‹ Nouvelle histoire de FranceChapitre 60 sur 227 · CHAPITRE V LOUIS XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LOUIS XIV

Le Roi, la Cour et le Gouvernement.

RÈGNE PERSONNEL DE LOUIS XIV. a a Louis XIV avait vingt-deux ans en 166L Au lendemain de la mort de Mazarin, il réunit les secrétaires d'État. « Jusqu'à présent, leur dit-il, j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires ; je serai, à l'avenir, mon premier ministre. Vous m'aiderez de vos conseils, quand je vous les demanderai. Je vous prie et je vous ordonne de ne rien sceller que par mes ordres, de ne rien signer sans mon consentement. » Louis XIV manifestait ainsi, en termes nets et fermes, sa volonté d'être réellement le roi, c'est-à-dire celui qui gouverne. Cette volonté ne se démentit pas un instant pendant tout le règne ; Louis XIV n'eut jamais de premier ministre, il fut constamment le roi.

LE ROI. JH 0 Louis XIV était de taille moyenne ; mais il en imposait à tous par un air de noblesse et de majesté sans fierté, qui se retrouvait dans ses moindres gestes, et qui, au dire du duc de Saint-Simon, son contemporain, « en robe de chambre comme dans les fêtes », au billard comme à la tête de ses troupes, le faisait paraître « le maître du monde ». Il n'avait point de brillantes qualités d'esprit et son intelligence était ordinaire. Mais il avait un solide bon sens ;

LOUIS XIV, pu N«ntemi (Bibl. N«t.). t t'n L«ù xiy w«-,«* *iyj*ii^

non encOTt rtfmtsx de la magnificence pomfieute qoe^troAùra Rigmtd^OH «Mtfwm du roi (lu il était te plus hel homme dt ton rovawne. La ptTTwqm at éétà è m mÊm*

il était réfléchi et tenait à ne rien décider qu'après s'être bien renseigné auprès de ceux qui savaient. Il avait aussi beaucoup de courage moral et une fermeté de cœur qui parut surtout dans les dernières

IjOUIS XIV PRÉSIDANT LE CONSEIL DES PARTIES (Mus~ de Versailles), a

Le roiesl assis au haut bout de la tatle dans un fauteuil ; les conseilleTS cotwerts comme lui,

sont assis sur des tabourets ou se tiennent debout. Au bas bout, des secrétaires afioliçucnt

le sceau royal sur des pièces signées.

années de sa vie, aux temps désastreux de la guerre de succession d'Espagne. Les pires catastrophes le frappèrent alors : il vit ses armées vaincues, la France envahie, sa capitale menacée, la mort de son fils le Grand Dauphin, puis celle de son petit-fils, le duc de Bourgogne, de sa petite-fille, de son arrière petitfils, tous les trois enlevés en quelques jours par un mal soudam et mystérieux. Tant de malheurs, cruellement ressentis, ne purent l'abattre ; pas un instant il n'abandonna la direction des affaires ; il espéra contre toute espérance, « il se montra inaltérable et supérieur à tout, sans la plus petite affectation », et cette fermeté si noble lui gagna l'admiration de ses ennemis euxmêmes.

LES IDÉES DE LOUIS XIV. /H a Louis XIV avait peu d'idées personnelles. Il en était une fortement enracinée dans son esprit et qui domina toute sa vie. On lui avait dit dans son enfance qu'il était une « divinité visible », un « vice-Dieu ». Le premier modèle d'écriture qu'il eut à copier était ainsi conçu : « L'hommage est dû aux rois ; ils font ce qui leur pla^t ». Il s'était donc pénétré de cette idée qu'il était un être à part, tenant sa couronne de la volonté divine, roi par la grâce de Dieu, son « lieutenant » sur terre. A Dieu, mais à Dieu seul, il aurait un jour à rendre des comptes.

De cette idée, que presque tout le monde admettait alors, L.ouis XIV tirait deux conséquences. D'abord, lieutenant de Dieu, il devait être le maître absolu, libre de dispo:er des biens, de la personne, de la vie même de ses sujets, lesquels avaient le devoir de lui obéir « sans discernement ». En second lieu, il ne devait user de son omnipotence que pour « tout rapporter au bien de l'État » ; il avait l'obligation de remplir

en conscience « son métier de roi », — le mot est de lui. Aussi bien, nul à ses yeux ne pouvait suppléer le roi : « Comme il est d'un rang au-dessus des autres hommes, a-t-il écrit, il voit aussi les choses qui se présentent d'une manière plus parfaite qu'eux. Tenant pour ainsi dire la place de Dieu, nous semblons être participants de sa connaissance ».

Ce métier de roi, Louis XIV l'exerça en effet avec une conscience scrupuleuse et une rare application.

Il entendait voir lui-même toutes les affaires ; il les étudiait chaque jour plusieurs heures le matin, plusieurs heures le soir, soit seul, soit avec ses secrétaires d'Etat. L'emploi de son temps était minutieusement déterminé et il se conformait exactement au règlement qu'il avait établi pour chaque jour et chaque heure. « Avec un almanach et une montre, a écrit Saint-Simon, on pouvait, à trois cents lieues de lui, dire avec justesse ce qu'il faisait. »

L'ÉTIQUETTE, a 0 L'idée qu'il était le lieutenant de Dieu avait inspiré à Louis XIV le plus prodigieux orgueil. Il prit pour emblème un Soleil resplendissant : d'où son surnom de Roi Soleil. Sans la crainte du diable, prétend Saint-Simon, il se serait fait adorer. S'il l'eût essayé, il aurait trouvé des adorateurs : pour traverser sa chambre vide les courtisans se découvraient et, devant le lit royal ils faisaient une révérence, comme à l'église devant le tabernacle. Louis XIV organisa le culte de la majesté royale, et chacun des actes ordinaires de sa vie quotidienne, lever, dîner, promenade, chasse, souper, coucher, devint un épisode du culte, une cérémonie publique dont tous les détails étaient minutieusement réglés : c'est ce qu'on appelait l'étiquette.

II se levait à huit heures. Aussitôt les courtisans étaient introduits dans sa chambre, par séries, que l'on appelait les entrées. Pour le lever, il y avait six entrées, et c'était, après la dernière entrée, une centaine de

CHAMBRE A COUCHER DE LOUIS XIV AU CHATEAU DE VERSAILLES. 0 Restaurée en 1838, la chambre de Louis XIV est à t>eu près telle quelle était aux derniers jours du roi, avec la balustrade qui isols le lit royal comme, dans une église, l'autel.

LOUIS XIV

personnes qui se trouvaient dans la chambre. Les plus favorisés étaient admis dès le moment où le roi sortait du lit et mettait sa robe de chambre ; les moins favorisés n'entraient que lorsqu'il s'était frotté les mains à une serviette imbibée d'alcool, — ce qui était à peu près toutson débarbouillage, — et achevait de s'habiller. L'étiquette indiquait qui devait présenter les diverses pièces de l'habillement. Par exemple, la chemise de jour, apportée dans une enveloppe de soie blanche, devait être présentée par un fils du roi, ou un prince du sang, à leur défaut par le grand chambellan. La manche droite devait être tenue par le premier valet de chambre, la manche gauche par le premier valet de garde-robe.

Habillé, le roi entrait dans son cabinet, donnait des ordres pour la journée, puis se rendait à la messe. Au sortir de la chapelle, à dix heures, il tenait conseil avec ses ministres jusqu'à une heure, quelquefois plus tard. A une heure, il dînait, seul, dans sa chambre. L'étiquette était aussi minutieuse que pour le lever. Chaque pla}: était apporté par un gentilhomme, précédé d'un huissier et d'un maître d'hôtel, escorté de trois gardes du corps, carabine à l'épaule. Cinq gentilshommes étaient en permanence debout derrière le roi. C'était là l'étiquette des dîners ordinaires. Les jours de gala et de grand couvert, le roi, toujours seul à table, avait autour de lui une trentaine de personnes.

LAGALERIE DES GLACES A VERSAILLES, a Par moJiU Ja ' stuU Lmù XIV: magnifiltte avec un air de maialé nui rappelle le maître lui-mârte. Je la décoralion la plus somptueuse (lui soit, la galerie doit son nom aux panneaux de glace qui ferment les arcades, face aux arcades des fenêtres. {CL- HACHETTE.)

LA MODE VERS 1685 (BIbl. Nat.). a Pour les hommes, la mode al éUtanle. tamp. tueuse; elle associe la dentelle à la soie, au velours et recherche la cemplicatkn de* vêtements; pour les femmes, av contraire, sous l'influence grandissante de Mme de Mmlenon elle s'assagit considérablement .

parmi lesquelles seize gardes en armes et un aumônier. Ces jours-là. le public était admis à contempler Sa Majesté mangeant.

Après le dîner, le roi sortait, soit pour chasser, soit pour se promener, le plus souvent en carrosse, et parfois conduisant lui-même. Une véritable foule suivait ses pas. Au retour, il changeait de vêtemenls, avec le même cérémonial que pour le lever. Puis il s enfermait dans son cabinet pour lire les rapports des secrétaires d'État, ou pour écrire ses lettres. Il travaillait une ou deux heures, s'en allait ensuite converser avec les dames et soupait à dix heures, avec sa famille, en grand cérémonial. Après le souper venaient bal, concert, représentation théâtrale, ou le jeu de cartes, un très gros jeu ; et c'était enfin le coucher, aussi public et compliqué que le lever.

LA COUR. /S £/ h& cour, déjà si brillante sous François I'^'', mais désorganisée pendant les guerres de religion, et redevenue très simple, presque militaire avec Henri IV, prit, sous Louis XIV, une étonnante extension. Elle comprenait la Maison militaire, dix mille hommes aux uniformes resplendissants, et la Maison civile, quatre mille personnes environ, partagées en six services. Ces services étaient dirigés par six grands officiers, grand aumônier, grand maître de France, grand chambellan, grand écuyer, grand veneur, grand fauconnier. Le seul service de la bouche du roi, c'est-à-dire l'ensemble des gens employés pour la table du roi, comptait, partagées en sept offices, quatre cent quatre-vingt-dix-huit f>ersonnes.

Les chefs des services étaient de la plus haute noblesse : le grand maître de France, chef des services de la

UN BAL A LA COUR DE LOUIS XIV (Bibl. Nai.). a Bal* à la Frama.se • contint l'indiqut une inscriplicn au centre de la gravure. Le roi danse le menuet. Au premier plan, à droite, un * officier » apporte des fruits, A souche, une dame tient la musique du menuet de Strasbourg.

bouche, était le premier prince du sang, le prince de Condé. La plupart remplissaient réellement leurs fonctions, servaient à table, donnaient la chemise. C'étaient encore des nobles qui remplissaient les charges secondaires, gentilshommes panetiers, gentilshommes échansons, gentilshommes écuyers tranchants, etc. Ceux qui n'appartenaient pas à la maison, les courtisans, rêvaient de servir : on attendait comme la plus rare faveur, le soir après le jeu de cartes, d'être désigné par le roi pour lui porter son bougeoir quand il se rendrait à sa chambre à l'heure du coucher.

Le roi domestiquait ainsi la noblesse : il voulait la voir tout entière autour de lui dans l'immense château qu'il s'était fait construire à Versailles. Quiconque ne venait pas à la cour n'avait nulle faveur à espérer : « C'est un homme qu'on ne voit jamais, répondait Louis XIV, quand on sollicitait pour un absent ; je ne le connais pas. »

LE GOUVERNEMENT, a a Pour la noblesse,

qui devint ainsi réellement sa noblesse, Louis XIV n'admit que trois façons de vivre : au service de sa personne ; à ses armées ou sur ses vaisseaux ; à la Cour, dans l'oisivité. Il n'employa pas de nobles dans le gouvernement et dans l'administration du royaume, les réduisit à des rôles de parade. Louis XIV gouverna et administra avec des bourgeois. « Il n'était pas de mon intérêt de choisir des hommes de dignité plus éminente, a-t-il écrit à propos de ses ministres. Il était important que le public connût par le rang de ceux dont je me servais que je n'étais pas en dessein de partager avec eux mon autorité. «

Les principaux offices de gouvernement étaient ceux de chancelier, de contrôleur général des finances, et de secrétaire d'Etat. Le chancelier était le chef de la justice ; il était en même temps le président de tous les Conseils en l'absence du roi. Le contrôleur général était le ministre des finances. Les quatre secrétaires d'Etat, secrétaire de la Maison du Roi, secrétaire des Affaires étrangères — on disait de l'Etranger — secrétaire de la Guerre, secrétaire de la Marine, conservaient chacun, outre la direction de leurs ministères spéciaux, la haute main sur l'administration générale d'une portion de France, comme sous Henri II. En théorie, ces secrétaires d'Etat n'étaient que des ' commis » chargés de préparer le travail, de présenter les affaires au roi, d'entendre ses décisions « sans une seule réplique », et d'en assurer l'exécution. « Il me faut rendre vos services comme je les désire, écrivait Louis XIV au plus glorieux d'entre eux, Colbert, et croire que je fais tout pour le mieux. >'

Le roi était assisté en outre de ministres d'Etat et de conseillers d'État qui composaient les Conseils. Il y avait sept fois par quinzaine « Conseil d en haut » où étaient examinées toutes les grandes affaires et où le roi n'appelait que les ministres en faveur; le lundi, tous les quinze jours, Conseil des dépêches où le roi prenait connaissance de la correspondance des intendants et par suite examinait tout ce qui concernait l'administration des provinces ; deux fois par semaine, le mardi et le samedi. Conseil des finances ; enfin quotidiennement Conseil des parties, sorte de tribunal suprême en matière civile et en matière administrative.

Les agents du roi dans les provinces étaient les gouverneurs et les intendants. Les gouverneurs étaient comme auparavant choisis dans la plus haute noblesse. Mais le roi les gardait le plus souvent auprès de lui à Versailles, et leur titre était presque purement honorifique. La réalité des pouvoirs était aux mains de l'intendant placé à la tête de la généralité, division administrative plus petite que la province. L'intendant levait les troupes, les cantonnait, les payait. Il présidait, s'il le voulait, les tribunaux, et pouvait au besoin

LOUIS XIV

NICOLAS FOUQUET, par Bourdon (Mu.ée de Versailles), 0 Cèluil. au dire

de tous, un homme habile, charmant et heureux. Son visage rétJond assez bien, avec ses

grands yeux et sa bouche aimable, au charme tjue lui prêtent ses contemporains. Il lut

habile assurément, mais paya cher son bonheur. (cL. hachette.)

juger lui-même. Il avait la haute main sur les finances, sur l'administration des villes, grandes ou petites, sur tous les travaux publics." L'intendant, a-t-on dit, c'était le roi présent en la province » ; il resta tel jusqu'à la Révolution de 1789.

Coîbert.

DISGRACE DE FOUQUET. a 0 Louis XIV n'admit d'abord que trois ministres au Conseil d'en haut : le surintendant des finances Fouquet, le secrétaire de la Guerre le Tellier et le secrétaire des Affaires Etrangères Hugues de Lionne. Fouquet aspirait ouvertement à la succession de Mazarin. Fastueux et prodigue, mais usant du trésor public comme du sien propre, pensionnant écrivains, artistes, courtisans, il éclipsait le jeune roi par sa richesse et sa magnificence. Il s'était fait construire à Vaux près de Melun un château dont le Nôtre avait dessiné les jardins et qui lui avait coûté neuf millions de livres. Mais Louis XIV, méfiant et jaloux, avait hâte de se débarrasser de lui : il le fit arrêter brusquement dès sep-

commua en emprisonnement perpétuel. La charge de surintendant fut supprimée.

Le principal artisan de la disgrâce de Fouquet était l'ancien intendant de Mazarin, Colbert, qui avait su devenir en peu de temps l'homme de confiance de Louis XIV.

COLBERT. 0 0 Jean-Baptiste Colbert avait alors quarante-deux ans. Il était le fils d'un marchand drapier de Reims : la boutique paternelle était à l'enseigne du « Long Vêtu ». Entré au service de Mazarin et devenu son intendant, il avait géré avec habileté et honnêtement sa malhonnête fortune. Aussi le cardinal, dans son testament, recommanda au roi « de se servir de lui, étant fort fidèle ». Après la disgrâce de Fouquet, il fut nommé contrôleur général des finances. Plus tard il reçut les charges de surintendant des bâtiments, secrétaire d'Etat de la maison du roi et de la marine.

Colbert aimait le travail avec pcission et il aurait voulu que tout le monde travaillât dans le royaume. Quant à lui il déclarait qu'il ne vivrait pas six ans s'il avait le malheur d'être condamné à l'oisiveté. En entrant dans son cabinet le matin à cinq heures et demie, s'il apercevait son bureau surchargé de dossiers, il se frottait les mains de plaisir, comme un gourmet devant une table bien servie ; il ne travaillait guère moins de seize heures par jour. Aussi faisait-il grise mine aux solliciteurs qui venaient le troubler dans son labeur. On l'avait surnommé le Nord, tant son

U: CHATEAU DE VAUX (Bibl NjO. ^Sitaii VaaJt.Vkmtt, tmit Mehm.

/•• château de Foajuet devint, smis son hahile et proJigoe dmctiim, la pim fmtmmtt

demeure du royaume de France. Il fut construit por L-wis Lt Vaa,ééc9ripmLeBnm:

les jardins furent dessinés par Le Nôtre.

tembre 1661, juger et condamner pour malversations accueil était glacial. Un jour une dame s'étant mise à à la peine du bannissement que la « clémence » royale genoux pour le supplier d'écouter sa requête, Colbert

BUSTE UE COL-BERT, par Coysevox (Musée (il\ Louvre). Û Lz visage trahit.

sous If. ciseau de Cçysevox, l'esprit préociupé, stvcieux, tendu par i'effort contimitl, le

Iracail incessant. Tel fut tien Colhert, le plus laborieux des hommes et le plus remar-

Qualle des ministres de Lr.uis XIV. (ri . HACHETTt.)

se mit à son tour à genoux en face d'elle et lui dit : " Je vous conjure de me laisser ^ repos. »

C'était un esprit clair et qui savait admirablement « débrouiller » les affaires. La tâche qu'il accomplit fut immense. Il suffît seul, jusqu'à sa mort (1683), pendant vingt-deux ans, à neuf de nos ministères actuels : finances, intérieur, commerce et industrie, agriculture, travaux publics, marine, colonies, beauxarts, et, pour partie, la justice. Michelet a justement dit de lui qu'il fut le bœuf de labour de Louis XIV. Du reste il ne travailla pas seulement par goût personnel, mais surtout par patriotisme, par passion de la grandeur publique, par dévouement à son roi et à la France ; il travailla parce qu'il les voulait le premier roi et le premier royaume de l'Europe.

BUT DE COLBERT. £t Û L'idée qui inspira tous les actes de Colbert fut la suivante : faire la France plus riche, « lui assurer l'abondance d'argent » en empêchant le numéraire de sortir de France et on attirant le numéraire étranger : cela pour augmenter les ressources applicables à la politique, appauvrir les Etats voisins et par suite porter la France au plus haut degré de puissance dans le monde.

Pour atteindre ce résultat, il travailla à réorganiser les finances, à développer l'industrie, à accroître le commerce.

LES FINANCES. 0 B> ^n matière de finances, Colbert commença par poursuivre ceux qui, à l'exemple de Mazarin, avaient volé l'Etat. Quelques centaines de financiers furent condamnés par un tribunal spécial, la Chsmbre ardente, à restituer cent dix millions de livres.

En même temps, il s'efforçait de mettre de la clarté et de l'ordre dans l'administration financière, où l'on n'avait presque jamais vu que la plus extrême confusion. Les finances furent de tout temps le point faible de la monarchie, et ce furent les difficultés financières qui amenèrent en fin de compte la Révolution et la ruine de la royauté. Ces difficultés tenaient pour une bonne part à ce que les rois dépensaient au jour le jour sans compter, sans songer au lendemain, sans même s'assurer que les recettes suffiraient pour payer les dépenses. De là le déficit, les emprunts et les dettes. Colbert fit tenir des comptes exacts, quotidiens, distincts, des recettes et des dépenses. Ces comptes, arrêtés chaque année, devaient servir de guide pour l'année suivante. Ils devaient permettre d'établir ce que Colbert appelait l'état de prévoyance, c'est-à-dire de régler les dépenses de telle sorte qu'elles ne fussent pas supérieures aux recettes et qu'on ne fût pas obligé de s'endetter. Ce système très prudent fut appliqué pendant une dizaine d années.

Mais à partir de 1672, les guerres perpétuelles, la construction du château de Versailles firent croître démesurément les dépenses ; les recettes furent insuffisantes et bientôt plus rien ne resta de la bonne organisation ébauchée par Colbert.

L'INDUSTRIE. 0 0 Ses efforts pour développer l'industrie furent plus heureux, et c'est vraiment à Colbert que la France doit d'être devenue une grande puissance industrielle. Il reprit et compléta l'œuvre commencée par Henri IV. Il développa les industries déjà existantes : draps, tapisseries, soieries ; il créa les industries qui manquaient à la France : glaces, porcelaines, dentelles, acier. Abbeville, Elbeuf, Louviers, Sedan, Carcassonne devinrent les plus grands centres de tissage des draps ; les Gobelms à Paris, Aubusson, Beauvais fabriquèrent d'admirables tapisseries ; Lyon, des tissus de soie, des étcfîes d'or incomparables. Sèvres fabriqua des porcelaines que l'on achetait auparavant en Saxe ; Saint-Gobain en Picardie, les glaces que l'on tirait de Venise ; Alençon, Chantilly, le Havre, les dentelles qu'on faisait venir d'Angleterre et de Venise ; Saint-Etienne, l'acier de Suède.

LOUIS XIV

LOUIS XiV, pat Kigaud iMiuec du l ouvrcJ.

Le roi a qtaïaiiU'huit ans, tnthtn. Une main suit e ueptre, l'étu i/u tûsli.me du sacre, mcnUcu de velours bleu à fiiurs de Ht d'or tt de soie hlanche. il a pris, sims le pinceau de Hi/aud, son air un peu Ihéàiral de ' Matlre du Monde '. Sa Majesté est encart rthauitét par U

drapé au-dessus du'lrône en i-eUms hlea. C'esl un mapiifittue portrcH ofidel.

cmklU Hhmmldt

LOUIS XIV VISITANT LES GOBEI^INS (lapisseiie exécutée, aux Gobelins : Musée du Louvre). ^ A souche, U roi, accompagné de Colberl ; on leur filàenle des ouvrages de tapisserie, d'éb?nistetie, d'orfèvrerie exécutés à la n,ûnuJQctue. * C'est oLr,\cct hôtel, disait U Mercure de France, que se sont instruits et perfectionnés tant d'haUles ouvriers ttui se sont répandus dans te royaume où ils ont poussé Us leaux-arts au peint de ne ph» jaire ertvier rù regretter par Us Français Us adnùrabtes ouvrâtes

des Grecs et des Romains.'

Pour ces créations Colbert attira, à prix d'argent et par des concessions de privilèges, des industriels et des ouvriers étrangers. Le roi leur avança de l'argent, les commandita poiîr la construction de leurs établissements et l'achat des matières premières. On vit alors une grande nouveauté et destinée à un grand avenir. Jusqu'alors l'industrie s'exerçait uniquement dans des ateliers restreints : les ouvriers en très petit nombre y travaillaient en famille avec le patron, qui ne disposait que de peu d'argent. Ces ateliers subsistèrent. Mais, en face de l'atelier de famille, apparut l'usine : de vastes bâtiments, édifiés à grands frais, nécessitant de gros capitaux, abritant des centaines d'ouvriers, six mille cinq cents dans une draperie d'AbbeviUe, la plupart inconnus à leurs chefs en raison de leur grand nombre et réduits par suite au rôle de machines humaines. C'était la grande industrie, l'industrie moderne qui commençait.

LES RÈGLEMENTS DE CCLBERT. a 0 Colbert ne voulait pas seulement que la France ne fût plus en rien la cliente de l'étranger ; il voulait que l'étranger devînt en tout le client de la France. Pour gagner cette clientèle, il voulut que les produits de l'industrie française fussent excellents, les plus solides

et les plus élégants du monde. Aussi intervint-il pour régler et pour surveiller la fabrication. 11 n'a pas publié moins de trente-deux règlements et de cent cinquante édits à ce sujet. Par exemple, il rtghi minutieusement la longueur, la largeur des pièces de drap, le nombre des fils de la trame et de la chaîne, la façon d'appliquer la teinture, « âme de l'étoffe ». Il obligea chaque ouvrier et chaque fabricant à signer son travail, en y apposant une marque. Toute pièce défectueuse découverte par les contrôleurs des manufactures devait être saisie, exposée en public sur un poteau avec le nom du fabricant et du marchand ; après quoi elle était lacérée et brûlée. En cas de récidive, fabricant et marchand étaient eux-mêmes, deux heures durant, exposés au poteau avec des échantillons de leurs marchandises. « J'ai toujours trouvé les manufacturiers opiniâtres à demeurer en leurs erreurs », disait Colbert pour expliquer ces mesures rigoureuses.

Il obtint du reste le résultat qu'il poursuivait. « Ce qu'il y a de mieux dans toutes les parties du monde se fabrique à présent en France, écrivait un ambassadeur vénitien ; et telle est la vogue de ces produits que de toutes parts affluent les commandes pour s'en fournir. » C'est vraiment à Colbert que l'industrie

Louis xiV

française doit ses habitudes de travail élégant et fini et sa légitime réputation de probité.

LE COMMERCE. 0 et Pour faciliter la vente des produits de l'industrie française, Colbert ne fit pas un effort moindre que pour la création de cette industrie. Il travailla de son mieux, mais parfois inutilement, à améliorer les conditions du commerce intérieur, et à donner un grand essor au commerce extérieur, spécialement au commerce par mer.

Le commerce intérieur était entravé par de nombreux obstacles. La France présentait alors en petit le spectacle que présente aujourd'hui l'Europe : les provinces avaient chacune leurs douanes, leurs poids, leurs mesures : elles formaient comme autant d'Etats. Les marchandises d'Auvergne payaient pour entrer en Languedoc, celles de Champagne pour entrer en Bourgogne, etc. En outre, les routes étaient rares et en mauvais état.

Colbert ne put ni unifier les poids et mesures, ni faire disparaître toutes les douanes intérieures : elles subsistèrerit jusqu'à 1 789. Mais il put améliorer les voies de communication. Il fit réparer les routes, et s'efforça surtout de développer les voies navigables qui permettaient le transport des marchandises à moindres frais. Il fit achever le canal d'Orléans commencé par Henri IV ; il décida la construction du canal du Midi, proposé par Riquet et destiné à rejoindre l'Atlantique à la Méditerranée. Il aurait voulu que ce canal lût dès lors ce que beaucoup voudraient le voir devenir aujourd'hui, un canal accessible aux navires de haute mer, bateaux marchands ou vaisseaux de guerre.

Le commerce de mer était aux yeux de Colbert le plus fructueux, donc le plus important. Il voulait que la France ajoutât, au commerce de ses propres marchandises, le commerce des produits rares de l'Asie et de l'Amérique, en particulier le commerce des « épiceries », qui avait lait jadis la fortune des Vénitiens, et faisait alors celle des Hollandais. Il créa successivement, à l'imitation de ce qui existait en Hollande, cinq compagnies de commerce maritime, véritables sociétés par actions. La plus importante de toutes fut la Compagnie des Indes orientales qui reçut le privilège de la navigation dans les mers d'Orient depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au détroit de Magellan, avec la concession à perpétuité de Madagascar où les Français avaient pris pied sous Richelieu et de toutes les îles et terres qu'elle pourrait conquérir. Colbert essaya d'en faire une entreprise nationale, d'y intéresser la France entière et non plus seulement les gens des ports ; il y intéressa le roi lui-même et la famille royale. La Compagnie créa alors en Bretagne

ft I.l. i.\r\r/Mi NiA.UClANl (LiiLl. .\alj, a itutiltiitue d'un livre de Savant (1675) qui parle ce titre. On y voit, an premier plan, deux marchantU qui eonclaent une affaire en se frappant dans la moin. A droite, un eomplaUe ; à nauche* ane bovtiqae.

une ville à elle, Lorient, dont le nom .même indiquait la destination (1666). Elle eut là ses chantiers de construction, son arsenal, le port d'attache de sa flotte, ses magasins généraux. La Compagnie fonda des établissements dans l'Ile Bourbon, aujourd'hui la Réunion, et dans l'Inde le comptoir dePondichéry (1676).

D'ailleurs aucune des compagnies créées et protégées par Colbert ne réussit à prospérer véritablement, et la France ne parvint pas à enlever aux Hollandais, comme il le souhaitait, le ccmmerce du monde. Pourtant ses efforts ne furent pas sans résultats : le commerce de la France devint beaucoup plus actif, et la flotte marchande fit plus que doubler entre 1670 et 1680.

LES COLONIES, a a Colbert fut aussi le premier homme d'Etat français qui comprit toute l'importance de la colonisation. Il projetait de donner à la France un immense empire colonial. Il signalait comme points à occuper : Sainte-Hélène, le Cap, l'île Maurice, Ceylan, Singapour, Aden. c'est-à-dire les étapes principales sur les principales routes du globe, qui sont aujourd'hui entre les mains des Anglais. I S'il n'eut pas le temps de réaliser ces vastes projets, du moins il fit beaucoup ptour développer dans l'Amé-

L' ARRIERE DU VAISSEAU LE -SOLEIL ROYAL » (D'après un dessin conserve au Musée de la Marine). Û Vaimaux et fialères étaieni au dehors magnifiquemeni peirth et sculptés. L'arrière du Soleil Roial, te vaisseau de Tourville à la Hague. formait trois étages aoec haltons. Las-reliefs, statues en bois doré, œuvres dn peintre Lebrun des sculpteurs Pugei et Girardon. les plus grands artistes du temps

rique du Nord l'œuvre commencée sous Henri IV ; le Canada fut organisé comme une province française, administré par un gouverneur et un intendant. Environ quatre mille paysans, laboureurs de Normandie, de Bretagne et d'Anjou, furent, par les soins du ministre, transportés dans la Nouvelle France de 1667 à 1672. Ils s'y acclimatèrent bien, firent souche, et c'est d'eux qu'est issue cette vigoureuse population franco-canadienne que la conquête anglaise n'a pas pu entamer.

D'autre part de hardis explorateurs s'enfonçaient dans l'intérieur, parcouraient les grands lacs, exploraient les pays riverains. Aux prises avec les pires difficultés, marécages énormes, forêts inextricables, fleuves aux eaux immenses, maladies, fièvre et scorbut, Peaux-Rouges aussi redoutables par leur duplicité que par leur bravoure féroce, rigueurs des hivers, étés aux ardeurs de fournaise, pluies diluviennes, ces explorateurs à force d'énergie triomphèrent de tous les obstacles. En 1673 un négociant de Québec, Louis Jolliet et un jésuite, le père Marquette, partis du lac Michigan, atteignirent le Mississipi et, dans deux canots d'écorce, descendirent le fleuve jusqu'à son confluent avec l'Arkansas. En 1681, un Rouennais, Cavelier de la Salle, entreprit avec vingt-trois Français de descendre le Mississipi. Le 7 avril 1682 il atteignit le delta du Mississipi et le golfe du Mexique. Prenant possession de tous les pays découverts, il leur donnait

en l'honneur du roi de France le nom de Louisiane. C'était un nouveau champ immense, qui s'ouvrait à la colonisation française.

LA MARINE, a 0 Pour protéger la flotte de commerce, assurer les relations avec les colonies, il fallut organiser une flotte de guerre. Mazarin avait laissé tomber en ruine celle qu'avait créée Richelieu. En 1660, la flotte se composait de dix-huit mauvais navires. A la mort de Colbert la flotte comptait deux cent soixante-seize vaisseaux : galères employées seulement sur la Méditerranée, vaisseaux de ligne portant jusqu'à cent vingt canons, et frégates légères analogues à nos croiseurs rapides.

A bord des galères, les équipages des rameurs, la chiourme, étaient formés en partie d'esclaves achetés en Turquie, mais surtout de criminels envoyés là par les tribunaux. Colbert recommandait aux juges de condamner très peu à mort, beaucoup aux galères. Rien n'était plus misérable que la condition de ces galériens, enchaînés nuit et jour à leur banc, à peine nourris, à peu près nus, exposés à toutes les intempéries, accablés de coups, obligés à tirer sans trêve pendant des journées entières les lourdes rames de douze mètres de long. La chiourme fut une des hontes du dix-septième siècle.

Pour se procurer des matelots, Colbert renonça à la presse. Avant lui, quand le roi avait besoin de matelots, il faisait arrêter et embarquer de gré ou de force tous les hommes trouvés sur les ports : c était " la presse ». Colbert organisa le recrutement régulier parmi les habitants des côtes, « les gens de mer ". Divisés en classes d'après leur état civil et leurs charges de famille, ils furent tous obligés de servir une année sur quatre, de vingt à soixante ans, à bord des vaisseaux de guerre : en compensation le roi leur assurait

1 A GALÈRE > RÉALE • (Louvre, Musée de la Marine), g Galère amiralede 1690

à 1715, elle avait 57 mètres de long, 32 paires de rames, deux mâts, deux voiles triangu-

lurcs. La chiourme se ccmposait de 320 hommes. .A l'avant, 5 canons de chasse et 6 petites

pièces par bord.

LOUIS XIV

LE " ROYAL LOUIS » (Louvre. Mukc de la Marine), a Le Royal I^uis, laiicéfti 1692 à Toulon, mesurait 56 mètres de lortgueitr sur 15 m. 60 de large et 7 m. 50 de creux. Il déplatait 4 24» tonneaux et déployait une voilure de 2 500 mitres carrés de stifterficie totale. Plans de François Coulomb ; décorations tta' Le Brun, Pugel.Cotflevox.

une petite pension dans leur vieillesse. C'est le système de l'inscription maritime et de la Caisse des Invalides de la marine encore on vigueur aujourd'hui. Le roi disposa ainsi de soixante mille matelots. L'activité et l'énergie de Colbert assurèrent à la France la suprématie sur mer pendant les vingt-cinq premières années du règne de Louis XIV.

Page 1