Je pensais qu'il viendrait si on l'en priait » correspond à la fois à : <c Je pense qu'il viendra si on l'en prie », et à : a Je pense qu'il viendrait si on l'en priait. » Cette confusion est la conséquence du maintien du conditionnel présent avec sa valeur primitive de temps de l'indicatif dans les propositions complétives.

Origine du conditionnel.

Comment l'idée modale du conditionnel a-t-elle pu dériver du futur dans le passé de l'indicatif? « Il ferait. », facere habebat, signifie essentiellement « il avait à faire, il devait faire. » L'action était future et possible, mais on ne dit pas qu'elle le soit encore, on insinue presque qu'elle ne l'est plus. De là à déclarer que l'action ne se réalise point ou ne s'est point réalisée, il n'y a qu'un pas à franchir, et on aboutit précisément à Tune des valeurs du présent ou du passé du conditionnel. Ainsi, à Taide d'une légère modification de sens, on peut tirer du futur dans le passé de l'indicatif soit le présent, soit le passé du conditionnel. C'est le passé que la langue latine avait choisi ; car « venturus erat » peut avoir en latin le sens du conditionnel passé (Voyez Madvig, 348, a); c'est le pré-

sent, que Ton trouve en français : il viendrait^ qui équivaut à « venturus eratn, aie sens du conditionnel présent. D'ailleurs le conditionnel dans ce sens, c'est-à-dire en tant qu'il exprime non une action future douteuse, mais une action passée ou présente non accomplie, est si voisin du futur dans le passé de l'indicatif, qu'on serait sinon correct, au moins intelligible, en disant : « si vous lui aviez écrit, il devait être ici aujourd'hui », ou: « il devait venir hier, s'il eût cru vous être utile. »

Mais le conditionnel dit présent ne signifie pas seulement que l'action était possible et ne l'est plus. Il peut signifier aussi, nous l'avons vu, que l'action est encore possible dans certaines conditions. Cette seconde acception dérive de la première. Comparez : « Il arriverait maintenant si on l'avait convoqué » et « il arriverait demain si on le convoquait ». Le rapprochement de ces deux phrases suffit à montrer combien la transition des sens était naturelle et facile. Il n'est pas extraordinaire qu'on ait reporté au moment présent la possibilité future que notre temps exprimait dans le passé.

Après les conjonctions marquant condition, le futur dans le passé de l'indicatif a subi une transformation de sens analogue, qui a abouti à la valeur secondaire du conditionnel.

Equivalent du conditionnel.

Plusieurs temps du subjonctif ont partagé avec le futur dans le passé de l'indicatif le privilège de rendre l'idée du conditionnel. Il nous en est resté la faculté de dire : « Il eût ou il aurait parlé. » Dans l'ancienne langue on eût pu dire encore, avec le même sens : « Il parlât. » Et l'imparfait du subjonctif avait aussi la valeur d'un condi-

tionnel présent : <* il parlât » signifiait à la fois « il aurait parlé » et a il parlerait. »

Cet emploi du subjonctif a son origine dans Tusage latin. En latin, le conditionnel passé était rendu quelquefois par un temps composé de l'indicatif {venturus erani)^ mais le plus souvent par le plus-que-parfait du subjonctif, ou, moins souvent, par Timparfait du même mode {Madvig^ 347, b, remarque 2. — Riemann, Revue de philologie, IV, page 187, note 3).

Quant au conditionnel présent (ou futur), lorsqu'on voulait exprimer une action qui n'avait pas lieu {irrealis)^ on le rendait par Pimparfait du subjonctif. On comprend en effet qu'on puisse exprimer par un temps du passé une action qui n'a pas lieu présentement, et qui, dans l'hypothèse où elle se serait réalisée, aurait, pour la plupart des cas, au moins commencé avant le moment présent. Quand l'action pouvait encore avoir lieu (potentialis), on employait le présent du subjonctif. Plus tard, en bas latin, on s'est servi de l'imparfait du subjonctif dans les deux sens, mais cet emploi n'appartient pas à la bonne langue*. (Voy. Revue critique^ 1881, p. 259).

Le conditionnel mis au subjonctif.

Une particularité très remarquable que notre conditionnel doit à son origine de temps de l'indicatif, c'est qu'il peut être mis au subjonctif : nous pouvons exprimer cumulativement l'idée modale du conditionnel et celle du subjonctif.

Le futur dans le passé de l'indicatif étant représenté,

1. Il n'y a pas de rapprochement à établir entre cette confusion du bas latin et l'extension de sens très naturelle que nous avons constatée dans l'histoire de notre conditionnel présent.

SYNTAXE. — œNDITIONNEL 245

dans les temps du subjonctif, par Timparfait, cette concordance s'est appliquée au futur dans le passé devenu présent ou futur du conditionnel. Comparez : « Je crois qu'il viendrait si on Ten priait », et : « Je ne crois pas qu'il vint, même si on Ten priait. »

C'est par un conditionnel mis au subjonctif que s'explique le vers célèbre de Racine {Andromaque, I, 4) :

« On craint* qu'il n'essuyât les larmes de sa mère. »

Sous-entendu : « si on le laissait vivre. »

En remplaçant craindre par un verbe qui ne gouverne pas le subjonctif, c7'oire par exemple, on dirait : « On croit qu'il essuierait les larmes de sa mère. » Racine aurait pu, en modifiant légèrement le sens, employer le présent au lieu de l'imparfait du subjonctif. Il l'a fait, d'ailleurs, dans le vers qui précède :

« Hélas ! on ne craint point qu'il venge un jour son père. »

Et non pas : « on ne craint point qu'il vengeât son père ». Entre ces deux façons de s'exprimer, il y a la même différence qu'entre : « Il vengera son père si on le laisse vivre », et : « Il vengerait son père si on le laissait vivre. » Dans le premier vers de Racine, on a la forme subjonctive du futur de l'indicatif, et, dans le second, la forme subjonctive du futur du conditionnel.

Les exemples d'imparfaits du subjonctif correspondant à des conditionnels sont très nombreux. Voyez le Lexique de Molière par Génin (au mot conditionnel), et les introductions aux lexiques de Malherbe (par Régnier fds,

1. « On craint » n'est pas du tout l'équivalent de « on craindrait », comme le dit M. Marty-Laveaux par inadvertance (Lexique, p. GXXIV.)

pages XXXVI et xxxix), de Racine* (par Marty-Laveaux, pages xciv et xcv), de La Bruyère (par Marty-Laveaux, p. xLvi), de M"*® de Sévigné (par Sommer, p. xxviii). A tous ces exemples on peut ajouter les suivants, empruntés à Molière et à M"'® de Sévigné :

« Je ne doute pas qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition. » {['Avare^ iv, 1).

« Quoique je ne dusse peut-être pas répondre à des choses que vous dites en badinant, je ne puis m'empêcher de vous en gronder. » (M"*" de Sévigné à sa fille, 13 janvier 1672).

« Il y a très peu de gens qui pussent faire voir une si belle suite pour une si légère semonce. » (La même à la même, 4 décembre 1673.)

Les grammaires présentent cet emploi de l'imparfait du subjonctif comme une particularité de la syntaxe du xvu* siècle. On pourrait en citer de nombreux exemples postérieurs à cette époque. La grammaire d*Ayer (p. 518) en a un de J.-J. Rousseau : « Je ne crois pas que vous me jugeassiez sans m^entendre ». Le discrédit où est tombé rimparfait du subjonctif, et l'habitude que nous avons prise à tort de faire dépendre mécaniquement le temps du verbe subordonné du temps du verbe principal, font que l'imparfait du subjonctif est moins souvent employé avec cette valeur. Mais, même aujourd'hui, cet imparfait ne nous étonne pas toutes les fois que la condition est exprimée par un conditionnel ou un imparfait. On dirait encore comme Molière [Bourgeois gentilhomme, m, 6) : « Il n'y a point de dépense que je ne fisse^ si par là je pou-

1, Tous les imparfaits du subjonctif qu'on rencontre dans ces exemples de Racine ne correspondent pas à des conditionnels. 11 y en a qui correspondent simplement à des imparfaits de Findicatif. Mais il est facile de distinguer les uns des autres.

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