LE MOUVEMENT INTELLECTUEL DANS LA FRANCE CONTEMPORAINE
CARACTÈRES GÉNÉRAUX, a a Les transformations politiques et sociales ont eu, dans la période contemporaine, une influence profonde sur la vie intellectuelle. La France, devenue pays de suffrage universel, a dû, par une conséquence logique, instruire le peuple et bientôt instituer l'instruction obligatoire pour tous : c'est là le fait capital qui domine toute cette période, car le développement de l'instruction dans les masses populaires a eu pour effets immédiats une prodigieuse extension du public et l'accroissement rapide de la production intellectuelle. Le nombre des travailleurs intellectuels, le nombre des lecteurs de livres, journaux ou revues, le nombre des spectateurs de représentations théâtrales, le nombre des visiteurs de musées et d'expositions, le nombre des auditeurs de concerts s'est accru en l'espace d'un demisiècle dans des proportions qu'on peut sans exagération qualifier de formidables ; la vente de tel roman d'un auteur aimé du public dépasse aisément aujourd'hui le chiffre de cent mille exemplaires, et le tirage
quotidien de certains grands journaux d'information se fait à plus d'un million d'exemplaires. L'accroissement de la production littéraire et artistique est d'ailleurs en raison directe de l'extension du public : c'est pour répondre aux exigences diverses de ce public innombrable que les œuvres se sont multipliées. Pour des raisons différentes et qui tiennent aux fondements même de notre civilisation contemporaine, l'accroissement de la production scientifique n'a pas été moindre. Les sciences, qui progressent par le fait seul de leur développement, ont largement bénéficié de cet accroissement de la production. Les lettres et les arts, qui n'obéissent pas aux mêmes lois et qui échappent presque entièrement à la loi du progrès, n'en ont peut-être pas retiré le même bénéfice.
En effet, les conditions de la vie moderne ne sont pas les plus favorables à l'éclosion de l'œuvre d'art. A l'extension du public correspond le développement de la publicité, l'abus de la réclame, l'introduction fâcheuse des méthodes commerciales dans le domaine
intellectuel. On ne peut s'empêcher de regretter que de nos jours, faute d'une éducation suffisante, le goût public soit faussé par la multiplicité des œuvres qui, soit en raison de leur caractère banal, conventionnel et mondain, soit par une recherche tapageuse de l'originalité à tout prix, relèvent moins de l'art que du commerce. A travers cet encombrement de mauvais aloi, l'art sincère a tant de peine à se frayer un chemm, qu'il doit cheminer parfois à l'écart, par des sentiers détournés, loin des places publiques : et tandis que les succès retentissants vont aux habiles, qui n'en sont pas toujours dignes, quelques-uns des meilleurs artistes, ignorés ou incompris du grand public, en sont réduits à végéter misérablement et à ne travailler que pour un cercle trop limité d'auditeurs.
En dépit de tous ces obstacles, il est réconfortant de constater que la vitalité et le rayonnement du génie français n'ont pas diminué dans la période contemporaine. Par l'importance et la variété de sa production, par ses initiatives créatrices, la France est restée le centre le plus actif de la vie intellectuelle, et le principal foyer d'attraction.
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE. LE RÉA- LISME. 0 0 Jamais la production littéraire n'a été plus abondante et plus variée qu'à la fin du dix-neuvième siècle. Les jeunes générations de cette période ont continué la lutte contre les règles conventionnelles
HIFPOLYTE TAINE (1828-1893) (Far Bonnal). a Bnril smlémalique et puiisant,
Taine u at)f)liqué les théories positivistes à la critique et à l'histoire. Son œuvre vaste
et diverse e%t restée, cependant, en dépit de ses prétentions théoriques, profondément
humaine parce que ce théoricien avait le don et le sens de la vie. (cL . BRAUN.)
et les formules tyranniques ; elles ont réclamé toutes les libertés et applaudi à toutes les audaces. Cependant la tendance la plus marquée et qui a longtemps prévalu est la tendance réaliste.
Le réalisme est né d'une réaction contre le romantisme, de même que le romantisme était né d une réaction contre le classicisme. Le romantisme avait péché par excès d'imagination, de sensibilité, d enthousiasme et de lyrisme : malgré d'illustres survivances, il parut fort démodé après 1848. Aux visions imaginaires des romantiques, les réalistes opposèrent l'observation exacte, précise et minutieuse de la réalité, de la réalité tout entière, avec ses mesquineries et ses laideurs. Le réaliste, selon Flaubert, « creuse et fouille tant qu'il peut, aime à accuser le petit fait aussi puissamment que le grand, il voudrait vous faire sentir presque matériellement les choses qu'il reproduit. » Mais il est un autre caractère par lequel le réalisme, en même temps qu'il s'oppose au romantisme, vient se relier à la tradition classique : c'est sa tendance à l'impersonnalité. Avec une complaisance dont on s'était lassé, les romantiques avaient pris le public pour confident de toutes leurs passions et de leurs émotions les plus intimes ; les réalistes proclamèrent au contraire que le « grand art est impersonnel » et que « l'artiste ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que Dieu dans la nature >'. « Tu prendras en pitié, disait Flaubert, l'usage de se chanter soi-même. Cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu'ait Byron, comme Shakespeare l'écrase à côté avec son impersonnalité surhumaine ! Est ce qu'on sait seulement s'il était triste ou gai? L'artiste doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas vécu. »
Le réalisme triompha à l'époque du Second Empire ; puis, exagérant ses propres tendances, il se continua sous la forme du naturalisme qui est ce qu'on pourrait appeler la littérature à prétentions scientifiques. Deux influences présidèrent à la formation du naturalisme, l'influence des savants eux-mêmes et surtout de Claude Bernard, le fondateur de la physiologie expérimentale, et l'influence de Taine si grande dans les trente dernières années du dix-neuvième siècle. Philosophe, critique, historien, esprit systématique et puissant, Taine (1828- 1893) prétendit introduire dans la philosophie, la critique et l'histoire, la méthode expérimentale qui triomphait avec Claude Bernard dans les sciences naturelles : il enseigna que les faits humains, déterminés par la race, le milieu et le moment, sont soumis à des lois comme les autres faits de la nature, et que par conséquent il convient de les étudier par les mêmes méthodes.
« De tout petits faits bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieu-
LE MOUVEMENT INTELLECTUEL
GUSTAVK KLAUBERT (I82I-188U1. e> Le hnda-
leuf tl le maître de l'école dite réaliste. C'est iiiissi un
" sttiliste incnmfiarahle ". {ci . NAIHI*.)
EDMOND DE GONCOURl' (1822-18%) g Ix, frères de Concourt furent les " inventeurs '^du naturalisme, (ci-, NAUAK.)
ËMIIJC.ZOLJV (I840.I9C8). « U pim tmmmieik
pttu disntU dtt romanciers noimmtltirt.
(ii.pimttiTTii.)
sèment notés, voilà aujourd'hui, disait-il, la matière de toute science. » Et telle fut aussi la méthode du naturalisme : travaillant sur des carnets de notes, multipliant leurs enquêtes, accumulant « les documents humams pris sur le vrai, sur le vif, sur le saignant », les écrivains naturalistes s'efforcèrent, selon la formule des Concourt, de « livrer au public des tranches de vie « et même de faire œuvre de savants qui expérimentent et qui concluent. « Le roman expérimental, déclarait Emile Zola, est une conséquence de l'évolution scientifique du siècle ; il continue et complète la physiologie ; il est la littérature de notre âge scientifique comme la littérature classique et romantique a correspondu à un âge de scolastique et de théologie. "
Ce dogmatisme tranchant, paraît aujourd'hui un peu puéril, et à son tour bien démodé. Revenu de ses exagérations, le réalisme n'est pas abandonné. Mais, de nos jours se manifestent des tendances nouvelles, qu'il est encore trop tôt pour dégager.
LE ROMAN. £l 0 Tandis que la poésie lyrique, forme naturelle du romantisme, avait tenu la première place dans la période précédente, c'est le roman qui, à l'époque réaliste, est devenu le genre littéraire prédominant et c'est dans le roman que le réalisme a trouvé son expression la plus parfaite. En raison de sa vente fructueuse, le roman est d'ailleurs le genre le plus cultivé depuis le milieu du dix-neuvième siècle. « Pour l'immense majorité du public français, a écrit Faguet, la littérature ne consiste même qu'en romans, et on l'étonnerait si on le prévenait qu'il y a autre chose que des romans dans la littérature et qu'il
y a eu même des littératures entières, et magnifiques où le roman a paru à peine. "
L'école des romanciers réalistes a reconnu pour maître un des plus vigoureux écrivains du dix-neuvième siècle, Gustave Flaubert (1821-1880). Ce maître fut un ouvrier de lettres d'une probité et d'une patience admirables, ayant la p>assion et le respect de son métier, le souci de la perfection, la volonté acharnée d'y atteindre. De là la solidité de ses œuvres, dont les unes empruntent leur sujet à l'histoire comme Salammbô (1862), les autres à la société contemporaine comme Madame Bovary (1857), mais dont toutes valent par la même précision documentaire, et par la forte beauté d'un style sans taches. Madame Bovary, histolie de la vie d'une petite bourgeoise provinciale, est le type le plus achevé et peut être considéré comme le chef-d'œuvre du roman réaliste. Le meilleur disciple de IHaubert fut son filleul Guy de Maupassant (1850-1893), presque l'égal du maître par la pureté classique de la forme et le don de l'observation ; observateur d'une précision seulement plus âpre, plus cruelle, plus impitoyable.
Le naturalisme eut pour " Inventeurs » les frères de Concourt, Edmond (1822- 18%) et Jules (1830-1 870). Ils lui donnèrent sa méthode, — le carnet de notes, notes quotidiennes destinées à fournir les matériaux Indispensables à la construction de l'œuvre littéraire ; ik lui montrèrent son véritable domaine, en introduisant dans leurs romans — dont le plus caractéristique est Germinie Lacer leux (1865), histoire d'une pauvre domestique — , la réalité humble et vulgaire, « les basses classes » de la société qui ont « droit au roman. disaient-ils, dans un temps de suffrage universel.
H. BECQUE (1837-1899). a faulem Jcs Corbeaux,
une des œuvres les plus fortts et les blus amères du
théâtre réaliste. (cL. BENQUE.)
ALEXANDRE DUM.AS FiLS (1324-1895) (Par
Bonnat). ^ Esorit plus indépcniant, et rival d'Emile Augier dans la faveur du public. (cL. BRAUN.)
EMILE' AUGIER (1820-1889). a Défenseur opiniâtre, dans ses comédiis, de la tradition et de la morale bourgeoises, (cl BRAUN )
de démocratie et de libéralisme » ; enfin, rejetant la forme classique à laquelle Flaubert restait fidèle, ils prirent avec la grammaire toutes les libertés et créèrent un style nouveau, ce qu'on a appelé « l'écriture artiste », d'un raffinement laborieux et expressif. Le naturalisme s'épanouit sous sa forme la plus puissante et la plus vulgaire dans l'œuvre d'Emile Zola (1840-1903) qui, allant plus loin encore que les Concourt, prétendit fonder le « roman expérimental », et groupa ses œuvres dans le vaste cycle des Rougon-Macquart, « histoire socialeet naturelled'unefamille sous le Second Empire» ; mais ce naturaliste intransigeant avait un magnifique tempérament de romantique et, en dépit de ses prétentions scientifiques et d'un réalisme qui vise à la brutalité, l'œuvre de Zola vaut surtout par la puissance de l'imagination qui imprime à toutes ses descriptions une vie intense et comme un souffle épique. Bien plus que Zola, Alphonse Daudet (1840-1897) fut le véritable disciple des Concourt ; peintre de la vie parisienne et du Midi provençal, il fut un observateur exact et fidèle, mais non pas impassible ; sa sensibilité vibrante fait l'originalité et le charme de ses œuvres. Dans la diversité de la production contemporaine, toutes les formes du roman sont d'ailleurs représentées à côté du roman réaliste ou naturaliste. Un peintre, Fromentin, donna en 1863 le chef-d'œuvre du roman d'analyse psychologique, Dominique. Le genre descriptif a trouvé son maître en Pierre Loti. L'on ne sait au juste à quel genre rattacher l'œuvre d'Anatole France, diverse, subtile, érudite et infiniment séduisante par la pureté de la forme.
LE THEATRE. .^ .^ Le théâtre a joui dans la période contemporaine d'une vogue presque aussi
éclatante que celle du roman, et comme le roman, il a été renouvelé par les théories réalistes : le drame romantique, entièrement déchu après 1848, a fait place à la comédie de mœurs qui est devenue et qui est restée jusqu'à nos jours le genre théâtral le plus répandu, sous ses deux formes principales, le « théâtre d'observation » qui se propose surtout l'étude attentive des mœurs contemporaines, et le « théâtre d'idées » ^ ce qu'on appelle aussi la « pièce à thèse » —, où dominent les préoccupations morales, politiques ou sociales.
Ces deux formes de la comédie réaliste ont eu pour maîtres sous le Second Empire deux grands auteui's dramatiques, rivaux dans la faveur du public, Emile Augier et Alexandre Dumas fils. L'un, Emile Augier (1820-1889), voulut être le peintre fidèle de la bourgeoisie française, le défenseur convaincu de la tradition et de la morale familiales ; le Gendre de M. Poirier (1856), Maître Guérin (1864) sont parmi ses œuvres les plus fortes et les plus solidement composées. Alexandre Dumas fils (1824-1893) se fit connaître d'abord par des comédies d'observation telles que le Demi-Monde (1855), puis, ayant conçu l'ambition « de mettre l'art au service des grandes réformes sociales etdes grandes espérances de l'âme», il fit jouer des pièces à thèse, le Fils naturel ( 1 858), les Idées de Madame Aubiay (1867), où il s'efforçait de battre en brèche les préjugés les plus enracinés.
Le réalisme suivit au théâtre la même évolution que dans le roman : d'une génération à l'autre, il se fit plus âpre, plus brutal, plus dédaigneux de toutes les conventions en usage. Henry Becque (1837-1899) donna, avec les Corbeaux (1882), le chef-d'œuvre de cette comédie réaliste qui pousse l'exactitude de l'obser-
LE MOUVEMENT INTELLECTUEL
VICTOF< (lUCO (1802-1885). a U rigni lilléraiu
au grand romantique s'est prolongé jusque sous la ill" République. (CL. NADAR.)
LECONTE DE LISLE (1820-1894).^ U Maire ia
Poèmet antiques el barbiirei, chef-d'œuvre de t'éeoU
parnassienne. (CL. riBOU SAINT-CUMAIN.)
BAUDELAIRE (1821.1867). 0 Ptilt tmimiiU ri ntalaJil Jet Fkuri du Mal. k prow'o mtlln îm . (ci.. naoa«.>
vation jusqu'à la cruauté. Puis, par réaction contre les excès du réalisme, on assista soudain vers la fin du dixneuvième siècle à un retour offensif du drame romantique le plus empanaché : les drames en vers d'Edmond Rostand (1868-1918), surtout le Cyrano de Bergerac (1897), connurent d'éclatants succès. Ce ne fut d'ailleurs qu'un triomphe éphémère. Le théâtre réaliste a repris et garde foute la faveur du public : il n'a qu'un rival dangereux, dangereux surtout pour le goût public, le cinéma.
LA POESIE. i0 jS/ Le romantisme avait été l'âge d'or de la poésie française ; l'époque du réalisme devait lui être fatalement moins favorable. Cependant elle bénéficia longtemps encore du prestige du grand poète populaire, de Victor Hugo, dont le « règne » littéraire se prolonge jusqu'en 1885 ; républicain proscrit après le coup d'État du 2 décembre, c'est en exil que le poète écrivit ses œuvres les plus puissantes et les plus belles, les Châtiments (1853), les Contemplations (1856), la Légende des Siècles (1859).
Cependant, du vivant même de Victor Hugo, la poésie s'engagea dans des voies nouvelles qui l'éloignèrent du romantisme. On vit entre 1850 et 1860 se former l'école dite « parnassienne » qui, par réaction contre le lyrisme impénitent des romantiques, leurs confidences abondantes et leurs négligences de style, s'imposa comme une discipline sévère l'impersonnalité et le souci de la perfection de la forme, poussé jusqu'au dernier scrupule. Le grand poète du Parnasse fut Leconte de Lisle (1820-1894) : ses Poèmes antiques (1853) et ses Poèmes barbares (1862) atteignirent en effet la perfection que visaient les Parnassiens, et leur perfection même est presque leur seul défaut. La poésie
parnassienne produisit encore un chef-d'œuvre, !e« Trophées (1893), recueil des sonnets de José-Maria de Heredia (1842-1905). ciselés comme de merveilleuses pièces d'orfèvrerie. A quelque distance des Parnassiens, un poète, moins soucieux des sonorités verbales, moins impassible, d'une âme à la fois sérieuse et tendre, Sully-Prudhomme (1839-1908). s'efforça de créer la poésie philosophique et publia deux grands poèmes, la Justice (1878) et le Bonheur (1888) dont l'exécution reste cependant inférieure à la conception.
Sully-Prudhomme ne fut guère suivi sur ce chemin ardu. Mais les nouvelles générations se lassèrent plus vite encore de la perfection parnassienne qu'elles ne s'étaient lassées du lyrisme romantique. Elles subirent davantage l'influence d'un poète, fort discuté, infécond, mais curieux de sensations rares et morbides, Baudelaire (1821-1867) : son œuvre maîtresse, les Fleurs du Mal, parue en 1857, devint le bréviaire de quelques jeunes poètes. Après lui, la poésie se préoccupa moins de rivaliser avec les arts plastiques que d exprimer comme la musique les harmonies les plus mystérieuses et les plus subtiles de la nature. Elle évolua vers le « Symbolisme ». et pour se rapprocher de son idéal inaccessible, elle s'affranchit de toutes les règles que consacrait une tradition séculaire ; au grand scandale des classiques, elle inaugura le « vers libre ". Verlaine (1844-1896) fut le maître de l'école nouvelle.
L'HISTOIRE. P 0 L'influence scientifique, visible déjà dans le roman et le théâtre, a pénétré surtout et transformé l'histoire. Elle l'a même si profondément transformée qu'elle l'a en quelque sorte détachée de la littérature et rapprochée de la science.
RENAN (1823-1892) (Par Bonnal).^ Ce gros homme à la phy^onomie méditative a été une des intelligences les plus souples et les plus fines du siècle. Historien, critique, philosophe et conteur, il fut dans toutes ses œuvres un maître écrivain, poète par le cœur et par le style, (cl. braun .)
Bien que Michelet représente avec éclat jusqu'en 1 874 l'histoire romantique, trois grands historiens, Taine, Renan et Fustel de Coulanges, furent à des degrés divers les initiateurs de l'histoire dite « scientifique ». On a vu plus haut quelles furent les théories et la méthode de Taine : il les mit en pratique en construisant deux œuvres puissantes, l'Histoire de la Littérature anglaise (1863) et les Origines de l'Ancienne France (1876-1894), où l'esprit de système l'empbrte sur l'esprit d'observation. Ernest Renan (1823-1892), comme lui philosophe, critique et historien, et comme lui grand écrivain, exerça sur les générations contemporaines une influence comparable à celle de Taine ; Renan avait dû être prêtre, puis, par scrupule de conscience, il avait rompu avec l'Eglise ; resté d'âme profondément religieuse, il est cependant un de ceux qui contribuèrent le plus à répandre autour de lui le doute religieux et la foi en la science ; sa vaste érudition, jointe à une intelligence pénétrante de psychologue, lui permirent de renouveler l'histoire des religions, dans ses deux œuvres maîtresses, Y Histoire des Origines du christianisme (1862-1883) et l'Histoire du peuple d'Israël (1888-1894). Mais Renan consentait encore à « solliciter doucement » les textes. Fustel de Coulanges (1830-1889) prétendit se dégager de toute idée préconçue, maîtriser toute fantaisie d'imagination, faire œuvre impersonnelle et plus véritablement scientifique, dans sa Cité antique (1864), qui fut
le premier modèle accompli de l'histoire « objective ». Bien plus que Taine ou que Renan c'est Fustel de Coulanges, que l'école historique moderne considère comme son maître. Elle l'a même dépassé par son intransigeance et sa tendance exclusive à l'érudition. Fondée sur la critique exacte et rigoureuse des documents, l'histoire moderne procède par analyses minutieuses, et se défie des vastes synthèses ; son domaine a été singulièrement élargi par le développement des « sciences auxiliaires », épigraphie, paléographie, diplomatique, numismatique, archéologie.
LES ARTS. ^ ^ L.e mouvement artistique correspond très exactement au mouvement littéraire ; il offre la même variété, les mêmes audaces, les mêmes prétentions et les mêmes excès. Comme la littérature, les arts plastiques ont été dominés longtemps par la tendance réaliste, la préoccupation de reprendre étroitement contact avec la nature, de l'étudier sans cesse, de la reproduire aussi sincèrement que possible.
C'est en peinture que les tendances nouvelles se sont affirmées le plus nettement, par réaction aussi bien contre le romantisme que contre l'académisme classique. Dès avant 1848, une admirable école de paysagistes français avait commencé à rejeter la tradition du « paysage historique », c'est-à-dire de la nature « embellie » de ruines antiques ou de personnages grecs ou romains, pour représenter la nature ellemême, sans embellissement d'aucune sorte, un coin de forêt, une échappée sur la plaine, une simple ferme, une mare, un bouquet d'arbres... Corot (1796-1875) fut le maître le plus illustre de cette école, poète autant que peintre, se plaisant à rendre les aspects les plus poétiques de la nature, les lumières du matin, subtiles et douces, sur les arbres et sur l'eau. Cependant, jusque sous le Second Empire, la grande peinture historique avait conservé sa prépondérance : c est
COROT : LE BAIN DE DIANE (Musie de Bordeaux), a Poète'autanl que peintre,
Corot estompe ses paysages d'une brume légère qui transforme la réalité en rêve ; i7 la
peuple de divinités, de nymphes et de faunes qui semblent en être l' émanation subtile.
(cl. hachette.)
LE MOUVFMFNT INTELLECTUEL
LA PEINT U<^ MODERNt
Tom /« arts onl été Tenouotlts fntr It mouvement téaUtte du xi ' ««/f. bmij smtout la pnniare. Oe t'éxle rMér'ifr. tf« <n>nnte 10 «kA à k i . l'école impressionniste, taj<Ktén$ét par l'tmpltà d'une techm^ue nouille. Au rtste. le triomphe du Rêalivne napm tmi k fèttmJM Àa anàmmm fi^mm m mi,
Idiollstne, ttotarrvt*et%t .
MILLET : LA BERGÈRE, a Une deces loiUs du maître tout imprignées de méditation untimentale, de mélancolie et aussi d'une sorte de ccmmunicn avec l'âme obscure des béle^ et la vie sourde des choses, (cl. kuhn.)
Courbet (i 81 9- 1877) qui se chargea de la détrôner et qui se fit le chef de l'insurrection réaliste. Démocrate ardent, révolutionnaire, il lança des formules analogues à celles des Concourt et de Zola : « Le réalisme, proclama-t-il en 1855, est par essence l'art démocratique... Poursuivre les idées, les mœurs, l'aspect de mon époque selon mon appréciation, — être non seulement un peintre, mais encore un homme, en un mot faire de l'art vivant, tel est mon but. >' Rejetant les sujets historiques, Courbet se mit donc à peindre « sans pose » des scènes familières ; il exposa des tableaux aux titres significatifs, les Casseurs de pierres, VEnterremenl à Ornans, les Demoiselles des hords de la Seine, qui firent scandale, lui valurent d'être exclu des « Salons » officiels, mais applaudi et suivi par la jeunesse comme l'avait été Delacroix. A la génération de Courbet appartient un autre grand peintre. Millet (1814-1875), réaliste puisqu'il fut l'interprète fidèle de la vie paysanne dans ses gestes les plus humbles, mais dont l'œuvre, d'une émouvant: gravi'.é, invite à la méditation.
Par la suite, sous l'influence de Manet (1833-1884), le réalisme s'orienta vers l'impressionnisme. Il s'efforça de trouver des procédés nouveaux pour exprimer toute la vie et tout l'éclat de la lumière. Ce fut un éclatant feu d'artifice dont on s'est lassé de nos jours pour revenir, par les détours les plus imprévus et les théories les plus hasardeuses, à la simplicité, à l'ordre et à la composition décorative. Quelques-uns des plus grands maîtres de la peinture contemporaine, travailleurs indépendants, ne se rattachent d'ailleurs à aucune école : ils ne furent ni réalistes, ni impressionnistes, ni classiques, ni romantiques ; il leur suffît d'être euxmêmes : tel Puvis de Chavannes (1824-1898), peintre de vastes fresques d'une composition harmonieuse et d'une noble sérénité.
Bien que la statuaire classique ait conservé des partisans fidèles qui prétendent continuer la tradition antique, la sculpture a, elle aussi, évolué vers le réalisme ; elle a eu, comme la peinture, ses novateurs audacieux qui se sont imposés par la puissance de leur génie, Carpeaux sous le Second Empire, et plus près de nous le maître Rodin. Carpeaux (1827-1875), élève de Rude, sut animer ses groupes et ses bustes d'une vie ardente ; nul mieux que lui n'a su traduire, dans le bronze ou la pierre. « les sensations physiques, le frémissement du plaisir, la flamme du regard, le rire de la gaieté, l'excitation musculaire de la danse ». Rodin (1840-1917), d'un génie plus vigoureux, plus profond et plus ample, plus dédaigneux encore des formules académiques, a exprimé comme « au paroxysme » toutes les passions et toute la douleur humaines; la plupart des personnages et des groupes qu'il a façonnés se rattachent à un ensemble monumental, la Parle de l'Enfer, où passe le souffle de Dante et de Michel-Ange.
Des trois arts majeurs, l'architecture est celui oui s'est le moins dégagé du joug académique. La plupart des œuvres de la fin du dix-neuvième siècle témoignent de plus d'habileté que d'originalité véritable. La plus remarquable, faite d'une combinaison éclectique de styles, est l'Opéra de Charles Garnier, construit sous le Second Empire. Avec tous les éléments nouveaux que leur offre la construction métallique, les architectes, malgré quelques essais hardis tels que la Galerie des Machines et la Tour Eiffel, construites pour l'Exposition universelle de 1889, ne sont pas encore parvenus à créer un style original.
En revanche, il s'est produit à la fin du siècle une véritable renaissance des arts décoratifs. Des artistes de grand talent ont renouvelé l'art de la céramique.
FANTIN-LATOUR : L'ATELIER DE MANET AUX BATIGNOLLES. /» Uw
belle composition à la manière des peintres hollandais. Autour du maître {assis det^ant son chevalet), ses disciples et Us défenseurs de la forme d'art nouvelle. (cL. HACHETTE.)
LE MOUVEMENT INTELLECTUEL
UKAXD S,\LON UL . . ,U. : . '
(CL. AKT rr DCCOIUTION.)