CHAPITRE V LES GUERRES DE NAPOLÉON La domination de l'Europe
CAMPAGNE DE 1800. iS/ >Z/DevenuPremier Consul, Bonaparte commença par offrir la paix au roi d'Angleterre et à l'Empereur. Sur leur refus, il prépara une nouvelle campagne pour l'année 1800.
GÉNÉRAL MOREAU (1763-1813) (Par Barbier Valbonne, Musée de Versailles), a Ancien avocat devenu un des meilleurs généraux de la République, le seul, a-t-on dit, dont la réputation pût être opfiosée à celle de Bonaparte Banni en 1803, il finit tristement dans les rangs ennemis, tué par un boulet français à Dresde, en 1813.
Deux armées autrichiennes menaçaient la France : l'une sur la frontière du Rhin, l'autre en Italie sur la frontière des Alpes. A la première, Bonaparte opposa Moreau avec 100 000 hommes; à l'armée d'Italie,
il opposa Masséna avec 25 000 hommes. Masséna avait pour mission de défendre Gênes et de tenir assez longtemps pour que Bonaparte pût former une troisième armée et venir prendre les Autrichiens à dos.
Ayant trente jours de vivres, Masséna tint héroïquement deux mois. Quand il rendit Gênes (4 juin 1800), Bonaparte était déjà en Italie. Avec 40 000 hommes, surmontant des difficultés énormes, il avait franchi les Alpes au col du Grand Saint-Bernard. De là, il courut jusqu'à Milan, puis revint vers l'ouest barrer la route aux Autrichiens. Le 14 juin une bataille décisive s'engagea près d'Alexandrie, à Marengo. Inférieur en nombre, ayant moins de 20 000 hommes contre 40 000, parce que, craignant de voir les Autrichiens lui échapper, il avait lancé de divers côtés des détachements, Bonaparte était battu, quand à cinq heures le plus gros de ces détachements, la division du général Desaix, accourant au canon, déboucha sur le champ de bataille. Desaix tomba mort à la première charge, mais i! avait décidé la victoire. Les Autrichiens évacuèrent le Piémont et la Lombardie.
C'est en Allemagne que la paix fut conquise par une victoire plus décisive encore de Moreau. Il avait franchi le Rhin et repoussé les Autrichiens jusqu'en Bavière. Le 3 décembre, il les surprit dans la forêt de Hohenlinden : assaillie simultanément en tête et en flanc, l'armée autrichienne perdit 20000 hommes et 87 canons. La route de Vienne était ouverte aux Français.
L'Empereur demanda la paix. Elle fut signée à Lunéville le 9 février 1801 ; elle reproduisait simplement le traité de Campo-Formio et stipulait en Italie
LES GUERRES DE NAPOLÉON
PASSAGE DU SAINT-BERNARD (20 mai 1800) (Litho«r«phie de Adam. Bibl. Nal.) * U col du Grand Sainl-Bemard ilùil mtm axmrl Jt iMfr ri la tjrinàtxile diffiaillé fui de fransforter l'artillerie. On avait cru trouvoir le lervir de traîneaux ; il fallut u renoncer et tratrKr tel frièces à krOM tfhemmu Jam de» trotta cremâ. La rauied'Aosleà Ivrèe est commandée par le fort de Bard Qui est imprenable et ne capitula que le t" juin Le» tfouptt, «a ùtix ^tSarU inodtu païaèrtnt par Jet Êtntitnit haoent;
mais toute l'artillerie^ sauf six canons, rata en arrière
le rétablissement de la République Cisalpine. En fait. La paix fut accueillie avec enthousiasme en Angle-
les Français ayant obtenu le droit d'occuper les cita- terre et en France. A Londres, le peuple en délire
délies du royaume de Naples, l'Italie moins la Vénétie détela et traîna lui-même la voiture de l'envoyé fran-
se trouvait placée sous la domination française. çais. Cette paix cependant devait à peine durer un an.
PAIX D'AMIENS. ^C^ ^S/ La France restait victorieuse sur le continent, l'Angleterre aux colonies et même en Egypte où l'expédition manquée de Bonaparte avait eu une fin malheureuse. Attaqué par 70000 Anglo- Turcs, Kléber les avait encore battus à Héliopolis (20 mars 1800). Mais le jour même où les Autrichiens étaient vamcus à Marengo, il fut assassiné au Caire par un fanatique musulman (14 juin 1800). Mal commandée, ne recevant aucun renfort, l'armée française finit par signer une capitulation en vertu de laquelle elle évacua l'Egypte (août 1801).
Ces succès avaient coûté cependant à l'Angleterre sept milliards et demi, de sorte que sa dette montait à plus de douze milliards. D'autre part l'Angleterre avait perdu tous ses alliés sur le continent. Elle se décida à traiter. Le 25 mars 1802, fut conclu le traité d'Amiens par lequel elle s'engageait à rendre à la France et à ses alliés toutes les colonies qu'elle leur avait prises, à l'exception de la Trinité aux Antilles et de l'île de Ceylan en Asie.
RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE, a a Dès le mois de mai 1803 la paix était rompue et une nouvelle guerre s'engageait entre la France et l'Angleterre, guerre acharnée qui ne devait se terminer qu'en 1815. La rupture eut surtout des causes commerciales : elle fut voulue par les Anglais quand Napoléon eut refusé de conclure avec eux le traité de commerce qu'ils escomptaient : dès lors la p>aix d'Amiens fut dénoncée au Parlement et dans la presse comme «contraire à la :écurité et à l'honneur du pays". D'autre {)art l'activité de la politique française en Amérique et en Orient inquiétait les Anglais : Napoléon négociait en effet avec les Espagnols la cession de la Roride, il envoyait le général Sébastian! en Egypte et publiait ouvertement ses visées sur ce pays. Le prétexte de la rupture fut la question de Malte que les Anglais se refusèrent à évacuer malgré des engagements inscrits dans la paix d'Amiens. Leur volonté belliqueuse était telle que, renouvelant l'attentat cominia par Boscawen en 1 756, ils saisirent avant toute décla-
ration de guerre les navires français et hollandais qui se trouvèrent dans leurs ports ou à portée de leurs escadres : 1 200 navires, valant plus de 200 millions. Napoléon fit aussitôt occuper le Hanovre, possession personnelle du roi d'Angleterre. Il vendit aux Etats- Unis pour 80 millions la Louisiane qu'il était dans l'impossibilité de défendre contre les attaques anglaises Pendant plus de deux ans il poursuivit ou parut poursuivre les préparatifs d'une descente en Angleterre. Une armée de 1 50 000 hommes fut concentrée au camp de Boulogne, dans le voisinage du Pas-de-Calais, Pour transporter l'expédition, une flottille de 2000 bateaux plats fut construite dans les ports de la Manche. Mais la condition essentielle de l'expédition était d'attirer loin de la Manche les escadres anglaises qui y montaient la garde. Toutes les manœuvres ordonnées pour atteindre ce but échouèrent. La marine anglaise avait d'ailleurs sur la marine française la supériorité incontestable du nombre, du matériel, de l'armement et du commandement. La principale flotte française, mal équipée, médiocrement commandée par Villeneuve, finit par être détruite par l'amiral anglais Nelson à la bataille de Trafalgar, au sud de l'Espagne. Les Anglais payèrent la victoire de la vie de leur chef, mais elle leur assurait la maîtrise de la mer et mettait l'Angleterre à l'abri de toute tentative d'invasion (21 octobre 1805).
LA TROISIÈME COALITION. 00k cette
date, d'ailleurs, l'armée française n'était plus au camp de Boulogne, mais en Allemagne. Au mois d'août 1805, une coalition austro-russe, venant au secours de l'Angleterre, avait obligé Napoléon à faire front vers le continent.
Brusquement, sans déclaration de guerre, quand il jugea les armées russes à portée, l'empereur François II jeta ses troupes sur la Bavière, alliée de la France. Une armée autrichienne, forte de 80 000 hommes, commandée par Mack, parvint sur le haut Danube jusqu'à Ulm. « Bonaparte, écrivait un ministre autrichien, ne peut arriver jusqu'à nous avant que nos alliés nous aient rejoints. Cela est calculé de manière qu'il n'y a aucune crainte à avoir à cet égard.»
Ces calculs furent déjoués par la soudaineté des manœuvres de Napoléon. En moins d'un mois il transporta son armée, la « Grande Armée ", de la Manche au Rhin. Tandis que Mack s'attendait à voir les Français déboucher par la Forêt-Noire, Napoléon prit les routes du Main et du Neckar, puis, tournant brusquement au sud, il coupa aux Autrichiens leur ligne de retraite. Après une série de combats autour d'Ulm, Mack fut bloqué dans la ville et réduit à capituler (20 octobre 1805). La campagne avait duré quatorze jours. Les Français avaient pris 60 000 hommes, 200 canons, 80 drapeaux.
D'Ulm, Napoléon courut sur Vienne qui fut occupée sans résistance. Puis remontant au nord, il se porta au-devant de François II et du tsar Alexandre dont les
LE «REDOUTABLE • A LA BATAILLE DE TRAFALGAR (21 octobre 1805) (Par Meyer. Ministère de la Marine), a La balmlk k déroule à rentra it
Gibraltar, au sud de Cadix. La flotte ennemie, forte de 27 vaisseaux sous les ordres de Nelson ; la flotte franco-esfiaanole, forte de 33, sous le commandement de Villentuve,
luttent avec une égale énergie. Une fausse manauvre de l'amiral français lui fait tordre le bénéfice de sa sufjériorité namérique et l'accule au désastre. Mais les Anglais payèrent
la victoire de la vie de leur chef : au court d'an combat singuUer entre le Vîctory monté par Nelson et le Redoutable, une balle tua l'amiriil anglais à son poste de combat,
LES GUERRES DE NAPOLEON
;JOACHIM MURAT. ROI DE NAPLES^(17o7-kS13) (Par Gros. Collection de S. A. le Prince Murat).
A partir de 1805. Jmt'la Grande Armie. tout l'Emaerear'cmnntanJanl'tt'dief, Mural fui' k ' mi de la nschm >. San imirif—tMfc €t litfc llMlMI fl di im h tim élonnanl eniraineur de « charges • que l'hiiloire connaiœ, Êbloutuant d'or et de pierreries, darrsdxs atslamss it fini* «rf il iim9HÊimi à fMal^ ct^l. il gaioMit fc« ^ l*** de ses escadrons, sabra au fourreau, cravache en main. Sous tes boudes dts cheoewc chàtairu, avec /» veux Uns piains it frfM. il oiMfi tttm^tt m^irt tt l
armées avaient enfin opéré leur jonction. C'est près deBriinn, à Austerlitz, qu'il livra, le 2 décembre 1805, sur un terram choisi par lui, la plus belle de ses batailles, « la bataille modèle », a dit un historien militaire.
AUSTERLITZ. a a he plan de Napoléon était le suivant : les Austro-Russes occupant le plateau de Pratzen, principale hauteur en avant d'Austerlitz, leur inspirer le projet de tourner l'armée française par sa droite, afin de lui couper la route de Vienne, sa ligne de retraite. L'exécution de ce projet obligerait l'ennemi à dégarnir son centre à Pratzen, pour renforcer sa gauche devant Telnitz. Dès que cette faute serait commise. Napoléon escaladerait le plateau, enfoncerait le centre affaibli, puis, ayant ainsi coupé l'armée ennemie en deux, il accablerait l'aile la plus compromise.
Tout se passa comme Napoléon l'avait voulu et l'ennemi manœuvra comme si lui-même eût ordonné ses mouvements. Le soir du 1^"" décembre, les Austro- Russes commencèrent leur mouvement tournant ; Napoléon entendait, tout joyeux, le bruit de leurs colonnes descendant vers Telnitz. Le 2 décembre, vers sept heures du matin, ils attaquèrent. Pour abuser et fixer les Russes, Davout avec 10 000 hommes résista avec acharnement aux 35 000 hommes qui fondirent sur lui. Telnitz fut pris et repris trois fois : à onze heures il restait aux mains des Russes.
Pendant ce combat Napoléon frappait au centre. Profitant de la brume très dense qui noyait les fonds, le vallon du Goldbach et les flancs du plateau de Pratzen, les régiments français arrivèrent jusqu'à mi-côte du plateau sans être vus. A neuf heures, ils
Và,bL7/ D'AUS'îrEKLIITZ ^'«''■"•- —
ViKaqi
couronnaient le plateau, où les suivaient bientôt Napoléon et la Garde. Les Austro-Russes découvrirent alors leur faute et la grandeur du péril ; ils firent des efforts désespérés pour ressaisir Pratzen. Ils engagèrent toutes leurs réserves, les 10 000 hommes de la Garde russe. Ce furent de furieuses mêlées : au milieu du tourbillon des cavaliers, chevaliers-gardes, uhlans, cosaques, grenadiers, mamelouks, cuirassiers, chargeant et rechargeant, les deux infanteries cramponnées à leurs positions se fusillaient à trente pas. A une heure, les Russes étaient définitivement rejetés dans les ravins vers Austerlitz.
Restait à en finir avec la gauche. Ce fut une seconde et très courte bataille. Opérant un changement de front à droite, à deux heures l'armée française, par les mêmes chemins que les Russes la nuit précédente, descendait à son tour du plateau de Pratzen sur Telnitz et Sokolnitz. Pris entre les troupes de Davout et de Napoléon comme entre les mâchoires d'un étau, les Russes perdaient en une heure 10 000 hommes autour de Sokolnitz. Les corps chassés de Telnitz essayaient de s'enfuir par l'étang glacé. Les batteries de la garde tirant à boulets rouges ouvrirent la glace sous leurs pieds. A quatre heures quand vint la nuit, tout était terminé. Il tombait de longues averses de neige fondante et de pluie.
Les Austro-Russes avaient perdu — tués, blessés ou prisonniers — 27 000 hommes sur 90 000 ; en outre un immense matériel, 40 drapeaux, 180 canons, — à peu près toute leur artillerie. La victoire coiîtait à Napoléon 8 000 hommes, dont I 300 tués. Pas un instant il n'avait eu besoin de faire donner ses réserves fortes de 25 000 hommes ; il n'avait pas engagé plus de 45 000 hommes.
L'EMPEREUR D'OCCIDENT, a 0 \.^ triomphe d'Austerlitz permit à Napoléon de jouer ce rôle de moderne Charlemagne et d'Empereur d'Occident distributeur de royaumes auquel se complaisait son imagination.
Deux jours après la bataille, l'Autriche avait demandé la paix. Par le traité de Presbourg, elle fut mise hors d'Allemagne et d'Italie, perdit Venise, la Souabe et le Tyrol. François 11, qui était empereur élu d'Allemagne, renonça à ce titre et devint empereur héréditaire d'Autriche.
Venise fut annexée au royaume d'Italie — l'ancienne République cisalpine — dont Napoléon était devenu le roi. Par décret. Napoléon enleva le royaume de Naples aux Bourbons, alliés des Anglais, et le donna à son frère aîné Joseph. Comme le Piémont et Gênes avaient été antérieurement annexés à la France, Napoléon était le maître de toute l'Italie.
LES GUERRES DE NAPOLEON
NAI'Ol.tuN SUR LE CHAMP DE BATAILLE D'EYLAU (8 (ivricr 1807) (P«r Gro.. Mu.^ du Louvre). * Moni.,ni un ,.,..„ „,. <( U:ud'u.->, MUmÊtri".
V Empereur , au centre du tableau, montre d'une main l'horizon. Un Lithuanien, le bras en écharlte. a'incline pour lui embrasier te gerrou. Autour de lui : Berihier avtc wt€ to^mt Je
fourrure Murât sur un cheval qui caracole, d'autrei généraux. Au fond, Eylau en flammes. Au soir , soui le ciel bas, dans l'obscurité blanche et ta neige irtfwit, U rgrtrtocit dm
champ de bataille est atroce. Tous les témoins en ont conservé un souvenir d'horreur. (cL.HACHETTt.)
L'Allemagne fut entièrement transformée. Déjà plusieurs petits États avaient été supprimés en 1803. Après Presbourg, la Souabe et le Tyrol furent donnés aux électeurs de Wurtemberg et de Bavière qui reçurent le titre de rois.
Commeil distribuait des couronnes royales, Napoléon donna des fiefs princiers à ses proches et à ses lieutenants : son beau-frère Murât, fils d'un cabaretier, le plus étonnant des entraîneurs de cavalerie, devint grand-duc de Berg. Le Hanovre, possession du roi d'Angleterre, fut donné au roi de Prusse. Le Samt Empire romain germanique qui existait depuis 962 disparut et fut remplacé par la Confédération du Rhin dont Napoléon était le Protecteur, c'est-à-dire le chef. Les grands Etats allemands, l'Autriche et la Prusse, restèrent en dehors de la Confédération. Enfin, au nord, la République batave fut érigée en royaume de Hollande, que Napoléon donna à son second frère, Louis.
lENA. £} 0 \..t roi de Prusse, Frédéric-Guillaume m, était un prince d'esprit faible et indécis. Avant Austerlitz, il avait été sur le point de s'allier à l'Autriche. Après Austerlitz, il se rejeta vers l'alliance
française. Mais à Berlin il y avait un parti antifrançais qui avait pour chef la reme Louise, belle, énergique, d'imagination vive, animée d'un ardent patriotisme germanique. Le souvenir des victoires de Frédéric H exaltait les têtes : on était persuadé que l'armée prussienne était encore la première du monde. Le roi finit par se décider à la guerre : avec l'Angleterre et la Russie il conclut la quatrième coalition. Au début d'octobre 1806, Napoléon reçut un ultimatum de la Prusse le sommant de repisser le Rhin.
Les forces prussiennes — 107000 hommes — s'étaient portées en Saxe, sur la rive gauche de la Saaie. On espérait surprendre et tourner Napoléon établi sur le Main. C'est le contraire qui eut lieu. Napoléon se jeta sur la rive droite de la Saaie et arriva inopinément sur le flanc et en arrière des lignes prussiennes. L'armée prussienne, divisée en deux colonnes, voulut se replier sur Berlin : elle fut écrasée le même jour par Napoléon à léna, par Davout à Auerstaedt (14 octobre). Davout prit plus de cent canons, n'en ayant pas lui-même cinquante.
Les vaincus d'Iéna et les vaincus d'Auerstaedt se rejoignirent en avant de Weimar. Ce fut alors une terrible débâcle. N'écoutant plus ou ne recevant plus
aucun ordre, jetant leurs armes, culbutant les convois qui encombraient les routes, les soldats prussiens se ruèrent en une fuite éperdue. La cavalerie française, lancée en chasse, ramassa les prisonniers par milliers ; on vit trois hussards prendre un escadron. Le 8 novembre, juste un mois après l'entrée en campagne, il ne restait rien de l'armée prussienne. De l'Elbe à l'Oder toutes les places fortes étaient prises, livrées à la première sommation. Il n'y eut nulle part un essai quelconque de résistance nationale. Napoléon fit dans Berlin une entrée triomphale, très respectueusement salué par la foule. Le roi lui-même, réfugié dans la province de Prusse, la seule qui lui restât, recommandait par lettre à un de ses ministres « de veiller à ce que Napoléon fiît bien accueilli dans les demeures royales où il lui plairait de résider, de l'y traiter en invité et de l'y héberger aux frais du trésor prussien » (7 novembre 1806). L'Histoire ne connaît pas d'effondrement pareil.
CAMPAGNE DE POLOGNE, a a Restaient les Russes. Napoléon vint les chercher en Pologne. Mais dans ces plaines immenses aux villages clairsemés et pauvres, on eut grand mal à s'approvisionner. La rareté des routes, les marais innombrables, les dégels brusques succédant aux grandes chutes de neige, rendaient impossibles toutes manœuvres rapides : la guerre devint lente et pénible.
Une première rencontre eut lieu à Eylau (8 février 1807) ; ce fut, au milieu d'une aveuglante tempête de neige, une affreuse boucherie sans résultats : chaque armée eut 25 000 hommes hors de combat. Les opérations ne reprirent qu'au printemps. Le 14 juin 1807, Napoléon réussissait enfin à atteindre
I armée russe de Benningsen à Friedland, dans une position désastreuse, adossée à une rivière. Il la détruisit. Le Tsar demanda à traiter.
PAIX DE TILSITT. 0 a U. paix fut négociée directement entre les deux empereurs, à Tilsitt. Leur première rencontre eut lieu sur un radeau, établi au milieu du Niémen (28 juin 1807). Le 8 juillet, en même temps que la paix, un traité d'alliance offensive et défensive était signé entre Napoléon et Alexandre : Napoléon tenait à avoir un allié parmi les grandes puissances, afin d'empêcher les diversions anglaises sur le continent et les coalitions. En échange de l'appui du Tsar contre l'Angleterre, il lui proposa le démembrement de l'Empire turc. Alexandre fut séduit par ces projets grandioses.
Ce fut le roi de Prusse qui paya les frais de la guerre. Napoléon lui enleva le Hanovre et les territoires de la rive gauche de l'Elbe dont il forma, pour son troisième frère Jérôme, le royaume de Westphalie. Le roi de Prusse perdit aussi ses provinces polonaises qui formèrent le grand-duché de Varsovie. L'électeur de Saxe fut fait roi de Saxe et grand-duc de Varsovie. Enfin la Prusse, humiliée, mutilée, fut frappée de lourdes contributions de guerre. L'Allemagne comme l'Italie passait sous la domination napoléonienne.
LE BLOCUS CONTINENTAL, a a L'Angleterre seule, inattaquable dans son île, continuait la guerre. Napoléon, ne ^pouvant la vaincre par les armes, avait résolu de la ruiner en fermant à son commerce les marchés européens. Il organisa le blocus continental.
Le gouvernement anglais lui-même avait commencé la guerre économique, en proclamant tous les ports français en état de blocus, ce qui équivalait à interdire tout commerce maritime avec la France (mai 1806). Napoléon riposta par le décret de Berlin (21 novembre 1806) : il déclarait à son tour les ports anglais en état de blocus, interdisait aux Français et à leurs alliés tout commerce avec l'Angleterre, prohibait la vente de toute marchandise venant de l'Angleterre et de ses colonies.
Mais, pour que le blocus donnât les résultats espérés, il fallait qu'il s'étendît à l'Europe entière, qu'il n'y eût pas la moindre fissure par où pussent passer les marchandises accumulées en Angleterre. C'est ainsi que Napoléon se trouva ent.'aîné à une politique de guerres et d'annexions perpétuelles. En Italie il annexa les Etats de l'Église. Au nord il annexa la Hollande, son frère Louis ne se montrant pas assez docile ; puis la côte allemande de la mer du Nord avec Brème et Hambourg. Le Portugal, ne voulant
LES GUERRES DE NAPOLEON
SIÈGE ET Prise de SARAGOSSE {février 1809) (Lithographie de V. Adam, BihI. Nat.). *» De' fanlassiru français montent à t'assaul ifune hauteur qu'an Jr'raïf
calvaire. Deux des nôtres y ont été penàas. Entouré de femmes affolées, un moine espagnol, crudfix en main, exhorte ses banda armées à la résistance ; iecant lui, un autre mo
fait le coup de feu ; à droite, une bannière surmontée d'une croix s'élève au-dessus des fusils. Cette poignée d'hommes fanatisés se bat JUSQU à la mort. Le séège et la pri%e dt Sart
sont l'épisode le plus atroce de cette horrible guerre d'Espagne, oit la lutte d'un peuple pour son indépendance se doubla d'une sorte de guerre de religion. (CL. H*CHrmJ
pas se conformer strictement au blocus, fut occupé par les troupes françaises, tandis que la famille royale s'enfuyait au Brésil. Enfin ce fut pour une bonne part le désir d'assurer l'application complète du blocus qui en 1808 engagea Napoléon dans une criminelle et désastreuse aventure en Espagne.
NAPOLÉON ET L'ESPAGNE, a a L'Espagne avait pour roi Charles IV, prince médiocre et sans caractère, qui, depuis longtemps, laissait le pouvoir aux mains du favori de la reme, Godoï. A côté du roi, le prince royal Ferdinand, <> très bête et très méchant ", disait Napoléon, était populaire cependant parce qu'on le savait l'ennemi de Godoï que le peuple espagnol détestait. L'inimitié entre le fils et le favori était l'occasion de dissensions scandaleuses dans la famille royale.
Le roi d'Espagne était l'allié de la France depuis 1 795. Mais Napoléon eut la preuve que Godoï, à la veille d'iéna, était prêt à abandonner son alliance pour celle de la Prusse. Dès lors la ruine des Bourbons d'Espagne fut résolue dans son esprit. L'expédition de Portugal lui servit de prétexte pour faire entrer des troupes dans la péninsule. Les querelles de la famille royale lui fournirent l'occasion d'agir.
En mars 1808 une émeute éclatait à Aranjuez contre Charles IV et Godoï. Le roi, épouvanté, abdiqua en
faveur de Ferdinand. Puis presque aussitôt, sur les conseils de Murât entré avec les troupes françaises à Madrid, il protesta que l'abdication lui avait été arrachée par la force et demanda la protection de Napoléon. D'autre part Murât persuadait à Ferdinand qu'il devait aller au-devant de Napoléon p>our obtenir la reconnaissance de son avènement. Le père et le fils se rencontrèrent avec l'Empereur à Bayonne. Là, faisant peur à Ferdinand en le menaçant de le traiter en rebelle. Napoléon le détermina à rendre la couronne à Charles IV. Alors celui-ci abdiqua, en son nom et au nom de ses enfants, en faveur de " son ami, le grand Napoléon " (20-30 avril 1808). Joseph Bonaparte fut fait roi d'EUpagne ; Murât, beau-frère de Napoléon, remplaça Joseph sur le trône de Naples.
GUERRE D'ESPAGNE, a 0 L'indigne comédie de Bayonne provoqua une prise d'armes générale en Espagne et fut l'origine d'une guerre qui devait durer plus de cinq ans. Cette guerre devait avoir de graves conséquences pour Napoléon. En effet les Anglais trouvèrent en Elspagne un champ de bataille, où ils attirèrent et usèrent à la longue les meilleurs soldats de la France. L'Empereur engloutit là plus de 300 000 hommes, une élite qui lui manqua aux heures décisives de 1813.
Pour la première fols aussi Napoléon se heurta à une résistance nationale. Tout le peuple espagnol se leva pour défendre son indépendance. Dans cfiaque paysan il y eut un soldat, chez qui le fanatisme patriotique fut, comrne àîi temps de la lutte contre les Maures musulmans, décuplé par le fanatisme religieux. Contre Napoléon qui tenait alors le pape emprisonné, le clergé espagnol prêcha une véritable croisade. « Que sont les Français? lisait-on dans le catéchisme enseigné aux enfants. — D'anciens chrétiens devenus hérétiques. — Est-ce un péché de mettre un Français à mort ? — Non ; on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d'hérétiques. » Formés en bandes ou guérillas, aidés par le pays lui-même, avec ses montagnes, ses ravms propres aux embuscades, les paysans harcelaient les colonnes, enlevaient les convois, massacraient avec des raffinements de barbarie les isolés, les traînards, les blessés, les malades. « Tout le long de la loute, écrivait un sergent, nous trouvions des soldats
DRAPEAUX CONQUIS SOUS LE PREMIER EMPIRE (Musée de l'Armée), a
Ce trophée de neuf drapeaux ou étendards comprend, de gauche à droite : un drapeau russe USQ5), un étendard autrichien (1805), un drapeau autrichien {1800), un drapeau espagnol {1810), un dratieau prussien {1806), un drapeau autrichien {1800). (CL. HACHETTE.)
assassinés. Les uns étaient à moitié brilles ; à d'autres on avait coupé les quatre membres ; il y en avait qu'on avait cloués sur des arbres ou qu'on avait pendus par les pieds. » Ces atrocités entraînaient inévitablement des représailles : « Nous avions ordre, écrivait le même sergent, qu'au premier village qui tirerait un coup de feu sur nous, nous missions tout à feu et à sang, sans épargner les enfants au berceau... Pendant SIX semaines consécutives, journellement nous ne faisions que piller et brûler. » Toute l'horreur et tout l'acharnement de cette guerre se résument dans le fameux siège de Saragosse. Une fois l'enceinte forcée, il fallut prendre la ville maison par maison. La lutte dura près de quatre mois (novembre 1808 — février 1809), et coûta la vie à 40 000 personnes. « Guerre qui fait horreur », écrivait Lannes à Napoléon. « Guerre antihumaine, antiraisonnable, disait-il encore ; car pour y conquérir une couronne, il faut d'abord y tuer une nation. »
Au début même de la guerre, l'armée française subit un grave échec. En juillet 1808 un corps d'armée, commandé par le général Dupont, se laissa envelopper par les Espagnols près de Bailen, à l'entrée d'un des défilés de la Sierra Morena. Epuisés par la chaleur et la soif, les Français mirent bas les armes. Cette capitulation de soldats réputés invincibles eut un immense retentissement en Europe, elle éveilla chez tous les vaincus des espoirs de revanche et ébranla le prestige de l'Empire.
Pour tâcher de réparer le mal. Napoléon vint prendre lui-même la direction de la guerre en Espagne. Une campagne de moins d'un mois dont l'épisode le plus brillant fut le combat de Somo-Sierra, lui livra le nord de l'Espagne et le conduisit à Madrid. Mais il dut soudain rentrer en France (janvier 1809), pour parer à une nouvelle attaque des Autrichiens.
WAGRAM. £f 0 Dès qu'il avait connu la capitulation de Bailen, l'empereur François avait commencé à mobiliser son armée. Celle-ci avait été reconstituée depuis Austerlitz par l'archiduc Charles et portée en trois ans à 400 000 hommes ; pareil effectif n'avait jamais été atteint en Autriche. François I^'' avait cependant ralenti ses armements à la nouvelle d'une prochaine entrevue de Napoléon et d'Alexandre. Napoléon, en effet, déjà engagé dans l'affaire d'Espagne, ne voulait pas courir le risque d'une seconde guerre. Il avait donc pensé à obtenir de son allié le Tsar qu'il l'aidât à intimider François et à l'amener à désarmer. Mais dans l'entrevue qui eut heu à Erfurth (27 septembre- 14 octobre 1808), il fut trahi par Talleyrand qui, blâmant les projets de Napoléon et résolu à les faire échouer, poussa Alexandre à ne pas céder aux demandes
LES GUERRES DE NAPOLÉON
de l'Empereur. Le Tsar renouvela Hien l'alliance conclue l'année précédente à Tilsitt ; mais il se refusa à faire ce qui était l'essentiel pour Napoléon, « montrer les dents aux Autrichiens ».
François I"'^, informé de ce refus, reprit activement ses préparatifs, dès que Napoléon eut passé en Espagne. Il négocia une alliance avec les Anglais et bientôt fut constituée la cinquième coalition ; elle comprit l'Autriche, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal.
Comme en 1805 les Autrichiens attaquèrent brusquement sans déclaration de guerre, se flattant de surprendre Napoléon ; comme en 1805, Napoléon déjoua leurs calculs par sa rapidité. L'archiduc Charles, battu à Eckmiihl (22 avril), faillit être pris devant Ratisbonne. Mais il parvint à forcer le passage du Danube et à se réfugier sur la rive gauche.
La campagne se poursuivit aux environs de Vienne. Pour atteindre l'archiduc Charles, et sous ses yeux. Napoléon tenta le passage du Danube à l'est de Vienne, à l'île de Lobau, au village d'Essling, mais les ponts de bateaux se rompirent, coupant l'armée française en deux. Malgré leurs attaques furieuses, — il y eut plus de 45 000 hommes hors de combat — les Autrichiens ne purent pas cependant emporter la victoire (21-22 mai 1809). Napoléon se retrancha dans l'île Lobau et appela à lui l'armée d'Italie. Quarante jours après, à la faveur d'un violent orage, il passa le Danube dans la nuit, et cette fois offrit la bataille à l'archiduc Charles dans la plaine de Wagram, en vue de Vienne. La bataille dura deux jours. Dans la seconde journée
[:'.i:\ Fronce m ijgg IL»' IBR'.I I
5 /tmie-riona,
'lËÉi JeNapoléon
' mite <V la ^
inceen IJfig
BlaU,
vaMoMX
'f&xm
(6 juillet) Napoléon renouvek la manoeuvre d'Aiwterlitz. L'archiduc Charles ayant essayé de se jeter entre les Français et le Danube pour leur couper les ponts. Napoléon attaqua le centre autrichien. Après l'avoir ébranlé par le feu d'une colossale batterie de cent pièces, il le fit enfoncer par l'armée d'Italie,
ILS GROGNAIENT. MAIS'IL.S MARCHAIENT (Par RâfTci. Bibl. N.i.). » U cil>hr, liihcpoKhii Jt RaStI IraAml i mmàlk Un imlimtxH Jh ta wi, Napoléon qu'on a surnommés les " giognaids ■, Toujours sur les routes, toujours en marche vers çueliiae capilak awmrme, pim ^mc foi* ih ont fnpi^ A iasmlmjt,
l'heure du ret>os et de la poix, mot] la dévouement au chef aimé et admiré remportait sur tout k retle : • Ib grofiment, «MM ih mmixktjml Imimsn t
MARÉCHAL DAVOUT (1770-1823) (Bibl. Nat.). MARÉCHAL NEY (1769-1815) (Collection du Prince MARÉCHAL BERTh 1ER (1753-1815).^ Prince d^
ti Duc d'Auerstaedt, prince d'Eckmûhl, Napoléon le (ie\aMos\iowa). à Ducd'Elchingen et prince de la Mos- iVagram ; lié d'étroite amilié avec Bonaparte pendant la
considérait comme le meilleur de ^s lieutenants. A la fois kcwa ; surnommé le '* lion rouge " — ilétaitroux — par campagne d'Italie, il garda depuis lors la confiance de
" disciplinaire » et soucieux du bien-être des soldats. ses camarades ^ le " brave des braves^ par ses soldats. l'Empereur gui fit de lui son chef d'État'Major,
lancée tout entière à la charge en une énorme colonne de plus de 20 000 fantassins, qu'encadraient 4 000 cavaliers. Mais aucune partie de l'armée autrichienne ne put être enveloppée, et quoiqu'il eût 30 000 hommes hors de combat, l'archiduc Charles, encore redoutable, put se retirer en bon ordre vers la Bohême.
L'APOGÉE DE NAPOLÉON. ;2; ^ La supériorité de Napoléon n'en était pas moins désormais si certaine que, cinq jours après Wagram, les Autrichiens demandaient un armistice. Par le traité de Vienne (14 octobre 1809), l'empereur François dut céder au grand-duché de Varsovie sa part de Pologne, à la Bavière la vallée de l'Inn, à Napoléon les provinces
de l'Adriatique avec Trieste, au total près de quatre millions de sujets.
La paix de Vienne marqua l'apogée de la puissance de Napoléon. Pendant deux ans il fut le maître de l'Europe centrale et occidentale. Empereur des Français, roi d'Italie, médiateur de la Confédération suisse, protecteur de la Confédération du Rhin, entouré de rois vassaux, il commandait à plus de 70 millions d'hommes, la moitié de la population d'Europe. Il avait pour alliés, volontaires ou forcés, le tsar, l'empereur d'Autriche, les rois de Prusse et de Danemark. La Suède, dont la dynastie était près de s'éteindte, prenait pour prince royal un de ses maréchaux, Bernadotte. Napoléon lui-même, ayant divorcé avec
MARÉCHAL LANNE.S (1769-18J'))(Muscc de \'er-
sailles). ^ Duc de Monlebello, particulièrement aimé df Na/yoléon qu'il avait sauvé àArcole, et particulièrement estimé pour sa lucidité d'esprit et m promptitude de décision .
MARECHAL BERNADOTIE (1764-1844) (Mus^^c
de Versailles). JS Gascon ambitieux qui, de sergent
en 1789, devint maréchal d' Empire, puis roi de Suède;
combattit son ancien chef et son ancienne patrie
MARECHAL BESS1ERE5 (1768-1813) (Mu».e de
Versailles), à Duc d'Jstrie ; commandant de la Garde
impériale. Un des plus intrépides généraux del'Empire,
il fut tué d'un coup de canon, la veille de Lutzen.
LES GUERRES DE NAPOLEON