LES ÉLECTEURS DE PARIS. - LA GARDE NATIONALE. K
rayaient d6s députations à TAssemblée pour réclamer le ràivoi des troupes et la formation de ia nouvelle garde. C'est ainsi qu'au moment où le pouvoir perdait son armée, la Révolution levait la sienne; nous voulons dire la révolution bourgeoise : ces électeurs qui se sont installés à l'Hôtel de Ville depuis la réunion des élats généraux, qui SL> sont emparés d'un pouvoir extraordinaire, et qui ont Giercé leur action délibérante à côté de l'initiative insurrectionnelle du Palais-Royal, qui,s'élant posés comme intermédiaires entre Paris et rAssemblée prennent sur eux do remplacer, dans la capitale de la France, la force publique, dont le roi était le chef suprême, par une force loute différente, dont ils espèrent naturellement disposer, qui sont-ils? sinon tous, en grande majorité du moins, les représentants de l'esprit bourgeois révolutionnaire qui triomphe en ce moment dans l'Assemblée, qui agite Paris, et qui, à l'ancienne monarchie héréditaire, oppose le pouvoir électif, dans lequel se formule le principe même de la Constitution que l'on discute en ce moment, la souve* raineté du peuple.
Au moment ou l'Hôtel de Ville vient de donner des armes à tous œux qui lui en ont demandé, il crée la garde nationale, en prescrivant une cocarde et l'enrôlement, dans chaque district, des citoyens qui doivent en faire partie : quiconque portera la cocarde et paraîtra en armes, sans pouvoir justifier de cet enrôlement, sera arrêté, désarmé et puni '.
Ainsi la nouvelle force armée, qui enlève au gouvernement royal toute action directe sur les troubles de la rue, loute initiative contre l'insurrection, semble aussi destinée
' Thiers, Hitloire de la évolution, l" vol., p. 97.
D.,n;,aL,G00glc
à amortir l'action révolutionnaire, et, pour ainsi dire, à enrégimenter, daiis les cadres d'une troupe civique, les volontaires même de l'émeute ; mais, tandb que les électeurs appellent au milieu d'eux M. de Flesselles, le pré* vôt des marchands, comme le premier administrateur de la ville de Paris, et le lieutenant de police, auquel sa sûreté est confiée, tandis qu'ils s'adjoignent les échevins pour former un pouvoir municipal, et, qu'autorité suprême, ils veulent pourvoir, en même temps, à l'ordre public et travailler au triomphe de la Révolution, le mouvement populaire conlinue.
Du Palais-Royal, il s'est porté à l'Hôtel de Ville, où il fait régner cette passion qui caractérise toutes les émotions du peuple.
Dans la colère, souvent terrible qui s'empare des masses, il y a une naïveté, une ignorance, une fureur d' enfants que rien ne peut calmer, une absence de calcul et de politique, dont les hommes qui font l'opinion du peuple, dans les temps de révolution, ne sont bientAt plus les maîtres.
Il aurait sans doute convenu aux électeurs de l'Hâtel de Tille d'organiser avec plus de calme la garde nationale qu'ils avaient décrétée ; mais les masses étaient pleines de défiance ; elles croyaient à la trahison, mot magique dans les moments de troubles ; au reste, dans le sein de l'As* semblée, à Versailles, le mol avait été prononcé; les électeurs de Paris l'avaient fait entendre eux-mêmes, et un membre de l'Assemblée s'était écrié, au moment où des députations d'électeurs venaient y demander la Ktraitc des troupes royales et déjà la formation d'une garde po> pulaire : « Un foyer infâme de trahison existe; on veut porter le fer et le feu dans nos familles, on veut égorger
nosTeminss el nos enfants !...BCe langage explique assez l'émofion populaire. Il en était la cause naturelle.
D'ailleurs, la presse excitait hautement les masses & l'insurrection. Un historien, très-favorable aux idées aou< Telles, l'abbé de Montgaillard le fait observer lui-mfimc'. Il explique ainsi les désordres qui, vers la fin de juillet, commencèrent à éclater dans toute la France, el les dates sont ici importantes, car il fait alors remonter à deux mois les excitations delà presse. Elles avaient donc précédé et la concentration des troupes autour de Paris, et le renvoi de Nccker, et la formation d'un nouveau ministère. Ce langage de la presse, que dominait au reste la tribune aux harangues du Palais-Royal, n'est pas, nous le reconnaissons, la cause principale des événements, mais il les accompagne, les commente et les explique. La presse n'inventait pas les idées qui régnaient à cette époque, mais elle leur servait ile monnaie courante. A défaut de la presse, elles auraient trouvé un autre organe, le mouvement populaire continue donc en présence de la mesure qui organise une garde civique. Il presse el élreint l'Hôtel de Ville : il faut toujours des armes au peuple, et-il ne se retirera pas qu'on ne lui en ait données! On lui a parlé de trahison, il j croit, il veut se défendre lui-même !
Disons encore un mot sur ce liom de brigands, sous lequel on a désigné les ouvriers qui, dans la journée du dimanche, 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au 15,
' Contemporain de la Révolution el ennemi de l'ancien r^me, raUffideHontgaillard s'e^tprime ainsi: «Depuis deux mois, les feuilles de Camille Desmaulins, de Mirabeau, de Lousialot. de Mercier, de Harat, mfdectn des gardes d"Artois, excitent les basses classes de la population il s'insurger en masse. • tlfistoirc de France depuis ta fin du régne de Loidn XVI, t. Il, p. 115.)
commettent les excès racontés par M. Mignet ', commeaussi aux émeutiers qui, peu de temps avant la réunion des états généraux, ont paru dans les troubles du faubourg Saint-Antoine, que rappelle le nom de Réveillon.
On distinguera encore, par cette épitliète flétrissante de brigands, les aulenrs des plus grandes violences dont la rue ou la place publique seront le théâtre pendant le cours de la Révolution. D'où venait donc cette population à part qui a mérité un tel nom? Et y at-il quelque vérité historique à la représenter comme étrangère, pour ainsi dire, au soulèvement populaire dont cependant elle fait partie ? Les historiens eux-mêmes, qui ont le plus employé cette dénomination eitraordinaire,rexpliquentdans les grandes circonstances, comme M. Mignet. Parlant de cette même journée et de cette même nuit, du 12 au i5 juillet, M. Thiers s'exprime ainsi ;
« Tous les citoyens s'y rendent (à l'Hôtel de Ville) pour aviser aux moyens de se préserver à la fois de la fureur de la multitude, et de l'attaque des troupes royales. Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées libres. Les boutiques des armuriers sont pillées.»
C'est de la même manière et par le même peuple que les détenus de la Force et du Châtelet Furent délivrés, fa maison de Saint-Lazare et le Garde-Meuble, livrés au pillage. Cette m«/ïi(ij{ie, comme l'appellent M. Thierset l'abbé de Montgaillard ', n'est pas certainement composée de brigands, si elle peut commettre des actes de destruction et
< Voyez pins haul, p. 91.
»U'ïol., p 71.
LA LVTrB. — LES ARïES. »7
de brigantlage; elle est en proie à une exaltation qui n'est point rare à cette époque, el elle inlerprète à sa manière un mouvement d'idées qui mène à un changement complet dans les institutions politiques et peut-être sociales. Avant d'arriver à une solution dernière, faut-il que la lutt^ descende même dans la rue, et importe-t-il que le passé y soit vaincu à tout prix par l'insurrection populaire, armée et triomphante, chargée d'ouvrir la voie aux temps nouveaux, et d'établir à jamais, sur les ruines d'un pouvoir ancien, qui n'a plus d'autre nom, pour un grand nombre, que celui de despotisme, le règne d'une liberté qui ne doit plus disparaître? Ce sont là les questions que pose l'enthousiasme même des masses comme de ceux qui
On a vu que le peuple n'avait qu'une pensée, celle de s'armer. Quoique les troupes royales eussent évacué Paris, la fermentation ne faisait qu'y augmenter. Le prévôt des marchands, M. de Flesselles, qui s'était rendu h l'Hôlel de Ville, sur la réquisition des électeurs, pour s'y entendre avec une municipalité improvisée, s'efforça plu* sieurs fois d'éluder les demandes impérieuses de la population; il promettait des armes et n'en donnait pas : le peuplene se contentait pas des armures antiques, des casques et des piques qu'il avait prises au pillage du Garde- Meuble; il insistait et réclamait toujours des armes, quoiqu'il se fût déjà emparé, aux Invalides, de trente mille fusils et de vingt canons; comme toutes ces armes ne sulUsaient pas encore, les électeurs siégeant à l'Hôtel de Ville autorisèrent les districts à faire fahriquer cinquante raille piques qui furent prêtes en trente-six licures.
Ainsi un camp se formait dans Paris en face des troupes " V.oogic
98 ClIAPiTJŒn.
qui s'élaient retirées au Champ de Mars, à Sèvres, à Saint-Cloud et à Saint-Denis.
Il importe, à cûté du mouvement qui s'est développé dans Paris, de suivre les délibérations et les résolutions de l'Assemblée qui est à Versailles.
Le 11 elle avait commencé à examiner la question des principes sur lesquels devait être basée la conslitulion qu'elle se proposait de faire. C'est alors que M. de la Fayette obtint de grands applaudissements en proposant la déclaration des djoits de l'homme, dont nous croyons devoir reproduire les points les plus saillants, parce qu'elle servit plus tard de préambule à la constitution elle-même, et qu'accueillie avec tant de faveur par la majorité de l'Assemblée, elle suffît pour indiquer l'état des esprits dans cette Assemblée'.
' Voici quelques articles du préambule des droits de l'Iuimme et' du citoyen :
» Les représentai! Is du peuple Ti-ançais, constitués en asseMibléen.i<lioiiale,coiisidérantquerijiiui-ance ou le mépris des rfi'oiiïrferfiontHie soiil les seules causts des malheurs publics et de la corruplion des gburemenients, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle les droits naturels inaliénables ei sacrés de l'Iiomme, oRn que celle déclaration, cous laminent présente à tous tes membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif et ceui du pouvoir exécutif, povvanl Sire à diaque instant comparés avec le btil de toute institution politique, ea soient plus respectés; afin que les réclamations des citojens, foi>> dées désormais sur des principes simples et incouteslables, tournent toujours au maintien de la constitution et au bonlteur de tous.
cKn conséquence, l'Assemblée nationale reconnaitel déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits Suivants de l'homme et du citoyen :
• An, 1". Les lioiiunes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.
lArt. S.Ubutdeloule association publique est la conservation des
LES DROITE bï. L'UOUfilE, 00
C'est dans la séance où fui proposée cette déclaration, que M. de la Fayette prononça ces paroles devenues cé-
droils naturels eL imprescriptibles de l'homme. Ces droJls sonl la liberté, la sûreté et la réùslance à l'oppression.
t Art. 5. Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ; nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.
■ Art. 10. Nul ne doit éire inquiété pour ses opinions, mime religieuses, pourru que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public ^tablipar la toi.
t La garanliedes drails de l'Itomme el du citoyen nécessite une force publique; cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, el lion ].our Vulililé particulière de ceux auxquels elle est cotifie'e.
(Art. IS.Lasociéléale droit de demander compte à tout agent public de son administration.
• Art. 16. Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de con~ tiilution. •
Il nous semble que ces articles suffisent pour montrer quel était l'esprit de l'Assemblée en face de la situation de Paris. Nous reviendrons plus tard sur la Déclaration des droits de l'homme et du ci~ loyen; mais ce qu'il est impossible de méconnaître tout d'abord, c'est son càté essentiellement théorique : au bout de tant-de siècles de civilisation (détienne et de monarctiie, les législateurs, sortis du dixhuilième siècle, s'aperçoivent que celte civilisation et cette monarchie n'ont rien fait pour la France, que disons-nous? pour l'humanité; et l'AssemUée constituante, concile philosophique, organe d'une religion nouvelle, celle de l'homme, sot» les auspices, il est vrai, de l'Ëtresupréme. expose les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, parmi lesquels il j aiflr^sisiance4ro;iî)r«sion. Onverrabienlôtrapplication de cette formule.
Nous reviendrons à l'époque où elle fut adoptée, sur la Déclaration i/cs droits de l'homme, et alors nous l'analyserons d'une manière plus complète.
\. '.oogic
400 cmriTni; iv.
lèbres que « lorsque la tyrannie est à son comble, l'in-
surreclion devient le plus sacré des devoirs *. »
Le 12, l'Assemblée ne tint pas séance; mais il y eui entre les députés des réunions particulières'. Le 13, une \ivè agitation signala le commencement de la séance; le changement de ministère en était la cause. Au moment où l'émeute soific du Palais-Royal vient de porter en triomphe les busles de Necker et du duc d'Orléans, les modérés même de l'Assemblée, ceux qu'on va appeler les constitutionnels, Mounier, Lally-Tollendal, proposent de voler une adresse au roi pour demander le rappel de Necker et du ministère qui s'est retiré avec lui, M. de Virieu, qui appartient à l'ordre de la noblesse, voudrait que l'Assemblée renouvelât le serment du Jeu de paume, M. de Clermont-Tonnerre s'y oppose en s'écriant : « Il est inutile de le renouveler, la constitution sera ou nous ne serons plus! u II est évident que les hommes les plus honorables de l'Assemblée croient avoir fondé un ordre ■ de choses nouveau, durable, nécessaire, basé sur les principes que réclame la société française : ils le croient en face de la situation où est Paris. Dans la matinée, l'Assemblée, réunie le 13 à neuf heures, venait d'apprendre le renvoi de Necker qui avait entraîné la retraite de MM. de Saint-Priest, de la Luzerne et de Monlmorin. Mounier el Lally-Tollendal étaient les amis politiques de Necker et, comme lui, avaient foi dans cette forme de la constitution anglaise qu'ils voulaient faire accepter par
' Lally-Tollendal, depuis, émigré et adversaire de la Ttévotuticm, s'unit it la Fayelle, en cette occasion, pour déclarer que les principes proclamés par lui sont des principes éternels.
* Beaiilieu, Mémoires stir l'histoire de la dévolution française, I" volume.
D^UTATION AU ItOI. 101
l'Assemblée constituante. Tandis qu'ils proposaient d'envoyer une d6putation au rni pour obtenir le rappel de Necker, le duc d'Aiguillon émit l'avis de nommer une seconde députalion qui l'instruirait de ce qui se passait à Paris, et une autre qui se rendrait auprès des habitants de Paris pour les inviter à la paix. Au moment en eiTet où l'Assemblée allait délibérer sur l'adresse proposée par Mounier et Lally-Tollendal, elle avait appris les premiers troubles, le mouvement qui avait commence au Palais- Royal, l'incendie des barrières; il fut décidé qu'une députation serait envoyée au roi, pour lui demander le rappel de Necker et l'éloigncment des troupes.
Ce fut l'archevêque de Viennc,présidenl de l'Assemblée, qui porta la parole. Il commença par ces mots : « h'Astemblée nationale... — Les états généraux^ d dit le roi; l'archevêque se tut un instant, etreprit dans les mêmes termes ; le roi le laissa continuer. Quand l'archevêque eut terminé, Louis XVi répondit de la manière suivante ;
« Je vous ai déjà fait connaître mes intentions sur les mesures que les désordres de Paris m'ont forcé de prendre; c'est à moi seul de juger de leur nécessité, et je ne puis à cet égard, apporter aucun changement. Quelques , villesse gardent elles-mêmes, mais l'étendue de la capitale ne permet pas une surveillance de ce genre*. Je ne doute pas de la pureté des motifs qui vous portent à m'ofTrir vos soins dans cette affligeante circonstance; mais voire présence à Paris ne ferait aucun bien. Elle est nécessaire
' Le roi Kùt td alliiùon aux gardes bourgetùses dont l'Assemblée avail déjà demandé la Tormation pour remplacer les troupes dont elle K'cl^unail l'éloignement.
,v. .ooqIc
lus ClUPITaB IV.
ici pour i'accèléralion des importants travaux dont je ne ccsseiai de vous recommander la suite*".
L'Assemblée prit alors l'arrêté suivant :
« L'Assemblée nationale, interprète de la nation^ déclare que M. Necker ainsi que les autres ministres qui viennent d'èlre éloignés emportent avec eux son estime et ses regrets ;
R Déclare, qu'effrayée des suites funestes que peut entraîner la réponse du roi, elle ne cessera d'insister sur l'éloignement des troupes extraordinairement rassemblées près de Paris et de Versailles, et sur l'établissement des gardes bourgeoises;
« Déclare de nouveau qu'il ne peut exister d'intermédiaire entre le roi et l'Assemblée nationale;
« Déclare que les ministres et les agents civils et militaires de l'autorité sont responsables de toute entrepiise contraire aux droits de la nation et aux décrets de celte Assemblée;
H Déclare que les ministres et les conseils actuels da Sa Majesté, de quelque rang et élat qu'ils puissent être, ou quelques fonctions qu'ils puissent avoir, sont responsables des malheurs présents et de tous ceux qui peuvent suivTc ;
a Déclare que la délie publique ayant été mise sous la garde de la loyauté française, et la nation ne refusant pas d'en payer les intérêts, nul pouvoir n'a le droit de prononcer l'infâme mot de banqueroute, nul pouvoir n'a le droit de manquer h la foi publique*.
' On voit que l'Assemblée proiiosait au roi de se transporter ■ Paris.
' Cet arrètij ri'prwliiisait les proposilioiis finies parilU. Mcuiiiciit
L'ASSbllULÈE, — U ROYAUTÉ. iU3
« Enfin l'Assemblée, déclare qu'elle persiste dans ses précédents arrêtés et notamment dans ceus des 17, 20 cl 23 juin derniers. Et la présente délibération sera remise au roi par te président de l'Assemblée et publiée par la voie de l'impression. »
Les faits ont ici plus d'importance que toutes les observations ne pourraient en avoir. Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce manifeste de l'Assemblée, la Toi entière qu'elle a en elle-même, dans sa mission et dans ses idées. Il y a entre elle et le roi un malentendu qui a précisément ces idées pour principe ;" pour elle certains résultats sont accomplis qu'elle veut maintenir ; et ce n'est pas sans raison qu'elle rappelle ses arrêtés du mois de juin. Toute la question est là ! Elle craint toujours dans la position qu'elle a prise, que le roi ne veuille réagir contre ces innovations qui changent l'état de la société et du gouvernement, et qui sont pour elle son pouvoir même, souverain etconsUtuant. Mirabeau a pu un moment exprimer l'effroi qne lui inspiraient (/es «Mxiiiatres st'(itli«ix; l'Assemblée et lui redoutent plus, en ce moment, les troupes et l'artillerie qui ne campent pas loin de la salle des séances. Il est certain qu'aucune démonstration hostile n'a eu lieu de la paît du pouvoir, mais le pouvoir se garde; si l'Assemblée a ses décrets qu'elle impose jusqu'à présent à la royauté, et une popularité immense, la royauté a encore une armée, et, attaqaéc par l'émeute dans Paris, amoindrie, pour ne pas dire eJTacée par l'Assemblée, il pourrait lui venir, dans la situation qui lui est faite, au point de vue d'un ancien pouvoir, et peut-être de la plu-
deLally-ToUendal, U. de la Fayette y fit ajouter la resiKinsabilitA des
iioiiïcniix ministres et de Iou= \fs ngciils rivils.
'.oogic
104 CHAPITRE n.
part des pouvoirs, l'idée d'une ré^lance énergique, d'une réaction, au moins, qui aille, comme on l'a dit, jusqu'à la déclaration royale du 23 juin. On a dû remarquer lorsque l'archevêque de Vienne s'est servi du mot d'Assemblée mlionide, que le roi l'a interrompu en. disant les états généraux.
L'Assemblée, après ce dernier arrêté, quoiqu'il fût tard, ne voulut point se séparer et passa la nuit dans la salle de ses sËances, sous la présidence de M. de la Fayette. Des contemporains^ assurent que, si le pouvoir ne fit aucune tentative contre l'Assemblée, la force de l'opinion qui était en faveur de cette Assemblée, en fut la grande cause. Nous rapportons cette appréciation, mais sans avoir à produire aucun fait qui permette de l'affirmer. 11 n'est pas inutile de remarquer aussi que l'attitude seule de l'Assemblée, les craintes mêmes qu'elle exprimait, celle permanence qui sui\'ait un arrêté, oîi elle faisait de sa cause celle de tous tes rentiers, créanciers de l'Ëlat, en l'accusant de méditer une banqueroute, étateiil, de sa part, un appel adressé à ses nombreux partisans En tout cas, elle augmentait ainsi su force et son crédit. Ajoutons qu'elle provoquait le pouvoir, s'il avait l'intention de faire triomplier sa déclaration du 23 juin, car elle maintenait tous les décrets qu'elle avait rendus et qui, en établissant la souveraineté de l'Assemblée, surtout son pouvoir con> stitnant, suspendaient l'autorité royale, ce qu'elle savait très-bien elle-même.
Quand les débats recommencèrent, le premier acte de l'Assemblée fut d'envoyer une députation au roi pour lui faire part de l'arrêté des électeurs qui élablissait la garde
■ Bcaulieu, Mon [gn il lard.
' L'ASSEMBLÉE. — LE ROI. lOS
nationale et âes causes qui les y avaient déterminés. On voit que l'Assemblée, par une contradiction qui montre, d'ailleurs, chez elle une sincérité incontestable, réfère de tout au roi, tandis qu'elle annihile (le plus en pluslepou- Toir royal. Voulant créer une monarchie nouvelle, sortie de son initiative, elle s'attache scrupuleusement à réclamer, dans toutes les mesures qu'elle prétend adopter, la sanction du roi; il renversera son nouveau minisière, il reprendra l'ancien, il renoncera à cette mise en défense du pouvoir que les désordres de Paris et les actes mômes de l'Assemblée semblaient lui conseiller. Évidemment, suivant l'Assemblée, il y a autre chose à faire : se lier aux idées de rénovation qu'elle a la mission de faire triompher, et la suivre dans la carrière où elle est entrée depuis le 17 juin. Quelques troubles ont bien pu avoir lieu h la suite de ces victoires législatives, c'est la première effervescence de la liberté dont il ne faut pas s'efïiayer, et le plus grand danger qu'il faille éviter est celui de tout retourà l'ancien régime, c'est-à-dire au despotisme.
En présence de l'arrêté des électeurs et des troubles do Paris, le roi qui hésite à recevoir l'impulsion de l'Assemblée, quoique disposé aux concessions , lut fait la réponse suivante : « Je me suis occupé de toutes les mesures propres à rétablir la tranquillité dans Paris; j'avais en conséquence donné ordre au prévôt des marchands et aux ofliciers municipaux de se rendre ici pour concerter avec eux les dispositions nécessaires. Instruit, depuis, de la formation d'une garde bourgeoise, j'ai donné ordre à des oITiciers généraux de se mettre à la tète de cette garde afin de l'aider de leur expérience et de seconder te zèle des bons citoyens. J'ai également ordonné que les troupes qui sont au Champ de Mars s'éloignent de Paris. Les inquiétudes
que vous me témoignez sur les désordres de celte ville doivent être dans tous les cœurs et affectent vivement le mien. »
- L'Assemblée envoya au roi une nouvelle députatîon, h laquelle il répondit encore : « Vous déchirez de plus en plus mon cœur par le récit que vous me faites des malheurs de Paris; il n'est pas possible de croire que les ordres donnés auK troupes en soient la cause'. Vous savez la réponse que j'ai déjà faite à votre précédente députation , je n'ai rien à y ajouter. »
L'Assemblée, irritée des réponses du roi qui lui paraissent insuHisanles, prend ce nouvel arrêté qu'elle adresse aux électeurs, el, par le fait, à Paris insurgé.
« L'Assemblée nationale profondément affectée des malheurs qu'elle n'avait que trop prévus, n'a cessé de demander à Sa Majesté ta retraite entière el absolue des troupes extraordinairement assemblées dans la capitale et aux environs. Elle a encore envoyé, dans ce jour, deu\ députations au roi sur cet objet, dont elle n'a cessé do s'occuper nuit et jour. Elle fait part aux électeurs* des deux réponses qu'elle a reçues. Elle renouvellera demain les mêmes démarches, elle les fera plus pressantes en-
' Ces paroles du roi s'accordent avec celte position d'eTpecbtive, que nous avons vue prise par les troupes; nous aurons à revenir sur cette situation extraordinaire et logique, cependant, d'un prince, (|Ui éyidsmmenl attaqué dans son pouvoir, réduit à un rôle plus que subalterne par une Assemblée, menacé par la presse et par l'êmeule, mais sous l'empire, jusqu'à un certain point, des idées nouvelles, semble vouloir défendre, l'aularilé, et ne la défend pas.
■ Nous n'avons pas besoin de rappela que les électeursqui figurent ici couime un pouvoir, auquel l' Assemblée nationale rend compte de ses actes, individualités jusqu'alors tout à fait ignorées, s'étaient emparés de ce pouvoir sans aucun droit légal.
L'ASSEUBLÈE. ^ LE ROI. — \ERSAILI.ES. — l'AUlS. lOÎ
core, s'il est possible, elle ne cessera de les répéter cl de tenter de nouveaux elfurts jusqu'à ce qu'elles aient eu le sQccès qu'elle a le droit dattendre, et de la justice de sa réclamation, et dit cœur du roi, lorsque des impressions étrangères n'en arrêteront plus les mouvements. » ■
L'insistance de l'Assemblée prouve assez, en effel, qu'elle comptait sur les dispositions particulières du roi> et qu'elle lui reconnaissait une autorité sur l'armée comme sur ses chefs qu'aucune inHueuce ne pouvait balancer. Cela, on doit le reconnaître, amoindrit beaucoup l'importance que Ton a voulu attacher aux projets de la cour, comme on disait alors; la cour ne pouvait rien sans le roi ; entre elle et l'Assemblée il ne s'agissait donc qued'agir sur une volonté qui avait-déjj laissé passer tous les décrets de cette Assemblée.
On voit que le mouvement d'idées et les exigences sont les mêmes à Versailles elâ Pai^s^ seulement Paris va plus vite. Les électeui-s ont créé la garde nationale, tandis que l'Assemblée expiimait le vœu de la voir se former, et lorsqu'elle réclame la retraite de l'armée, 1 insurrection est déjà maîtresse de Parts, dont la population s'est armée pour résister aux troupes royales; bientôt cette démonstration ne suflit pas au mouvement qui îc prononce, et il prend l'offensive.
C'est ainsi qu'eut lien le siège de la Bastille, et que Iff répression dont on annonçait que les désordres de la rue et l'émeute allaient être l'objet, recula devant l'insurrection en marche. Les électeurs qui avaient pris possession de l'Uâtcl de Ville, venaient d'avoir recours à une mesure de police contre toute tentative du pouvoir pour se rendre compte de l'élat de Paris et y établir une autre autorilè que celle des électeurs; il était intcr<!it de
108 CUAPITRE IV.
sortir de Paris sans leur permission. Il en résulta une multitude d'arrestations. Tous ceux qui semblaient se diriger vers tes barrières étaient interrogés el souvent retenus. Il arriva que, dans la matinée du 1 4 juillet, on arrêta ainsi deui courriers du gouvernement. Ils étaient charjés de dépêches pour M. de Launay, gouverneur de la Bastille ; on lui donnait Tordre de tenir tant qu'il pourrait'. La lecture de cette dépêche décida le siège de la Bastille, si déjà ce but ne s'était pas ofTer à la pensée des insligateuri du mouvement, comme les appelle un historien *.
Déjà une multitude immense s'était emparée des armes emmagasinées aux Invalides, elle avait à sa tête un des électeurs, M. Ëthis de Comy, procureur du roi de la ville. Elle prit vingt canons et vtngt-huit mille fusils. Celle multitude armée marcha' ainsi à la Bastille, dirigée par quelques militaires qui étaient parvenus à mettre un peu d'ordre dans le mouvement.
' La Bastille n'avait qu'une faible garnison, formée de quatre-vingt-deux invalides et de trente-deux Suisses. Le blocus dura cinq heures. La population du faubourg Saint- Antoine s'était jointe en masse aux assiégeants.
L'Hôtel de Ville aurait voulu obtenir la reddition de ta Bastille, où il aurait mis la garde nationale ; la multitude voulait prendre la citadelle d'assaut : tous les récits concordent à cet égard. Les députa lions, envoyées par les électeurs, ne purent s'entendre avec, le commandant,
' (]tis dépâclies élaient du baron de Besenval.
< > Le peuple, dit M. Ihiers, dès la nuU du 15, s'étail porlé vers la Bastille ; quelques coups de fusils avaient clé lires ; et II par;iil que des insligaleurs avaient pi-oferé plus'curs toK le cri - il la Bastille ! t (Histûire de la BévolvCion, l" toL, p. 105.)
SIÈGE ET IlEDDlTION DE U BASTILLE. 109
H. de Launsy; mais la garnison, déjà si peii nombreuse, . se divisa, les trente-deux Suisses furent seuls i eièculer les ordres du gouverneur, les invalides, soulevés contre leur chef, avaient retiré les canons, au moment où un bataillon de gardes françaises, avec ses artilleurs, venait d'abattre le pont-levis et de se jeter dans la première cour, où il était entré pële-mële avec la muUilude '.
Le gouverneur, plutôt que de se rendre, voulut faire sauter la Bastille ; mais les invalides, qui s'étaient saisis de ta clef des poudres, le forcèrent à capituler. Ils tirent des signaux aux colonnes populaires, ou contiaignirent le gouverneur lui-même, suivant un hbtorien, à ■ faire passer, à travers une espèce de créneau qui se trouvait près du pont-levis, un papier sur lequel étaient écrites les conditions de la capitulation : la garnison sortira avec let konn€urs de la guerre '. »
, Au milieu des récits contradictoires sur la lutte qui se livra entre le peuple et les Suisses de la garnison, car il
■ D'après le marquis de Sainte-Fer, ancEen officier aux gardes françaises, qui a publié cette relation vers 1834, <x bataillon de gardes françaises était resté consigné dans la caserne de la rue Verte. Il n^a- Tail pris ancune part à la défection de son corps, et il avait même sauvé l'artillerie du régiment. On lui jetle un écrit paivdessus la porte de la caserne, où l'on affirmait que le peuple, maître de la Bastille, massacrait ses camarades, et l'on ajoutait que, sans liclielé, des soldats Jie pouvaient se laisser consigner dans un tel moment. Ces fausses nouvelles agirent sur l'esprit du bataillon, il sortit de la caserne, malgré les offîders, arec ses canons, et, par une attaque inattendue, contribua à la prise de la place. On comprend que dans la confusion du moment, ces gardes frangabes, ou n'avaient pu vérifler l'exactitude de la nouveUe qu'on leur avait donnée, ou mêlés une fuis au mouvement, s'étaient laissé entraîner comme tant de leurs ^marades.
'H. de Conny, Ht5foire de (o Révolution de France,!" \o[., p. 355n- r.OOgIc
IfO ■"* "CHAPITRE I¥.
. - ne paraît ^s que lés invalides y aient pris part, un fait oTficiel et Irès-importanl, car ce fait est un chiffre, peut servir à caractérisM- celte lutte, c'est le nombre des morts «t'des Itléssés. Ce chiffre est fourni par le tableau que fit dresser la Commune; les assiégeants eurent quatre-vingt huit blessés et quatre-vingt-trois morts, tandis que la garnison ne perdit qu'un homme.
On a parlé, dans plus d'un récit, de coups de canon tirèsàmitraillesurla multitude immense des assiégeants. Quand on pense au nombre de c«ux qui succombèrent parmi ces derniers, en ne peut admettre l'eiaclif ude d'une telle assertion. Si l'on avait tiré à mitraillé sur la population qui obstruait tous les abords de la Bastille, c'est par milliers que l'on aurait compté les morts.
Qnant au peu d'effet qu'avait produit le feu de cette multitude, il prouve assez combien la position était forte, et, si l'on avait voulu se servir de l'artillerie de la place, à peu prés inexpugnable.
Que l'on compulse les divers récits, et l'on arrivera à cette conclusion, que le combat ne s'est guère engagé qu'avec les assaillants immédiats de la Bastille, et que le gouverneur, maîtrisé d'ailleurs par la majorité de la garnison, n'a opposé à des milliers d'assiégeants, avec des troupes qui nes'èlevaient qu'à un peu plusdecenthommes, qu'une résistance dont trente-deux Suisses ont fait tous les frais. Ce furent les Suisses qui, au moment où les gardes françaises et le peuple avaient pénétré dans la première cour, firent une dùcharge qui tua un assez grand nombre d'assaillants'.
' Beaulieu, Essais hisCoriqtia sur Ui Rébdulionde France, l"yol,, p. 330.