LE PRÉSIDENT WILSON ET LES QUATORZE
POINTS. £l 0 Le président de la grande République américaine, Woodrov^r Wilson, avait tenu à venir siéger lui-même à la Conférence de la Paix comme chef de la délégation des États-Unis. Il manifestait ainsi sa volonté de faire prévaloir dans le règlement final du conflit les principes qu'il avait posés. En effet dans un message adressé le 8 janvier 1918 au Congrès Pologne indépendante : — enfin l'organisation dune
paix.
Au nombre des quatorze points figuraient : l'abolition de la diplomatie occulte et des traités secrets ;
— la réduction au minimum des armements nationaux ; — la conclusion de conventions coloniales également basées sur les Intérêts des populations indigènes et » les demandes équitables des gouvernements » ; — l'évacuation de tous les territoires russes, et une aide à la Russie de façon à assurer ■• l'Indépendance de son développement politique et national... sous un gouvernement qu'elle aura choisi elle-même
— la restauration de la Belgique rétablie dans sa pleine souveraineté sans limitation aucune ; — la restauration des pays français dévastés et la réparation ■ du tort fait à la France en 1871, en ce qui concerne l'Alsace- Lorraine " ; — le " réajustement des frontières italiennes... suivant les lignes des nationalités clairement reconnaissables > ; — l'assurance d'un libre développement pour les nationalités de l'Autrlche-Hongrle et de l'empire ottoman ; — la reconstitution d'une
« Société générale des nations ayant pour objet de fournir des garanties réciproques d'indépendance politique et territoriale à tous les États, petits ou grands. "
Ce programme de paix, par ses formules larges et peu précises, était susceptible d'interprétations diverses, mais son inspiration était aussi nette qu'elle était noble : les quatorze points du président Wilson dérivaient tous d'un même principe, considéré comme le fondement du nouveau droit international, à savoir le principe du droit des peuples à disposer librement d eux-mêmes.
D'autre part la réalisation du programme wilsonien, dans toutes ses parties, ne pouvait se concevoir qu'à une condition : l'existence d'une nouvelle charte internationale, substituant aux rivalités anciennes une Société des Nations. Droit des peuples et Société des Nations, tel était le haut idéal qu'incarnait le président Wilson; ainsi s'explique l'immense prestige dont il jouissait alors dans le monde entier, surtout auprès des peuples qui avaient été le plus cruellement éprouvés par la guerre.
L'APPLICATION DE LA DOCTRINE. eJ û
Mais l'application d'un tel programme se heurtait à de multiples difficultés. De ces difficultés les unes tenaient à l'idéalisme même qui le caractérisait, car rien n'est plus difficile, dans l'ordre politique et social, que de convertir des principes absolus en réalités viables. Nul, parmi les Alliés, ne songeait à contester le droit des nationalités à disposer librement d'elles-mêmes ; mais les aspirations nationales n'étaient pas chez tous les peuples également claires et définies ; les diverses nationalités n étaient pas juxtaposées de telle façon qu'il fût toujours possible de les départager « suivant des lignes clairement reconnaissables >' ; en maintes régions d'Europe ou d'Asie, elles s'enchevêtraient au contraire d'une façon inextricable ; et dès qu'il s'agissait de tracer les cadres des Etats, on ne pouvait pas faire abstraction de certaines nécessités vitales, d'ordre géographique ou économique, qui se trouvaient parfois en opposition directe avec les aspirations nationales des populations.
De même tous les Alliés étaient d'accord pour constituer, selon le vœu du président Wilson, une Société des Nations ; mais pour que cette Société des Nations ne restât pas une formule vide de sens, il fallait — et c'était là peut-être la difficulté la plus redoutable — que chacun des Alliés consentît à faire table rase de tout un long passé d'égoïsme national, de tous les préjugés — si fortement enracinés chez certains peuples — , de race, de nation et de couleur, des traditions historiques séculaires que se transmettent
les générations : toutes conditions également difficiles à réaliser, en Amérique aussi bien qu'en Europe, peut-être même davantage en Amérique qu'en Europe. Sur le terrain des principes, le président Wilson ne devait rencontrer nulle part d'opposition plus forte que dans son propre pays, aux Etats-Unis.
LES DIFFICULTÉS DE FAIT, ta û Non moins grandes étaient les difficultés qui résultaient de la situation de fait créée par la guerre. II semblait
GUERRE DE RUES A BERLIN (10 novembre 1918.) a La défaite déchaîr.a m
Allemagne des troubles révolutionnaires qui se prolongèrent jusqu'en 1919. Il y eut
des eombats dans les rues de Berlin. Onaperçoit ici un poste de mitrailleurs en position
sur la Fontaine de Neptune, devant le Château Royal. (CL. ILLUSTRATION.)
qu'on eût aboli brusquement plusieurs siècles d'histoire et que l'Europe moderne fût en voie de disparition. Quatre grands Empires s'étaient effondrés. Empire russe. Empire allemand. Empire austro-hongrois. Empire ottoman ; sur leurs ruines, c'était un pullulement d'Etats nouveaux, ressuscites d'un passé lointain, quelques-uns revenus du fond du Moyen Age, la plupart n'ayant encore qu'une existence précaire. L'ancien empire des Tsars se décomposait en Russie proprement dite. Etats baltiques sans liens les uns avec les autres — Finlande, Esthonie, Lettonie, Lithuanie —, Pologne reconstituée par le rapprochement de ses trois tronçons, russe, prussien et autrichien, Ukraine, dont l'individualité nationale paraissait mal définie, Républiques caucasiennes de Géorgie, d'Azerbeïdjan et d'Arménie. L'an-
LA VICTOIRE ET LA PAIX
cicii empire des Habsbourg faisait place à une République d'Autriche, à une République tchéco-slovaque — l'ancien Etat de Bohême, celui-ci du moins se distmguant par la vigueur de ses traditions et sa vitalité nationale — , une République de Hongrie, un Royaume uni des Serbes. Croates et Slovènes qui sur l'Adriatique se trouvait en violent antagonisme avec les Italiens maîtres de Trieste, enfin une grande Roumanie ayant absorbé la Transylvanie hongroise et la Bessarabie russe. La ruine de l'Empire ottotn.in posait la question capitale de Constantinople et des détroits, sans compter le vaste problème de la réorganisation de l'Asie occidentale, qui avait donné lieu, au cours même de la guerre, à des accords secrets entre la France et l'Angleterre. Dans la seule Allemagne, de constitution plus robuste et de population plus homogène, 1 armature unitaire subsistait : mais à la périphérie, toutes les provinces non allemandes, Alsace-Lorraine, Slesvig, Posnanie, Haute-Silésie, étaient ou devaient être détachées. Ainsi d'innombrables problèmes de frontières se posaient, et chacun d'eux suscitait de si âpres compétitions que, les armistices à peine signés, on voyait se rallumer déjà de nouvelles guerres.
Aux conflits nationaux venaient s'ajouter les luttes sociales qu'avait inaugurées la Révolution russe et qui semblaient devoir se propager dans le monde entier avec rapidité, à la faveur de la crise économique et de la dépression morale engendrées par la guerre. En effet, dans tous les États belligérants, surtout en Europe centrale — Allemagne et Autriche, — le peuple avait profondément souffert et souffrait encore du blocus et des restrictions alimentaires : la misère et la faim pouvaient l'entraîner aux pires excès. D'autre part l'équilibre économique, devenu si complexe dans la période contemporaine, se trouvait détruit non seulement par les charges et les ruines que la guerre avait accumulées, entraînant une diminution de la richesse générale, mais par le ralentissement de la production dans toute l'Europe, la paralysie complète de la vie économique dans l'Europe orientale, la désorganisation de l'industrie, du commerce et des moyens de transport dans le monde entier ; le mal était aggravé encore par tous les expédients financiers auxquels les gouvernements avaient eu recours pendant la guerre, tels que la mise en circulation d'une énorme quantité de monnaie de papier — plus de trente milliards de francs pour la France — . Les bolcheviks espéraient profiter de cet état de crise pour déchaîner la Révolution universelle : leur propagande active entretenait partout les haines de classes et s'efforçait de multiplier les conflits. Le bolchevisme sévissait dans tous les pays détachés de 1 empire russe.
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en Finlande, en Ukraine ; il triomphait momentanément en Hongrie (mars 1919), et faisait les plus grands efforts pour s'emparer du pouvoir en Allemagne. Le? Alliés s'inquiétaient de cette dangereuse force d'expansion du bolchevisme et le traitaient en ennemi, sans vouloir cependant s'engager à fond dans l'aventure d'une guerre de Russie. Ainsi la situation générale était plus instable et plus trouble qu'elle n'avait jamais été, et l'Europe surtout, cette Europe qu'il s'agissait de reconstruire sur des bases nouvelles, semblait n'être plus, dans ses régions centrale et orientale , qu'un chaos informe, réfractaire à tout principe d'ordre, quel qu'il fût.
LA SOCIÉTÉ DES NATIONS, a a Néanmoins, sur la proposition du président Wilson, les Alliés se mirent d'accord pour conclure, avant tout règlement de paix, le pacte de la Société des Nations. Ce pacte, dont on espère qu'il marquera le début d une ère nouvelle dans l'histoire des relations internationales: fut voté par la Conférence de la Paix le 28 avril 1919.
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SIGNATURE DU TRAITÉ DE PAIX AVEC L'ALLEMAGNE DANS LA GALERIE DES GLACES A VERSAILLES LE 28 JUIN 1919. o Dam aile
même galerie des Glaces qui, en 1871, a vu se constituer l'Empire d'Allemagne est signée en 1918 la paix qui consacre sa défaite. Debout, une main sur la table, Clemenceau, qui préside la séance; à sa gauche Lloyd George; à sa droite Wilson. Ici et là des plénipotentiaires alliés, des généraux, des invités, des journalistes. (cL. CHUSSEAU-FtAVIFNS.)
Les principales stipulations sont les suivantes : La Société des Nations comprend comme membres originaires tous les Etats représentés à la Conférence, et les Etats restés neutres qui auront donné leur adhésion dans un délai déterminé ; les autres Etats — l'Allemagne — ■ pourront en devenir membres si leur admission est prononcée par les deux tiers de l'Assemblée. Les membres de la Société se garantissent mutuellement, contre toute agression extérieure, le maintien de leur intégrité territoriale et de leur indépendance politique. Ils s'engagent à réduire leurs armements, à soumettre leurs différends à l'arbitrage, à n'avoir recours à la guerre en aucun cas avant l'expiration d'un délai de trois mois passé la sentence des arbitres. Si un membre de la Société recourt à la guerre contrairement aux engagements pris, les autres membres rompent avec lui toutes relations commerciales et financières et contribuent à la constitution de la force armée qui doit assurer le respect du pacte. L'action de la Société, dont le siège est à Genève, s'exerce : 1" par une Assemblée des représentants de tous les membres de la Société, chaque membre ne disposant que d'une seule voix 2° par un Conseil de neuf membres — un représentant de chacune des principales puissances (France,
Angleterre, Etats-Unis, Italie, Japon), et des représentants, désignés par l'Assemblée, de quatre autres États.
Telle qu'elle se trouvait constituée, la Société des Nations restait bien en deçà des espoirs que les déclarations du président Wilson avaient suscités. La Conféience n'avait pas osé s'engager hardiment dans des voies nouvelles. Le recours à la guerre n était pas absolument interdit; la limitation des armements n'était pas réellement obligatoire ; et comme d'autre part, en dépit des propositions françaises, on n'avait prévu l'organisation d'aucune force internationale, la Société des Nations se trouvait dépourvue de tout moyen d'action efficace. Le président Wilson lui-même, en faisant inscrire dans le pacte la recornaissance explicite de la doctrine de Monroë,y avait introduit une clause contradictoire avec son principe. La Société des Nations qui devait être la clé de voûte du nouvel édifice international, ne recevait donc qu'une existence précaire; elle existaitcependant, et, si faible et imparfaite qu'elle fût. elle portait en elle des germes précieux, susceptibles ''d'un développement infini».