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CHAPITRE VIII

LA FRANCE SOUS LOUIS XV

La décadence de la royauté.

¥ A RÉGENCE, a 0 Lcuis XV, arrière-petit-fils I de Louis XIV, avait cinq ans quand il devint

roi. Louis XIV avait confié la régence à son plus proche parent, son neveu le duc Philippe d'Orléans. Le régent était un homme aimable, généreux, fort intelligent, mais paresseux, insouciant et corrompu. Aussi vit-on à la Cour sous son influence une violente réaction contre les mœurs du règne précédent. Sous Louis XIV les courtisans, à l'exemple du maître, s'étaient, en apparence au moins, jetés dans la dévotion. Sous la régence, au lieu des dévots on eut les « roués », fanfarons d'incrédulité et de vice, passionnés de plaisirs, même les plus grossiers, à l'exemple de Philippe d'Orléans qui se plaisait chaque soir à de « petits soupers » d'où les convives sortaient le plus souvent emportés aux bras des laquais.

LES DIFFICULTÉS FINANCIÈRES 0 0 l.^ régent eut à faire face aux plus graves difficultés financières héritées du règne précédent. Au mois de

PORTRAIT DU RÉGENT, tar Rijaud (Musc Je V<«.aW. « U ehg^-

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décembre 1715 il déclarait au Parlement : « Il n'y a pas le moindre fonds ni dans notre Trésor ni dans nos

JEAN LAW (Caricature hollandaise) (Bibl. Nat.). a Le célèbre finander est représenté ici comme une espèce tTaldumiste recourant à tous les procédés pour obtenir de l'or et ne dédaignant même pas de s'adresser à des démons ou à des personnages de sorcel' Urie*

recettes pour satisfaire aux dépenses les plus urgentes, et nous avons trouvé le domaine de notre couronne aliéné, les revenus de l'Etat presque anéantis, les impositions ordinaires consommées par avance, une multitude de billets de tant de natures différentes et qui montent à des sommes si considérables qu'à peine en peut-on faire la supputation. »

Le tableau n'était en rien exagéré. Sur trois milliards de dette publique, près de 800 millions étaient immédiatement exigibles. Les recettes nettes de l'État étaient inférieures aux dépenses de 65 millions ; en

fait pour l'année 1716, et la totalité des recettes ayant qu'un véritable homme d'État été consommée par anticipation, le déficit atteignait 140 millions de livres, soit le chiffre total des dépenses.

Pour tirer l'État d'embarras, on essaya de toutes sortes d'expédients : refonte des monnaies, revision des créances sur l'État, poursuites contre les traitants les financiers auxquels étaient affermés les impôts indirects — et contre les « munitionnaires » — les fournisseurs des armées. — Tout fut insuffisant. Alors le Régent se décida à essayer le système que proposait un banquier écossais, John Law.

LE SYSTÈME DE L.AW. 0 a U.y, voulait transformer en un usage universel un usage particulier aux commerçants. Ceux-ci ne payent pas toujours comptant les marchandises qu'ils achètent. Lorsque l'acheteur est honorablement connu et réputé solvable, le paiement est remis à une date ultérieure, à terme, par exemple à trois mois. En pareil cas l'acheteur remet au vendeur un billet par lequel il reconnaît sa dette et s'engage à payer à la date convenue, li arrive que le vendeur, ayant lui-même des achats à faire, donne ce billet en paiement à un autre commerçant, lequel peut à son tour l'employer de même façon. Le billet circule ainsi comme une véritable somme d'argent ; il se transforme momentanément, jusqu'au terme fixé pour le paiement, en une vraie monnaie. Ce système n'est praticable qu'entre gens qui se connaissent. Pour que le billet soit accepté par n'importe qui, il faudrait qu'il fût signé d'un nom universellement connu. C'est ce que Law voulut réaliser.

11 imagina de créer, avec le concours d'un certain nombre de gens riches, une grande Banque qui, disposant, au su de tout le monde, de grosses sommes d'argent, pourrait inspirer confiance à tout le monde. Cette banque accepterait, moyennant un léger escompte, les billets des commerçants et les garderait jusqu'au jour du paiement. En échange, elle leur remettrait d'autres billets signés par elle, qu'ils pourraient aisément faire circuler comme de l'argent. Pour augmenter la confiance du public, ces billets de banque, à la différence des billets de commerce, seraient payables à vue ; quiconque le voudrait pourrait se les faire payer séance tenante en or ou en argent. C'est le système actuel des billets de la Banque de France^.

Lorsque, par suite de la confiance générale, les billets de banque seraient transformés en une vraie monnaie acceptée partout comme le numéraire, Law comptait, avec cette monnaie de papier, rembourser les créanciers de l'État. Le système de Law, très ingénieux, se fondait sur la puissance du crédit, mais une opération aussi délicate et d'un caractère aussi nouveau pour le public français, demandait, dans l'exécution, beaucoup de prudence, et Law était un joueur audacieux plutôt

LA BANQUE ROYALE, a a Ls. Banque fut fondée en 1716. C'était à l'origine une entreprise privée où l'Etat n'avait aucun intérêt. Le public trouva immédiatement la légère monnaie de papier plus commode pour les paiements, pour les transports et les envois d'argent, que la lourde et encombrante monnaie de métal. On en arriva à ne plus vouloir que des billets ; la banque prospéra. Alors, en 1718, deux ans après

I. Du moins, tel qu'il était en vîsueur en 1914, avant la Guerre.

LA FRANCE SOUS LOUIS XV

LOUIS XV, par J.-B. V«n Loo (Musée de VersaiUes).

En costume de maréchal, Lom't XV a ta quime ans. HtAit Je t}e!oars hlea ; mr h cuiraste, le œr<ion du Saint-Eafirit : houles gaêtres Jt érab noir : P^'-'^i— l"^ Louis Xiy, poudrée et serrée derrière par un nœud de rtAan. Sur la table, le tricorne ou « lampion ». Le ieant roi $'tM>m« de la main droite ma k hétam et traits aont réguliers, mais trop gros; la phyaonomie est orgueilleuse et ingrate. (cL. HACHirrcJ

</^ 'Z-^^^yoy Cent JuTt-^ Uourneié I ^a^X^oan^itc rprcrtrict 'rnyev aurpcrteiw a antcCent J.it/rtSJ ^■^ûuriunj en. d^rreca} d'Or^^t IJaceur xeaàe. a. ^Jarij ^fe/-^ <"■<"<-- nip

UN BILLET DE LA BANQUE ROYALE (Bibliothique Nationale), a U\im,

ioamois équivalait nominalement à notre franc. La date d'érrûstiont qui est manuscrite ;

les arabesques de gauche» qui se raccordaient avec les arabesques du livre à souche, font

de ce billet une espèce de mandat.

sa création, elle fut transformée en Banque royale, appartenant à l'Etat.

LES COMPAGNIES DE COMMERCE. /!f 0

Mais la Banque n'était qu'un des éléments du système de Law. 11 projetait encore de relever le commerce, et d'éteindre la dette au moyen de Compagnies, auxquelles le roi accorderait des monopoles. En 1717, il créa la Compagnie des Indes occidentales, qui reçut le monopole de l'exploitation de la Louisiane. Puis il racheta le monopole commercial de la Compagnie des Indes Orientales et de la Chine; il obtint le monopole de la frappe des monnaies, de la vente du tabac, et la perception des impôts indirects.

Le capital nécessaire au fonctionnement des Compagnies était divisé en parts égales ou actions, que pouvait acheter qui voulait et dont la possession donnait droit à une part des bénéfices. Law mettait les actions en vente au prix de 500 livres, payables en partie avec les titres de la Dette de l'État, ce qui permettait de diminuer la dette. Comme on prévoyait de gros bénéfices, comme on parlait de mines d'or, de rochers de pierres précieuses découverts en Louisiane, tout le monde voulut avoir des actions : on accourait à Paris de toutes les provinces et même de l'étranger. Les actions haussèrent donc très vite. Les spéculateurs aidant — on diseiit les agioteurs, — elles montèrent à la fin de 1719 jusqu'à 20 000 livres, quarante fois leur valeur primitive.

LA CHUTE DU SYSTÈME, a a Pour ceux qui achetèrent les actions à ce prix, les bénéfices, lorsqu'on les partagea (30 décembre 1719) se trouvèrent ramenés au chiffre ridicule de une livre pour cent livres. On se mit aussitôt a vendre les actions avec la même fièvre qu'on avait mise à les acheter. Elles baissèrent, et l'on commença de n'avoir plus confiance dans la Compagnie ; puis, par contre-coup, dans la

Banque elle-même. Certains spéculateurs jugèrent donc prudent de réaliser, c'est-à-dire qu'ayant vendu leurs actions, et en ayant touché le prix en billets, ils allèrent aux guichets de la Banque se faire rembourser leurs billets en numéraire. Un prince du sang, le duc de Bourbon, emmena d'un seul coup soixante millions d'or dans trois voitures. Tout le monde prit peur et voulut se faire rembourser ; on s'écrasa rue Vivienne devant les bureaux de la banque, des gens furent étouffés dans la cohue. Or, la Banque avait mis en circulation pour trois milliards de billets, alors que tout le numéraire existant en France, d'après les calculs faits quinze ans plus tôt par Vauban, ne montait pas à un demi-milliard. On était donc dans l'impossibilité de rembourser. La tentative de Law se termina par une banqueroute. Law dut s'enfuir de Paris (décembre 1 720), laissant la capitale presque en émeute et tout le pays profondément remué par cette crise.

SES CONSÉQUENCES, a a Malgré la banqueroute finale, la tentative de Law eut par certains côtés d'heureux résultats. D'abord une partie de la dette fut réellement remboursée. Puis la création des Compagnies ranima l'industrie et donna une activité nouvelle au commerce. On commença à mettre en valeur la Louisiane ; et nos ports de l'Atlantique, Bordeaux, Nantes, le Havre connurent une prospérité plus grande qu'aux jours les meilleurs de l'administration de Colbert.

En revanche, la crise de jeu effréné qu'avaient provoquée les émissions d'actions entraîna un extraordinaire déplacement des fortunes privées ; selon ' le mot de Saint-Simon, elle fit passer « le bien de Pierre dans la poche de Jean ». De prodigieuses fortunes furent faites ou défaites en quelques jours dans l'étroite rue Quincampoix, qui tenait lieu de Bourse avec ses maisons envahies par les agioteurs depuis les caves jusqu'aux toits. On citait un balayeur, un garçon de cabaret, une brocanteuse, un laquais, qui avaient gagné, les premiers des millions en quelques semaines, le laquais dix millions en huit jours. Le spectacle de ces richesses si rapidement et si facilement acquises eut sur nombre de gens, surtout à Paris, une influence démoralisatrice. On voulut devenir riche, non point par le travail, mais par le jeu : l'honnêteté générale et les bonnes mœurs en souffrirent.

MAJORITÉ DE LOUIS XV. a a 'i.n 1723, Louis XV, âgé de treize ans, fut proclamé majeur. Le duc d'Orléans mourut quelques mois plus tard. Louis XV, guidé par son précepteur, l'évêque de Fréjus, Fleury, désigna pour prendre la direction des affaires, le premier prince du sang, le duc de Bourbon,

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arrière-petit-fils du grand Condé. Celui-ci resta au pouvoir trois ans environ. Pour assurer le plus promptement possible la succession au trône, il maria Louis XV à quinze ans, avec Marie Leczinska, fille de Stanislas, roi de Pologne détrôné.

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