CHAPITRE IV
LES GUERRES DU SECOND EMPIRE
Crimée, Italie, Mexique.
L POLITIQUE DE NAPOLÉON 111. a 0 En 1852, dans un discours retentissant. Napoléon avait solennellement déclaré : « L'Empire, c'est la paix ». Pourtant, succédant à la Seconde République qui avait su maintenir la paix durant la tourmente révolutionnaire de 1848, le Second Empire fut une période de guerres, grandes guerres européennes et expéditions lointaines de Chine et du Mexique.
Depuis le coup d'Etat jusqu'à la fin de l'Empire, Napoléon III prétendit toujours diriger personnellement la politique étrangère. Ses ministres ne furent que ses agents ; souvent même il négociait et décidait en dehors d'eux. " Je sais seul, disait-il un jour à l'ambassadeur de Prusse, quelle sera la politique extérieure de la France. »
Deux idées directrices inspirèrent la politique napoléonienne : le principe nouveau des nationalités, le principe traditionnel des frontières naturelles.
Le principe des nationalités se formulait pour Napoléon a peu près en ces termes : les peuples de même langue et de même race, lorsqu'ils sont divisés en groupes p>olitiques distincts ou bien soumis à une domination étrangère, doivent être affranchis et réunis en un Etat unique ; l'Empereur l'entendait d'ailleurs dans un sens démocratique : dans l'Europe nouvelle qu'il rêvait d'organiser, tous les Etats devaient être fondés sur le libre consentement des peuples. D'autre part. élevé dans le culte de la tradition napoléonienne. Napoléon 111 voulait effacer les traités humiliants de 1813 et donner satisfaction au sentiment national en rendant à la France ses frontières naturelles, le Rhin et les Alpes. Il espérait y parvenir précisément à la faveur des remaniements territoriaux que devait entraîner en Europe l'application du principe des nationalités. C'est ainsi qu'il obtint la Savoie pendant la formation de l'unité italienne, et qu'il essaya d'obtenir pendant la formation de l'unité allemande la Belgique ou la rive gauche du Rhin. Mais pour réaliser d'aussi vastes projets, il manquait
à Napoléon III les qualités essentielles de l'homme d'Etat, celles que possédèrent au plus haut degré ses contemporains, Cavour et Bismarck, à savoir le sens des réalités et des possibilités, l'habileté à calculer les conséquences lomtaines d'une décision, et surtout la vue claire des intérêts nationaux. Rêveur en avance sur son temps et par là chimérique, lent à se décider, obstiné dans ses idées, en même temps un peu fataliste, dans les dernières années de son règne déprimé par la maladie et pliant devant toute volonté forte, il fut presque toujours débordé par les événements qu'il pensait diriger.
CONFLIT AVEC LA RUSSIE, a a Pourtant les premières années du règne furent glorieuses et les circonstances favorisèrent d'abord Napoléon. Deux grandes guerres : la guerre de Crimée et la guerre d'Italie, se terminèrent victorieusement pour les armes françaises.
La guerre de Crimée fut provoquée surtout par les ambitions russes. Depuis le début de son règne, le tsar Nicolas I'^'' projetait soit de démembrer l'empire turc, soit de le mettre sous le protectorat russe.
En 1853 il se résolut à agir. Par un véritabb ultimatum, il mit le sultan en demeure de choisir entre une alliance avec la Russie ou la guerre. Il exigeait en outre que le sultan lui reconnût un droit de protectorat sur tous les chrétiens orthodoxes de l'empire turc. Le sultan lefusa. Aussitôt Nicolas I*^"" fît entrer ses troupes dans les provinces moldo-valaques, la Roumanie actuelle.
C'était sur le conseil de l'Angleterre et de la France que le sultan avait repoussé l'ultimatum du tsar. L'Angleterre et la France, en effet, étaient intéressées à ne pas laisser modifier l'équilibre méditerranéen par la substitution d'un Etat énergique comme la Russie à un Etat chancelant comme la Turquie. D'autre part la question des « Lieux saints », dont les religieux grecs et latins se disputaient la garde, mettait depuis longtemps aux prises la France et la Russie. En outre. Napoléon III avait des griefs personnels contre Nicolas qui, lors du rétablissement de l'Empire en France, s'était efforcé de décider les puissances à ne pas le reconnaître. Les gouvernements français et anglais, venant au secours du sultan, sommèrent le tsar d'évacuer la Moldavie et la Valachie. Sur son refus ils lui déclarèrent la guerre et signèrent une alliance avec la Turquie (mars 1854). En 1855 le Piémont se joignit à la coalition anti-russe.
LES REVENANTS DE SÉBASTOPOL (D'sprîs une liihojraphk de Bellaneé:
1856 Bib!. Nit.). 0 Au rtlour de Crimée, les trouttes gui ont prin part aux assaut^ meurtriers de Séba-itopol traversent la place de la Bastille, dont on voit la colonne dans le fond. L'uniforme des soldats n'aura guère changé un demi-siècle plus tard, en 1914-'
LES GUERRES DU SECOND EMPIRE
Sf"BASTOrOL {Lilhograpliie de V. Adam, Musée de î'Arnu^c). 0 A gcuche de la rade, la villt ; à droite, le puiisant fort du Nord ; à rexitême droite h tour ranir dir l'ourrage Mahko/f ; à l'extrême gauche, une hallerie qui canonne un bastion de la place. Au fond, la flotte alliée. A l'entrée de la rade, on aperçoit la dme JtM mata iU$ MtfiManr coulés pour lui barrer le passaiic. Au premier plan à droite, l'esccrlc de lord Raglan ;à gauche, l'escorte de Canrohert Les deux chefs aont en avant, c P(W.(CL. HAChIk It.)
LA GUERRE DE CRIMÉE, a a La guerre eut pour théâtre essentiel la presqu'île de Crimée dans la mer Noire — d'où le nom de guerre de Crimée — , et se résuma en un siège colossal, le siège de Sébastopol. Les Russes avaient créé à la pointe sud de la presqu'île, à Sébastopol, un puissant arsenal maritime qui était une menace constante pour Constantinople : il s'agissait de le détruire.
Retranchée derrière la rivière de l'Aima, l'armée russe de Menchikof essaya d'arrêter les Alliés qui, après avoir débarqué à Eupatoria, marchaient sur Sébastopol : elle fut battue grâce à l'audace des zouaves du général Bosquet qui, après avoir franchi la rivière à son embouchure, escaladèrent à 1 extrême gauche ennemie des escarpements jugés par les Russes inaccessibles (20 septembre 1854). La route de Sébastopol était ouverte.
Le siège, un des plus prodigieux de l'histoire, dura onze mois (9 octobre 1854-8 septembre 1855). 11 coûta par le feu, et surtout par la maladie et les rigueurs de l'hiver près de 200 000 hommes aux Russes, plus de 100 000 aux Alliés — 22 009 Anglais, 80 000 Français. La place, à peme fortifiée du côté des terres, fut mise rapidement en état de défense par les Russes : un jeune officier du génie, le colonel de Totleben, improvisa, avec une activité merveilleuse, un système nouveau de fortifications en terre, tranchées facilement bouleversées par le canon de l'assiégeant, plus facilement réparées par la pelle de l'assiégé.
A trois reprises, des armées russes vinrent prendre
à revers les assiégeants pour les contraindre à lever le siège. Elles furent battues à Balaklava (25 octobre 1854), à Inkermann (5 novembre 1854), au pont de Traktir, (16 avril 1855). A Inkermann, la plus importante et la plus sanglante des trois rencontres, l'armée anglaise, surprise avant l'aube, dans le brouillard, par les Russes montant des ravins, eût été écrasée si son héroïque ténacité n'eût facilité l'entrée en ligne des Français qui, à onze heures, rejetèrent l'armée russe en bas des crêtes ; elle avait perdu 12 000 hommes sur 36 000 engagés.
La clef de la défense était, au sommet d'un mamelon
UN BASTION DE LOUVRAGE MALAKOFF A LA FIN DL' StÊGE. 0 D<« imsta mica J'arlilkrit ■liitiliMn im m weiWntfc hmlhi it fmaoa. >lil*iii. «inm titoaà Itm.EmtcMt JTmtm h » ttHimàn ItSS. Im Itm MaMMFAnf ^/e pAb (Ha'oOTf Ja <M»r«(a ^ JWn'*i"'l SHêmIihI. vx. iixiSTunoNj
CAVOUR (1810-1891). /a Lejonialeur de l'imité ila-
lienne et sans aucun doute t'un des plus grands hommes
d'État de tous les tembSt sous les dehors très simples d'un
bon propriétaire rural, (cL. BRAUN.)
VICTOR-EMMANUEL (1820-1878). H Figure énergique et martiale d'un roi soldat que nos zouaves, émerveillés de sa bravoure, nommèrent caporal^ le soir de la bataille de Pakstro. (cL. A'-INARI.)
GARIBALDI (1807-1882) (Par G. Induno, Musée ■f<-
l'ArméeV 0 Condottiere égaré dans le XIX*" siècle, mais
aussi rébublicain et patriote passionné, il fin/ combattre
en 1870 dans le camp français. (cL. HACHETTï.)
l'ouvrage Malakoff, citadelle en terre, longue d'environ 350 mètres, et couverte à un kilomètre en avant par un autre ouvrage, le Mamelon Vert. Dès le début de juin, sous l'impulsion d'un nouveau général en chef, Pélissier, les Français enlevèrent le Mamelon Vert (7 juin 1855). Enhardis par ce premier succès, les Alliés tentèrent un assaut général qui échoua. On revint au siège méthodique et aux cheminements. Il fallut aux Français, partant du Mamelon Vert, trois mois de travaux et de combats pour approcher à 25 mètres de Malakoff.
Le samedi 8 septembre, après trois jours de bombardement, l'assaut fut donné à toutes les défenses par 50 000 hommes. Il fut partout repoussé et les Anglais subirent des pertes terribles au Grand Redan. Mais Malakoff fut en vingt-cinq minutes enlevé par la division du général de Mac-Mahon. Les retours offensifs des Russes, renouvelés désespérément pendant quatre heures, ne parvinrent pas à l'en déloger.
Malakoff pris, Sébastopol ne pouvait plus se défendre ; les Russes l'évacuèrent dans la nuit, après avoir fait sauter tous les bastions et incendié tous leurs navires dans la rade. Cette dernière journée leur coûtait 13 000 hommes ; elle en coûtait 10 000 aux Alliés.
CONGRÈS DE PARIS, a 0 Pendant le siège de Sébastopol, Nicolas était mort du désespoir de ses défaites (mars 1855). Après la chute de la place, le nouveau tsar Alexandre II se résigna à traiter.
Un Congrès, où, sous la présidence du comte Walewski, ministre des Affaires étrangères de France, siégèrent les représentants de l'Angleterre, de la Russie, de la Turquie, de l'Autriche, du Piémont, de la Prusse
se réunit à Paris et régla les conditions de la paix (25 février-30 mars 1856). On décida de neutraliser la mer Noire ; il fut interdit à la Russie et à la Turquie d'y avoir ni vaisseaux de guerre, ni arsenaux. Les puissances garantirent l'autonomie des provinces roumaines et de la Serbie. Mais elles garantirent aussi l'intégrité territoriale de l'empire turc. Ainsi la Turquie, officiellement placée sous la sauvegarde de l'Europe, semblait désormais à l'abri du péril russe.
Quant à la France, elle ne retirait de cette guerre meurtrière qu'un bénéfice moral. C'était surtout à la vaillance héroïque de ses soldats qu'avaient été dues les victoires de Crimée. C'était à Pans, sous la
Jllou^'entent ()cil i Artnée^o