CHAPITRE IV LES CAROLINGIENS — CHARLEMAGNE
CROIS FAINÉANTS, a a k partir de la mort de Dagobert jusqu'au milieu du huitième siècle, pendant plus de cent ans, les Mérovmgiens ne furent plus rois que de nom. Ce fut l'époque des « rois fainéants ». Leur existence a été décrite comme il suit par Eginhard, qui vivait au temps de Charlemagne :
« La famille des Mérovmgiens ne faisait, depuis longtemps, preuve d'aucune vertu. Le prince était réduit à se contenter de porter le nom de roi, d'avoir les cheveux flottants et la barbe longue, de s'asseoir sur le trône et de jouer le personnage du monarque. Il donnait audience aux ambassadeurs et leur faisait les réponses qui lui étaient dictées. A l'exception d'une pension alimentaire mal assurée, et que lui payait le Maire du Palais selon son bon plaisir, il n'avait en propre qu'une unique propriété d'un très petit revenu ; c'est dans cette propriété qu'il vivait avec un très petit nombre de domestiques. S'il fallait que le roi allât quelque part, il voyageait sur un chariot traîné, à la manière des paysans, par des bœufs, qu'un bouvier conduisait ; quant à l'administration du royaume et à toutes les mesures de gouvernement, les Maires du Palais en étaient seuls chargés. »
CHARLES MARTEL. BATAILLE DE POI- TIERS, tljtl Après de nombreuses guerres entre l'Austrasie et la Neustrie, une famille de seigneurs austrasiens devint très puissante et s'empara des fonctions de Maire du Palais en Austrasie et en Neustrie. Pépin II (687-714) exerça sur presque toute la Gaule franque le pouvoir d'un véritable roi. Son fils Charles (714-741), surnommé plus tard Charles Martel, fut un valeureux guerrier ; il guerroya au delà du Rhin contre les Frisons, les Saxons et les Bavarois, au sud de la Gaule contre les Aquitains qui s'étaient révoltés ; il eut surtout la gloire de repousser l'invasion arabe.
Maîtres de l'Afrique du Nord, puis de l'Espagne, les Arabes avaient pénétré en Gaule dès 719. Charles Martel les battit près de Poitiers, dans une rencontre décisive, où toutes les charges de la cavalerie arabe vinrent se briser contre les masses serrées des guerriers francs," semblables, dit un contemporain, à un mur immobile et glacé par le froid >' (732).
La bataille de Poitiers est l'une des plus importantes de l'histoire : elle mit fin aux progrès des Musulmans en Europe occidentale ; pour la deuxième fois le flot de l'invasion asiatique — les Arabes après les
Huns — venait se briser sur le sol de France. D'autre part Charles Martel, vainqueur des Musulmans apparut comme le soldat du Christ et le défenseur de la chrétienté. Le pape, menacé dans Rome par les Grecs et les Lombards, songea à l'appeler à son aide et lui dépêcha une ambassade. Ainsi se nouèrent des relations qui devaient avoir pour les descendants de Charles Martel, les « Carolingiens », plus d'importance encore que n'avait eu pour Clovis la bonne entente avec saint Rémi et les évêques de la Gaule Les Carolingiens, depuis longtemps rois de fait, devaient devenir par l'aide des papes rois de droit.
AVÈNEMENT DE LA DYNASTIE CARO- LINGIENNE. 00 L'événement se produisit sous le fils de Charles Martel, Pépin, surnommé le Bref à cause de sa petite taille. Pépin s'était acquis des titres particuliers à la reconnaissance des papes. Il protégeait les missionnaires qui s'efforçaient au delà du Rhin d'évangéliser les tribus germaniques encore païennes. Suivant les conseils de saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, il avait fait procéder à la réforme du clergé de la Gaule, en chassant de leurs sièges tous les évêques indignes.
En 75 1 , Pépin écrivit au pape Zacharie : « Lequel mérite d'être roi, de celui qui demeure sans inquiétude et sans péril en son logis, ou de celui qui supporte le poids de tout le royaume? » Le pape répondit : « Il vaut mieux appeler roi celui qui a la sagesse et la puissance, que celui qui n'est roi que de nom sans aucune autorité royale. »
Alors Pépin; dans une assemblée tenue à Soissons,
LES CAROLINGIENS
TROUPE DE CAVALIERS CAROLINGIENS (Miniature du Psautier d'or du monastère deSaint-GalI, Suisse).^ Cei cavaliers ont le casque, la lance, et,sousla pèlerine flotlanie, la broffne, cuirassed' écailles de métal. Un seul est armé d'un bouclier.
CAVALIER CAROLINGIEN (Musée d'Artillerie), a Ici acparcAl neltemeni la cuirasse d'écaillés de métal dite " brogne » ; le casque, le baudrier et le large glaive dorment au guerrier un astfect de légionnaire romain ; il tiorle la lance et le petit bouclier rond.
fit couper les cheveux, insigne de la royauté, à Childéric m ; puis le dernier Mérovingien fut enfermé dans un couvent (752).
Après que Childéric eut été tonsuré, saint Boniface, représentant du pape, renouvela en faveur de Pépin un usage religieux des Juifs. Il le sacra, comme le prophète Samuel avait sacré Saiil, au nom de Dieu, en versant sur son front l'huile sainte. Deux ans plus tard, le pape Etienne II lui-même, venu pour demander secours à Pépin contre les Lombards. le sacra une seconde fois dans la basilique de Saint-Denis, près de Paris. Ainsi Pépin et les Carolingiens eurent un caractère religieux que n'avaient eu ni Clovis ni les Mérovingiens ; ils furent les élus, les oints du Seigneur, rois par la volonté de Dieu. Le sacre de Pépin marque le commencement de la monarchie de droit divin.
LES GUERRES DE PÉPIN LE BREF. 00 Pour payer sa dette de reconnaissance, Pépin franchit les Alpes et attaqua les Lombards, peuple germanique qui s'était établi dans la vallée du Pô. Pépin enleva aux Lombards le territoire qu'on appelait l'exarchat de Ravenne et en fit don au pape. Ce fut le premier noyau de ce qu'on appela plus tard les Etats de l'Eglise, disparus seulement en 1870. Par là se trouva encore
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COURONNE IMPÉRIALE DITE DE CHARLEMAGNE (Trésor impérial de
Vienne), fit Cette couronne dote peut-être de Charles le Chauve. Elle est faite de huit
plaques à'or dont quatre ornées de personnages sur émail, quatre de perles, de saphirs et
d'émeraudes. (CL. CIRAUDON.)
resserrée l'alliance de la papauté et de la famille carolingienne.
En Gaule, Pépin, déjà maître de l'Austrasie et de la Neustrie, chassa les Arabes ou Sarrasins demeurés en Septimanie, le long de la Méditerranée ; puis il soumit à grand'peme les Aquitains toujours révoltés. Quand Pépin mourut en 768, la Gaule entière reconnaissait son autorité.
. CHARLEMAGNE. /U/H La Gaule fut partagée une fois encore à la mort de Pépin entre ses deux fils Carloman et Charles. Mais Carloman mourut en 771 et Charles se trouva seul maître. Il est resté célèbre sous le nom de Charles le Grand, Carolus Magnus ou Charlemagne (771-814). Nul souverain du Moyen Age n'a autant de titres de gloire, car Charlemagne fut tout à la fois grand conquérant et fondateur d'Empire, sage administrateur, défenseur de la foi chrétienne et protecteur des lettrés.
Dans les quarante-six années de son règne, on ne compte pas moins de cinquante-cinq expéditions. Mais les guerres de Charlemagne ne sont pas comme les guerres de Clovis et de ses successeurs de simples opérations de pillage, faites principalement pour le profit qu'on en retire, c'est-à-dire pour le butin ; elles sont inspirées le plus souvent par des raisons politiques et religieuses. Leur objet est d'une part de mettre le royaume à l'abri des invasions qui le menacent, d'autre part de convertir les païens, de refouler les musulmans et d'étendre ainsi le domaine de la chrétienté.
Les plus importantes des guerres de Charlemagne, eurent pour théâtre l'Italie, l'Espagne la Saxe et la Hongrie.
guerres; D'ITALIE. /HjH En Italie, la première guerre fut dirigée contre le roi des Lombards
Didier, à la fois ennemi de Charlemagne et du pape. Didier fut vaincu et détrôné, et Charlemagne, ceignant la couronne de fer, prit le titre de roi des Lombards. Dans la suite il conquit la péninsule jusqu'au Garigliano et créa le royaume d'Italie, dont il confia le gouvernement à l'un de ses fils. Rome et les territoires donnés au pape par Pépin étaient compris dans le royaume d'Italie et soumis à l'autorité de Charlemagne.
GUERRES D'ESPAGNE. /H/U Charlemagne poursuivit contre les Sarrasins en Espagne la guerre commencée en Septimanie par Pépin. Sept expéditions, en vingt ans, aboutirent à la conquête du versant méridional des Pyrénées et à la formation d'une province frontière ou marche d'EUpagne, dont Barcelone fut la principale ville.
Au retour de la première expédition, l'arrière-garde commandée par Roland, neveu de Charlemagne, fut surprise et écrasée par les montagnards basques dans le défilé de Roncevaux. Cet incident de guerre sans importance devint par la suite le sujet d'un poème épique, la "Chanson de Roland ", qui fut pour les hommes du Moyen Age ce que l'Iliade avait été pour les Grecs.
GUERRES DE SAXE, /a a La conquête de la Saxe fut le dernier épisode de la conquête de la Germanie par les Francs.
La Saxe était la partie de l'Allemagne, comprise entre le Rhin et le royaume des Pays-Bas à l'ouest, l'Elbe à l'est, la mer au nord. Elle correspondait au . Hanovre et à la Wcstphalie, et non pas à la Saxe actuelle. Le pays couvert de forêts, coupé de marais, était d'accès difficile. Les Saxons étaient divisés en nombreuses tribus, entre lesquelles il n'existait d'autre lien que la communauté de culte. Restés païens malgré les efforts des missionnaires, ils adoraient une idole appelée l'Irmensul.
Combattant à la fois pour leur indépendance et pour leur religion, aidés par la nature du pays, les Saxons furent de tous les adversaires de Charlemagne les plus difficiles à vaincre. Ils tinrent plus de trente années (772-804) et il ne fallut pas moins de dix-huit expéditions pour triompher de leur résistance. Les Francs opéraient de préférence l'hiver, parce qu'alors ils pouvaient aisément franchir les marais pris par les glaces, et que, les forêts étant dépouillées de leur feuillage, les Saxons n'y trouvaient plus un abri aussi sûr. Le héros de l'indépendance saxonne fut Witikind. Plusieurs fois soumis, il reprit plusieurs fois les armes. A la fin il se fit baptiser à Attigny et renonça à la lutte (783).
LES CAROLINGIENS
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UN EMPEREUR CAROLINGIEN : CHARLEMAGNE (?) (Statuette en bronze. Musée Carnavalet).
La statuette gui fut longtemps conservée à la cathédrale de Metz, est de l'époque carolingienne ; elle représente un personnage couronné avec les insignea àn^rnoax. Cépée dans la main droite, le globe dans la main gauche et enveloppé du grand manteau des Francs. It est vraisanblable de croire que ce personnage est Charlemagne, mais et nett pas certain. L'absence de la barbe traditionnelle ne saurait être un argument contre Cauthenticité du portrait car Charlemagne a été bien plus souvent représenté avtt la teck
moustache, (CL. HACHCTTt.)
Limiter
la France^
L'EMPIRE DE iMncuLviM^BaLL,
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La guerre eut de part et d'autre un caractère sauvage. Les Saxons massacraient les corps de troupes isolés, les missionnaires, les marchands qui s'aventuraient chez eux. Charlemagne pensa les amener à se soumettre en les épouvantant : il fit en un seul jour, à Verden, égorger 4 500 prisonniers (782) ; puis il fit enlever des tribus entières que l'on déporta en Gaule, à l'embouchure de la Loire, et jusqu'en Italie.
Mais, en même temps qu'il prenait des mesures de rigueur, Charlemagne faisait ouvrir des routes, établissait des garnisons, fondait des villes destinées à un grand avenir, telles que Brème, Magdebourg, Hambourg ; les missionnaires", protégés par lui, entreprenaient la conversion et la conquête morale des vaincus. En sorte que, conquérant la Saxe, Charlemagne travaillait du même coup à la civiliser. Son œuvre en Saxe, et d'une façon générale l'œuvre des Francs en Germanie, fut analogue à l'œuvre des Romains en Gaule. Elle eut pour l'avenir de l'Europe la même importance : si l'on peut dire que la France est sortie de la conquête romaine, on pourrait dire aussi que de la conquête franque est sortie l'Allemagne.
GUERRES CONTRE LES SLAVES ET LES AVARS. jUm Maître de la Germanie, Charlemagne se trouva en contact avec de nouveaux barbares, les Slaves, établis au delà de l'Elbe, et les Avars, débris des Huns, campés dans la plaine actuelle de Hongrie. Pour arrêter les Slaves, il organisa sur l'Elbe différentes marches, entre autres la Vieille Marche, qui
contribua plus tard à former le Brandebourg, premier élément de l'État prussien. Contre les Avars, il créa sur le Danube, à l'entrée de la Hongrie, la Marche de l'Est, Oslerreich, qui devint l'Autriche. Puis il les fit attaquer chez eux. On prit et l'on détruisit leurs camps retranchés ou rings, faits de plusieurs enceintes rondes et concentriques. Les Francs y trouvèrent de grandes quantités d'or et d'argent accumulées par les longs pillages dès Avars.
CHARLEMAGNE EMPEREUR, aa A la Noël de l'an 800, Charlemagne se trouvait à Rome. Pendant l'office de minuit, dans la basilique de Saint- Pierre, il priait agenouillé devant l'autel, quand tout à coup le pape Léon III lui plaça sur la tête une couronne d'or ; le peuple l'acclama en criant : « A Charles Auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire!» Après quoi, raconte Eginhard, l'historien de Charlemagne, le pape se prosterna devant lui « suivant la coutume établie du temps des anciens empereurs ».
En effet, ce ne fut pas un titre impérial nouveau qui fut créé en faveur de Charlemagne. L'Empire romain n'avait pas cessé d'exister. Seulement la capitale avait été transportée en Orient, à Constantinople (330) par Constantin, et depuis lors les empereurs étaient ceux qui régnaient à Constantinople. En 800, Charlemagne ayant réuni sous son autorité à peu près tous les peuples qui, dans l'Europe occidentale, avaient fait partie de l'Empire romain, et d'autre part, la couronne étant alors portée à Constantinople par une femme, le centre de l'Empire romain fut ramené à Rome. Charlemagne fut proclamé empereur des Romains.
Le titre d'empereur jouissait encore d'un immense prestige. L'empereur était le roi des rois, et les rois considéraient qu'ils devaient lui rendre hommage.
SIGNATURE DE CHARLEMAGNE (Diplôme de l'année 769, Archive! Nationales). ^ C'est an monogramme fait du mot latin Karolus (Charles), On lit de part et d'autre : Si^um Caroli gloriosissimi régis (.signature du très glorieux roi Charles).
LES CAROLINGIENS
Deux rois d'Ariîçleterre vinrent saluer Charlemagne dans sa résidence d'Aix-la-Chapelle ; le roi d'Ecosse, le roi des Asturies en Espagne, se déclarèrent ses fidèles. Le renom de Charlemagne s'étendit jusqu'en Asie. L'un des plus puissants empereurs arabes, le kalife de Bagdad Haroun-al-Raschid, entra en relations avec lui et lui envoya, avec de riches présents, les clefs du tombeau du Christ, comme au chef du monde chrétien.
LA VIE DE L'EMPEREUR, aa Eginhard. qui fut le secrétaire de Charlemagne, le dépeint gros
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CHARLEMAGNE^ (D'après la mosaïque de Saint- Jean-de-Latran, à;Rome). a
Celle mosaïque est l'exacte copie d'une mosaïque faite sous Charlemagne. L'emt>ereur
n'a pas la grande barbe du Charlemagne de la légende, mais une grosse moustache ; il est
vêtu d'un manteau brun à bordure oerte. (CL. ALINARI.)
et robuste, de taille élevée, le ventre proéminent, le cou court, la tête ronde, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, la physionomie riante et agréable. « Il y avait, dit-il, dans toute sa personne un air de grandeur et de dignité. »
Le puissant empereur était fort simple dans son costume et dans sa manière de vivre. II ne voulut jamais porter pour sa part que le costume franc : une chemise et une culotte de toile, une tunique
serrée à la taille, des bas maintenus par des bandelettes entre-croisées, des brodequins lacés montant jusqu'au mollet. En hiver, une veste de fourrure, souvent une simple peau de mouton. En toutes saisons, un manteau bleu, sorte de grande pèlerine, s'agrafant sur l'épaule droite, relevé devant sur le bras gauche, tombant derrière jusqu'au talon. II portait constamment une épée à poignée d'or ou d'argent, suspendue à un baudrier également en métal précieux ; c'était là tout son luxe. Ses distractions préférées étaient la chasse et la natation : dans sa résidence d'Aix-la- Chapelle, choisie à cause de ses sources d'eau chaude, il avait fait creuser une piscine où cent personnes pouvaient se baigner à la fois.
Son esprit, sans cesse en éveil, ne pouvait souffrir l'oisiveté. 11 avait appris le latin qu'il parlait comme le « francique » sa langue maternelle, le grec qu'il comprenait ; il avait étudié le calcul et l'astronomie. S'il s'éveillait la nuit, il lui arrivait de faire appeler ses officiers pour travailler. Pendant ses repas, il se faisait lire des récits historiques ou quelque passage des Livres Saints.
Sous son influence et grâce à son activité, il y eut dans les pays occupés par les Francs, après des siècles de barbarie et d'ignorance, une administration plus régulière et comme un premier réveil de la civilisation.
LES VILLAS DE CHARLEMAGNE. a/H Depuis longtemps, faute d'une bonne administration, le peuple avait cessé de payer des impôts réguliers. Aussi les rois et Charlemagne lui-même vivaient-ils, comme de riches propriétaires, des revenus et des produits de leurs domaines ou « villas ». Charlemagne surveillait avec soin l'exploitation de ses villas : il envoyait des instructions minutieuses à ses intendants, entrant dans les plus petits détails.
Il voulait, disait-il, qu'il y eût toujours en réserve dans la villa des lits, des couvertures, des draps, des oreillers, des matelas, des nappes, afin qu'il ne fût pas nécessaire d'en chercher ou d'en emprunter ailleurs. Il entendait que, depuis le lard jusqu'à la farine, en passant par les viandes fumées, la moutarde et le beurre, tout fût préparé avec une extrême propreté et que « personne ne foulât la vendange avec les pieds ». Il fixait le nombre de poules et d'oies qu'il devait y avoir dans chaque ferme, cent poules et trente oies au moins. Il ordonnait de vendre les poules et les œufs qu'il y aurait en trop. Enfin, chaque année, on devait de chaque villa lui adresser « un compte exact, bien ordonné et bien divisé, afin qu'il sût ce qu'il avait et combien il en avait ».
Comme il n'y avait presque plus d'industrie dans les villes, chaque villa devait fournir à son proprié-
LA CHAPELLE DU PALAIS, A AIX-LA-CHAPELLE, a Lancimnt chaflle
du Palais de CharUtnagne se trouve comprise aujourd'hui dans les bâtiments de la
cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Elle est de /orme octogonale et couverte d'une coupole.
(cl. lévy.)
taire tout ce qui était nécessaire non seulement pour se nourrir, mais pour se loger et se vêtir : on y trouvait de nombreux ateliers d'hommes et de femmes ; les femmes travaillaient le lin et la laine ou teignaient les étoffes
L'ADMINISTRATION DE L'EMPIRE, ma Autour de Charlemagne vivait un nombreux personnel qui formait le « Palais ». Les plus hauts dignitaires dirigeaient les affaires de l'Etat ou les services domestiques du souverain : l'archichapelain s'occupait de tout ce qui concernait la religion et l'Eglise ; le comte du Palais était une sorte de juge suprême en même temps que le chef de l'administration civile ; le chancelier était comme le secrétaire de l'Empire ; le sénéchal commandait aux services de la cuisme ; le connétable aux services des écuries.
Chaque année Charlemagne réunissait de grandes assemblées ou « Champs de Mai » pour délibérer sur les affaires de l'Empire et préparer les lois et règlements appelés « capitulaires »; les évêques et les grands personnages siégeaient à part ; avant de publier un capitulaire, l'empereur les consultait, mais il décidait seul.
L'Empire était divisé en comtés — ' environ trois cents — , chacun d'eux administré par un comte nommé par l'empereur et révocable à sa volonté. A côté des comtes, les évêques étaient considérés par Charlemagne comme de véritables fonctionnaires
ecclésiastiques. Mais comtes et évêques administraient souvent fort mal et se disputaient le pouvoir. Pour les surveiller, Charlemagne institua des inspecteurs appelés mi'ssi dominici ou envoyés du souverain : choisis par les principaux personnages de l'Empire, ils allaient deux par deux, un ecclésiastique, un laïc, et faisaient quatre tournées par an.
L'ARMEE. £l £> Ces inspecteurs royaux avaient surtout mission de s'assurer que la justice était exactement rendue, et de rapporter la liste des hommes qui devaient le service militaire. L'organisation de l'armée était naturellement l'une des grandes préoccupations d'un souverain toujours en guerre.
Tous ceux qui possédaient des terres devaient le service ; mais l'empereur ne les appelait pas tous à la fois. Quand il publiait son " heriban ", c'est-à-dire l'ordre de mobilisation, chacun de ceux qui étaient obligés au service devait partir pour le point de concentration le lendemain matin si l'ordre arrivait le soir, le soir même s'il arrivait le matin. Il devait avoir un bouclier, une épée ou une lance, un arc, deux cordes, douze flèches et trois mois de vivres. Celui qui possédait douze manses, c'est-à-dire douze fermes, servait à cheval et devait avoir une brogne, sorte de cuirasse faite d'écailles de métal.
Les comtes devaient amener des chariots chargés de tous les outils nécessaires à une armée en campagne, bêches, pelles, pioches, haches, scies, tarières, etc. Pour le transport des farines et du vin, l'empereur avait des chariots « recouverts de cuirs bien cousus ». Chaque jour de retard entraînait pour les coupables la privation de vin et de viande pendant un jour. Celui qui ne se rendait pas à l'appel, le réfractaire, devait payer une énorme amende, soixante sous d'or : enfin le déserteur était, « suivant l'ancien usage », puni de la peine de mort.
LA CIVILISATION CAROLINGIENNE. LES Ecoles, ^/tl Les siècles pendant lesquels avait régné la dynastie mérovingienne furent pour la Gaule des temps de profonde ignorance. De la mort de Clotaire I^"" (561) à l'avènement de Charlemagne (771) à peine trouve-t-on deux écrivains à mentionner : Grégoire de Tours (mort en 593) et Frédégaire (mort en 660). Encore la chronique de ce dernier est-elle écrite dans le latin le plus barbare. Nombre de membres du clergé savaient à peine lire et ne savaient pas écrire, et le clergé cependant était seul instruit. Les manuscrits copiés à cette époque sont pleins de fautes et très difficiles à lire. « L'indolence de nos ancêtres, écrivait Charlemagne, avait presque réduit à rien l'étude des lettres. »
LES CAROLINGIENS
Il s'efforça de la restaurer, parce que des prêtres ignorants ne pouvaient pas enseigner bien les vérités de la foi. Il voulut que chaque monastère eût son école où les moines et les clercs apprendraient la grammaire, le chant, l'histoire et la calligraphie, c'est-à-dire l'art d'écrire en beaux caractères. D'admirables manuscrits presque aussi faciles à lire que nos livres imprimés, avec de belles lettres dorées et des dessins en couleurs, sortirent dès lors des monastères Charlemagne voulut aussi que le peuple pût s'instruire et qu'il y eût près de chaque église dans les bourgs et les villages une école gratuite tenue par le prêtre. Il fit ouvrir dans son Palais même une école où les enfants pauvres étaient reçus à côté des fils des nobles.
Bien des anecdotes témoignent de 1 importance que Charlemagne attachait à l'instruction. Un jour, inspectant l'école du Palais, il se fit montrer les compositions des élèves. Celles des enfants du peuple étaient bonnes ; celles des fils des nobles « étaient gâtées par toute? sortes de sottises ". Alors, raconte le chroniqueur, le très sage Charles, imitant la justice du juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien travaillé : « Grâces vous soient rendues, mes fils, leur dit-il. Appliquez-vous à atteindre la perfection ; je vous donnerai des évêchés et des monastères magnifiques, et vous serez toujours dignes d'honneur à mes yeux. » Tournant ensuite vers ceux qui étaient à gauche son visage irrité, il leur adressa d'une voix de tonnerre ces terribles paroles : « Par le Roi des Cieux, je ne fais pas grand cas de votre noblesse et de votre beauté : que d'autres vous admirent! Tenez-vous-le pour dit : si vous ne réparez pas votre négligence passée par un travail assidu, vous n'obtiendrez jamais rien de Charles.»
Cette restauration des études ne fut possible que grâce au concours d'hommes instruits que Charlemagne attira auprès de lui de tous les pays : des Italiens, comme Paul Diacre, des Irlandais, comme Clément, directeur de l'Ecole du Palais, des Bretons, comme Alcuin. Celui-ci, né à York en Angleterre et mort abbé de Saint-Martin, fut le principal collaborateur littéraire de Charlemagne et comme son ministre de l'Instruction publique.
LES ARTS. /0 £) Kn même temps qu'une renaissance des études, il y eut une sorte de renaissance des
arts. Les miniatures des manuscrits d'alors, bien que d'un dessin un peu naïf, sont cependant de petits tableaux intéressants et donnent de précieux renseignements sur les costumes. Quelques monuments furent construits, comme l'église d'Aix-la-Chapelle, et l'on sut pour les décorer retrouver l'art romain de la mosaïque.
LA LÉGENDE DE CHARLEMAGNE. aa
Charlemagne mourut en 814 d'une pleurésie, à l'âge de soixante-douze ans. Il fut enseveli à Aix-la-Chapelle.
La légende transforma bien vite la physionomie réelle de Charlemagne. On se le représenta comme un beau vieillard à longue barbe, l'empereur à la barbe fleurie, guerrier jamais las, dont la seule vue frappe les ennemis d'épouvante, courant le monde avec ses compagnons les paladins, les douze pairs de France, allant de la Saxe à l'Espagne, et de Jérusalem à Constanlinople.
« Je suis émerveillé de Charlemagne, dit le roi des Sarrasins dans la Chanson de Roland. A mon compte, il doit avoir au moins deux cents ans! 11 a couru par tant de pays ! Il a reçu tant de coups de lance et d'épée! Il a réduit tant de rois puissants à mendicité! Quand donc cessera-t-il la guerre? » — « Jamais », répond Ganelon, l'ambassadeur de Charlemagne.
Les compagnons de Charlemagne, Roland son neveu, Olivier, l'archevêque Turpin, deviennent eux-mêmes des personnages surhumains. Dans le val de Roncevaux où cent mille Sarrasins sont venus surprendre l'arrière-garde franque, Roland, d'un coup de sa bonne épée Durandal, fend de haut en bas un cavalier et son cheval! Sur les cent mille Sarrasins, deux seulement réussissent à s'échapper. Il faut une nouvelle armée de deux cent mille hommes pour accabler Roland et ses compagnons. Encore cette armée a-t-elle déjà pris la fuite lorsque Charlemagne accourt enfin, ayant entendu au loin l'appel du cor de Roland en détresse.
Ces légendes étaient familières à tous les bons soldats du Moyen Age, et quand, à la bataille d'Hastings en Angleterre, les cavaliers franco-normands de Guillaume le Conquérant commencèrent à charger l'infanterie saxonne, ils chantaient des strophes où l'on célébrait les exploits de Roland.
FXPIICII/NTCAPITMIA.
PflreT^iquefnonxALiucnfhutito ertr-^Lor-iaJcxjeculajrt iH"**^
SPÉCIMEN D'ÉCRITURE CAROLINGIENNE (Fraimeni d'un mmuscrit dt
la vie de saint Martin, d'après Prou). ^ Vécriture a fait de grands progrès depuis
les Mérovingiens. On Ut facilement : Expliciunt Capitula Plerique mortalium studio
et ^loria sfeculari inanit(er) dediti exinde perenncm ut putabant.
MONNAIES CAROLINGIENNES (Bibliothèque Nationale. Cabinet des Médailles), a La Carolingiens reOment le droit regaUen de battre monmàe çœ ta MérovingimM avaient abandonné. La fabrication des pièces se fit aom la surveillance de fonctionnaires dont on Ut les noms au revers de quelques espèces. Au lei^s fi/ptrent fréquemment soit ta Croix, soit une église, soit quelque signe local. Des deux pièces dont on voit id l'avers, l'une, celle de gauche, est à l'effigie de Louis te f^honnaire ; l'autre es/ à Ve0igie de
Charles le Chauve.