V. .'ooglc
siens avec des cocardes et des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort. » Mais les historiens les moins favorables à M. de Flesselles regardent comme très-problématique l'existence de ce billet que personne ne put produire, et qui ite fit partie d'aucun procès-verbal'.
D'après la relation d'un électeur*, même avant l'invasion de l'Hôtel de Ville par les vainqueurs de la Bastille, les préventions populaires à l'égard du comité étaient excessives, et l'on avait entendu ce cri : « Pas de comité particulier! Nous ne voulons pas de comité I > Les électeurs, pour ne point irriter davantage les défiances dont ils étaient l'objet, s'étaient réunis dans la grande salle qui se trouvait ouverte à tout le monde. C'est là que M. de Flesselles qui les présidait, devint la victime des soupçons qui s'étaient répandus sûr lui, et sans doute de l'irritation qu'avait excitée le comité des électeurs. De Launay périt comme le représentant de la force militaire qui avait' résisté au mouvement insurrectionnel, de Flesselles, comme celui du pouvoir civil qui avait essayé de transiger avec cette force, et de modérer le mouvemetit populaire.
n est remarquable que, dons ces sortes de mouvements, il y a une grande conviction du droit qui les fait entreprendre, quelque chose d'absolu qui ne souffre pas la résistance, et qui la punit de mort, même sans jugement.
Nous aurons peut-être k analyser plus tard l'origine de ces impressions populaires.
11 n'y a qu'un avis sur les exécutions qui en sont le
< Voyci M. Louis Blanc, Histoire delà Révolution, W vol., ; ' L'électeur Boncheron.
If. DE FLESSELLES. 119
résultat, mais il importe, h part la cruauté de certains caractères qui se montrent dans toutes les révolutions, de trouver la cause générale, si elle eiiste, des taits qui peuvent le plus attrister la pensée humaine. Ce ne serait pas la partie ta moins importante de l'histoire que nous avons à écrire.
En butte aux accusations qu'on murmurait autour de lui, le prévdt des marchands, qui se sentait menacé, se leva en déclarant qu'il voulait se retirer, puisqu'il était devenu suspect ; mais on l'arrêta au milieu des électeurs, les uns, comme Dussauli et quelques autres, cherchant à le défendre, tandis qu'un membre du comité, Garande Coulon, lui reprochait à'avoir trahi la patrie, et qu'un autre électeur lui criait : C'est vous, motwjeur, qui sereu responsable des malheurs qui vont arriver; vous n'avei pas encore donné les clefs des magasins de la vUle oit sont les armes elles canons\
Ces paroles étaient une condamnation à mort dans un tel moment.
Abandonné par les électeurs, livré à ceux qui ne pouvaient pardonner à M. de Flesselles la conduite qu'il avait tenue dans Paris insurgé, il fut décidé qu'on le mènerait au Palais-Boyal pour y être jugé : on ne pouvait s'étonner que le club populaire fût le tribunal choisi dans une telle occasion; mais à peine M. de Flesselles avait-il fait quelques pas qu'on le tua d'un coup de pistolet : sa tète et celle àa gouvemeurde la Bastille furent portées au Palais- Royâl.
. Tandis que le peuple soulevé s'étonne lui-même.de son
< Cet électeur s'appdait Delnpoiw. (Procèi-verbal de l'atiemblde dn élecleim. 1. 1", p: 560 et 561 .)
succès, et achève de se mettre en état de défense contre les troupes royales, dont ii semble regarder l'attaque comnie inévitable, quelle est, à Versailles, la situation de l'Assemblée el du roi?
Les rapports étaient actifs entre les électeui^ et l'A»semblée, qui se trouva instruite du siège de la Bastille, lorsque le roi l'ignorait encore. Le comité des électeurs, étant rosié en permanence, autorité unique dans Paris insurgé, recevant des nouvelles fréquentes et des assiégeants et des assiégés, était, par le fait, l'intermédiaire le plus direct entro l'Assemblée et l'insurrection.
Au moment où la Bastille était assi^ée, un député', appartenant à cette minorité de la noblesse qui s'était d'abord réunie an tiers, partit de Paris où il était reslë, et vint confirmer cette nouvelle à l'Assemblée.
Ce furent deux autres députés, d'Ormesson et Duport, qui annoncèrent la prise de la Bastille, la mortdu gouverneur et celle du prévôt des marchands. Cette fois encore, l'Assemblée voulut envoyer une députalion au roi, afin d'obtenir cet éloigncment des troupes qu'elle n'avait cessé de réclamer.
M. de Clermont-Tonnerre s'y opposa par des paroles qui, dans sa bouche surtout, caractérisent bien l'époque
■ Ce député élaitle vicomte de Noailles{Jfmileui',3éancedul4juil- ]tl, dnq heures du soir). Avant que la Baslitlenerûl prise, deux électeurs, envoies par l'Hûlel de Ville, étaient venus peindre à rAssemblée la situation de Paris, et lui avaient fait part de la demande, adressée par la multitude au comité des électeurs, de décrélerle «ége. (Louis Blanc, t. U, p. 406.)
Tout se faisait par des décrets depuis les décrets de l'assemblée; qu'est-ce qn'un décret? un acte d'initiative souveraine et absolue; c'est ains) que la sauverainelé du peuple, sortie de h théorie protestante et philosophique, s'appliquait,
HIRABEAU. 1SI
OÙ elles fureal prononcées : « Non, laissons-leur la nuit pour conseil; il faut que les rois, ainsi que les autres hommes, achètent l'eipérience. »
On remit donc au lendemain l'envoi de la députation ; ce lut le matin du i3; au moment où elle allait partir, que Mirabeau, dans un de ses mouvements d'éloquence, qui étaient pour lui des moyens politiquesj faisant allusion à une réunion brillante qui avait eu lieu la veille à la cour, s' écria, en s' adressant aux membres de cette dépulalion :
«Dites-lui bien, dites-lui que les hordes élrangères, donfnous sommes inveslis',ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents; diteslui que toute la nuit, ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit, dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale ; dites-lui que, dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que tel fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi I
• Dites-lui que ce Henri, dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris révolté, qu'il assiégeait en personne ; et que ses conseillers féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris lidèle et afTamé. »
. Mirabeauet l'Assemblée ignoraient encore la soudaine délwnùaation du roi : cette-nuit là même, le duc de La- -
' Le roi avail à Son service quelques régiments étrangers comme les rois ses iirédécessem^. C'était un système d'organisation militniro qu'on pouvait réformer, ce n'était pas; aU moins, une nouveauté.
rochefoucauld-Lîancourt, qui avait accès auprès de lui, comme grand-maltre de la gardfi-robe, élait parvenu, en lui annonçant la prise de la Bastille, en insistant sur 1& gravité de la situation, à obtenir de Louis XVI qu'il renonçât à tout système de résistance. Au récit que lui fil le duc de Liancourt : « Quelle révolte ! » s'était écrié le roi. « Sire, répondit celui-ci, dites révolution. »
Monsieur, qui entra en ce moment avec te comte d'Artois, exprima le même avis que le duc de Liancourt; et ce dernier, s'adressant au comte d'Artois : « Prince, loi dit-il, votre tète est mise à prix, j'ai lu i'afiiche de cette terrible proscription. »
Le roi se rendit à l'Assemblée avec ses deux frères, sans gardes ni appareil. Comme on applaudissait : « Attendez, » s'écria Mirabeau, qui était ici comme le maître des cérémonies de la Révolution, «que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions ; qu'un morne respect soit le premier accueil fait au monarque. Dans ce moment de douleur, le silence des peuples est la leçon des rois. » Le roi resta debout, découveit, et prononça le discours suivant :
« Messieurs,
« Je vous ai rassemblés pour vous ctmsulter sur les affaires les plus importantes de l'État. 11 n'en est pas de plus instante et qui affecte plus spécialement mon cœur, que les désordres affireux qui r^nent dan^ la capitale. « Le chef de la nation » vient avec c&nfiance au milieu de ses représentants leur témoigner sa peine, et les inviter h trouver les moyens de ramener l'ordre et le calme. Je sais qu'on a donné d'injustes préventions, je sais qu'on a
DISCOURS DD ROI. iSS
osé publier que vos personnes n'étaient point en sûreté. Seraît-ii donc nécessaire de vous rassurer sur des récits aussi coupables, démentis d'avance par mon caractère connut Eh bien, c'est moi qui ne suis qu'un avec ma nation; c'est moi qui me ûe k vous. Aidez-moi, dans cette circonstance, à assurer le salut de l'État ; je l'attends de l'Msenélée nationale : le zèle des représentants de mon peuple, réunis pour le salut commun, m'en est un sûr garant; et, comptant sur l'amour et la fidélité de mes sujets, j'ai donné ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. Je vous autorise et vous invite même à faire connaître mes dispositions à la capitale. »
Ce discours, où se faisait remarquer la bonté naturelle du prince, mais, en même temps, l'abdication de tous les moyens de résistance et de gouvernement, fui plusieurs fois interrompu par les Déclamations de l'Assemblée ; au mot A'Assen^lée nationale, prononcé par le roi, elle se leva spontanément : Louis XVI, en lui donnant le titre qu'elle avait pris, parut sanctionner tous ses décrets, et reconnaître toute l'autorité dont elle s'était elle-même revêtue.
11 est probable, certain même, que celte parole du roi, dite avec effusion, n'avait point, de sa part, une aussi grande portée : c'était surtout une parole de conciliation et de paix, le roi donnait à l'Assemblée le nom qui pouvait avoir, pour elle, le plus de prix dans la bouche de ce prince, le nom qu'il ne lui avait pas encore donné. Les députés se levèrent tous pour l'accompagner jusqu'au château : ils étaient sincères, la plupart au moinâ, et ils ne doutaient plus de l'avenir. Sans, peut-être, que l'illusion du roi fût aussi grande , son discours seul prouve qu'il était disposé k marcher dans cette voie de théorie et de rénovation ou-
verte par l'Assemblée, avant elle, par les idées dont elle était sortie.
C'était une époque d'émotions et d'entticusiasmes; ta rapidité avec laquelle ces impressions venaient à s'efTacer pour faire place aux passions les plus ardentes et aux luttes tes plus opiniâtres, a étonné plus d'un historien. C'est que les sentiments, même les plus généreux en apparence, de quelque part qu'ils viennent, sont toujours moins forts que les idées, surtout lorsque les idées sont devenues des passions, et que la Révolution de 8d était, asant tout, le champ de bataille des idées.
Le peuple de Versailles entoura le roi, et l'Assemblée. Les cris de Vive le roi saluèrent le retour de Louis XVI avec ce cortège, qui semblait annoncer l'union intiiïie diï prince et des représentants. La reine parut à un twlcon du ctiâteau, et jouit de ce spectacle entre le jeune Daupliin et Madame Royale : le rapprochement qui s*opërait entre te roi et l'Assemblée ressemblait à une scène de famille.
Mais il y avait déjà ce qu'on appelle en révolution des faits accomplis : l'Hôtel de Ville, ou plutôt le Comité permanent des électeurs, était, on le sait, un pouvoir eu ce moment reconnu par l'Assemblée, le seul qui, d'ailleurs, existât alors à Paris. Il fut décidé qu'à son tour elle lui enverrait une dépulation pour lui donner la nouvelle de la réconciliation qui venait d'avoir lieu. Meunier, Lally- Tollendal, Bailly, Sieyès, Talleyrantl, Rarrére, faisaient partie de cette députation, L'Assemblée, par l'oi^ane des membres qui la représentèrent en cette circonstance, s'elToFça de calmer les passions populaires, en même temps qu'elle accepta les principes et les résultats de l'insurrection, dont l'image était partout dans la grande ville.
L'ASSEHBLËE ET LE PEUPLE. i35
Cette population en armes, cette joie publique, qui, au lieu d'une attaque de la part des troupes, célébrait une paix inespérée, triomphe, après tout, pour l'insurrecUon parisienne comme pour l'Assemblée, voilà lé spectacle qui frappa d'abord la députation.
Elle se rend à l'Hôtel de Ville, où la Fayette et Lally- Tollendal prennent tour à tour la parole pour réconcilier le roi, à leur manière, avec le peuple qui les entoure, la Fayette reconnaît tes erreurs du roi, et déclare a qu'il n'y retombera plus. » Lally-Tollendal, qui est l'homme de l'enthousiasme, et qui veut produire Je plus grand effet possible sur ses auditeurs, s'écrie, en s'adressant au peuple : a Le roi est venu se jeter au milieu de nous ; il s'est âé ànous! et nous, c'est vous!... Il nous a demandé nos conseils, c'est-à-dire les vôtres!... > Nous reproduisons ces paroles, à tant d'années de distance, sans aucune intention de satire. Elles étaient sincères, qu'on le remarque bien, et leur sincérité même est un des types de l'époque dont nous avons à raconter l'histoire. Assurément la monarchie n'était point sans ennemis directs dans l'Assemblée; mais, parmi ceui qui agissent alors, quiparlent au nom de cette Assemblée, il ne parait pas qu'il y eût ■ aucune arrière- pensée. U y a mieux-, les insurgés d'hier, à la voix de Lally-ToUendal et de la Fayette, crient : Vive le roi! Vive la liberté ! Lally-TollendaL excite un si grand enthousiasme, qu'on lui met une couronne de fleurs sur la tète et qu'on le montre au peuple d'une fenêtre de l'Hôtel de Ville.
Or Lally-ToUenâal et ta Fayette étaient les amis de Necker; pour eux, le rappel de Necker devait suffire à toutes les difficultés du moment. Leur grande popularité donne la mesure de l'état de l'opinion dans Paris : deux
nominations, failes par les électeurs de concert avecle peuple, celle de la Fayette comme général en chef delà garde nationale, et celle de BatUy comme maire, au lieu de prévôt des marchands, nom qui appartenait à l'anciei^ régime, un Te Deam chanté à T^lre-Dame, sur ia proposition de l'archevêque de Paris, complètent cette journée du 15, le lendemain de l'insurrection du 14 juillet et de la reddition de ia Bastille '. On dirait que tout est terminé par cette prière solennelle qui vient glorifier c^ victoires, et que, dans la pensée de l'archevêque, au moins veut-il l'espérer, la plus grande de toutes est heureusement remportée, celle de la réconciliatioD générale.
Quelle que fût la cause des cris qui, dans la Salle de l'Hôtel de Ville, réclamaient la présence du roi à Paris, après les événements de la veille et de la journée, Bailly, de retour à Versailles, crut devoir conseiller au n» de paraître aussi dans la capitale, c'est-à-dire fal'HAIel de Ville, devant la multitude. Il était difficile que le roi, qui, de lui-même, s'était rendu à l'Assemblée, ne suivît pas cette Assemblée dans la voie qu'elle venait d'ouvrir en se faisant représenter auprès de l'HAtel de Ville et du peuple de Paris.
Des actes de cette nature augmentaient assurément la puissance du peuple et de l'Hôtel de Ville.; mais il y a
' Éihis de Corny, ancien compagium de la Fayette en Amérique, s'empressa, dans les mêmes circonstances, deproposer l'érectioD d'un monument « à Louis XVI, ré^nérateur de la liberté franfabe. • (Test ainsi que le nom et la personne du roi, de cette grande raonarctiîequi aiait fait la France, masquaient encore et fadlilûent l&routeque la HévoluIJon avait alors à parcourir ; une telle statue de Louis XYI, comme trophée de l'insurrection, Était cependant, dans la voie où l'on marcliait, une de ces bornes milliaires qui marquaient la distance ojj le U juillet 89 était du 3t janvier 93.
LE ROI m^-T-IL A PARIS? IS;
dans les faits une logique à laquelle il est bien difficile de résister.
Était-ce donc ce qu'il y avait de mieux à faire, même pour le triomphe de celle liberté dont le nom retentissait alors sur les places publiques, et sans laquelle il semblait que le pays ne pouvait vivra? L'ordre trouverait-il une garaotie dans ce nouveau rapprochement qu'on voulait opérer entre ie roi et le peuple de Paris? La Constitution, que l'Assemblée avait commencé à discuter, sortirait- elle forte et durable de toutes les démarches que les premiers pouvoirs de l'État, le roi et l'Assemblée, feraient auprès de l'Hôtel de Ville et de la multitude?
Q ne fallait guère s'attendre à ce que, dans la situation où l'on se trouvait, on se livrât à de telles considérations. La prise de la Bastille avait été une suqtrise populaire pour l'HôteldeVille, pour l'Assemblée comme pour le roi: ce fait seul mérite bien des réflexions! Mais la première conséquence de cette surprise était qu'on suivait les évé- Dements plutôt qu'on ne les dirigeait.
Cependant le roi, avant de se rendre à Paris et de sanctionner par sa présence le mouvement qui venait d'avoir lieu, hésita et délibéra.
C'était un si grand parti à prendre, qu'on n'est point surpris de l'irrésolution du prince auquel le nouveau maire de Paris conseillait cette démarche ; elle semblait naturelle et nécessaire à Bailly, maïs il était difficile qu'elle n'étonnât point le roi de France.
11 est vrai que ce nom commence déjà à mal représenter le pouvoir royal tel que l'ont fait les décrets de l'Assemblée; mais, placé entre les idées qui les ont inspirés et l'ancienne tradition monarchique, le roi, malgré la tendance qu'il a montrée, dés l'origine, aux concessions.
m CHAPITRE IV.
même les plus larges, malgré ia démarche spontanée qu'il a faite la veille auprès de l'Assemblée, se demande si, dans l'état des esprits, il ne fera pas mieux de s'éloigner de Paris que de la renouveler à l'Hôtel de Ville.
- Nous trouvons è cet égard des détails d'un grand intérêt dans un ouvrage de H. de Barante*, dont les notes et les papiers de M. le comle de Saint-Priest, ancien ministre de Louis XVI, ont fourni les matériaux les plus importants, u Le matin môme', dit M. de Barante, une longue délibération avait eu lieu chez le roi. La démarche à laquelle il s'était résigné la veille (en se rendant à l'Assemblée) n'avait point calmé les esprits. M. le comte d'Artois était encore menacé par de publiques clameurs. Les serviteurs du roi, qui avaient, par leurs conseils ou leurs actes, manifesté leur zèle contre la cause populaire, tes ministres qu'il avait choisis, semblaient en danger; ce qui s'était passé à Paris devait inspirer de vives craintes. Les troupes avaient reçu l'ordre de se retirer. Le roi, sa famille, la cour, le gouvernement iraientils se mettre sous la garde de l'armée en s' éloignant de l'Assemblée nationale et de Paris? C'était une grande détermination ; ceux qui la connaissaient crurent un moment qu'elle serait adoptée ; le roi était indécis. Cependant la majorité du comité, que le roi avait réuni pour examiner ce projet, pensa sans doute que ce serait reprendre celui qui venait d'échouer d'une si terrible manière, lorsque les chances de succès étaient infiniment
' Leltm et îmbticHons de UmU XVIII oa comte de Saint-Priest, précédées d'une notice par M. de Barante. * Le matin du 16 juillet.
V01AGË DE PARIS. tia
diminuées. Il fut rétolu que le roi s'abandonnerait au court des événements. »
C'est ainsi que le roi se décida au vopge de Paris. Toul en espérant, sans doute, qu'il serait possible de donner à ces événemenls une heureuse issue, il ne pouvait se faire illusion sur les dangers personnels auxquels il s'exposait : les meurtres commis la veille, la tête du comte d'Artois mise à prix, la vive sgitatiiïn de tant d'esprils après l'insurrection du 14 juillet, se présentaient ^utui'ellement à la pensée du roi.
La reine voyait ^vec effroi une telle résolution ; mais il est digne de remarque, dans le cours de celte histoire, jque I^uis XVI n'hésite pas, lorsqu'il ne.s'agit pour lui que de courir un danger personnel; ce qui ef&^ye, ce qui feit hésiter le chef d'un vaste empire, c'est la responsabilité d'une grande mesure à prendre, surtout celle du sang versé.
D'ailleurs, n'est-ce pas le prince qui, dés l'origine, partisan des réformes, par conséquent des innovations, a voulu gouverner avec Turgot, Necker, et naturellement avec l'opinion enthousiaste qui les a soutenus tour à tour jusqu'à la convocation des étals généraux? El n'est-ce pas la même opinion qui, maintenant encore, devenue le parti populaire, rappelle Necker à grands cris comme le sauveur de la France? Le roi peut-il penser que tout ce mouvement de réformes soit un vain mot, et, s'il le croyait, combien peu en ce moment le croiraient avec lui?
Quant à la réalité du péril qu'il y avait à courir, il eût été difficile de la nier, et la suite de ce récit en donnera la preuve.
Le roi communia avant de quitter Versailles, et, au
moment de partir, il remit à Monsieur un acte par lequel
.no.jlc
il le nommait lieutenant général du royaume, s'il venait à périr dans la tentative de réconciliation et d'union qu'il allait faire à l'Hôtel de Ville, dans la visite qu'un roi de France venait rendre, par le fait, à celte insurrection, qui ne ressemblait à aucune de celles dont Paris avait jamais été le thèâfre.
Le roi partit le 1 7 juillet, à onze heures du matin , accompagné de deux cent quarante membres del'Assemblée, qui, d'après les Mémoires deBailly', avaient surtout pour mission de protéger la vie du prince par leur présence. Ils marchaient autour de sa voiture. C'était un cortège royal qu'on n'avait jamais encore vu dans toute la suite de notre histoire : des états généraux, une assemblée, bien plus, qui les avait absorbés dans son pouvoir unique, supérieur, souverain, servant de garde au roi, qu'elle veut préserver de tout péril et sauver, après s'être placée au-dessus de lui comme pouvoir; craignant pour l'existence du roi, après n'avoir pas craint pour son autorité suspendue par les actes même de l'Assemblée*; puis des paysans armés de fourches et de bâtons, accourus des campagnes voisines, mêlés au peuple de Versailles et aux représentants, poussant des cris qui avaient quelque chose de triste et d'effrayant ; en tête quatre cents gardes du corps.
On eât dit que la situation du prince se résumait dans un tel cortège : c'était l'espèce de mêlée où il se trouvait jeté par les événements, et qui, au moment où il prenait une grande résolution, l'entourait encore: le passé, qui se personnifiait dans ses gardes, pour qui Louis XVI était encore le roi de France; le présent et l'avenir, que reprè-
■ Mémoù-es de Bailly, t. Il, p. 45.
* Voir plus baiit. Rabaud Saint-Ëtienne.
YOïiGE DE PARIS. lô|
senlaîenl la députation de l'Assemblée etccs rassemblements tumultueux qui se mêlaient au cortège et qui accompagnaient son passage.
Les gardes du corps ne purent pénétrer dans Paris, dont on leur interdit l'entrée; une haie de cent cinquanle mille hommes, par l'ordre du Comité permanent des électeurs, s'étendait de la barrière de Passy à l'Hôtel-de-Ville. « Celte multitude enrégimentée, » dit Rabaud Saint-Ëtienne, < attendait le roi. »' Le voy&ge de Versailles à Paris avait doré sept heures. Le cri de Vive la nation! qui avait remplacé celui de Vive le tiers état! se faisait surtout entendre. Le cri de Vive le roi! n'était guère prononcé qoe par qudqaes membres de l'Assemblée. A la porte de Passy, le nouveau maire, BB.illy, oflril au roi tes defs de Paris et prononça cette phrase, dont le sens a été souvent commenté, mais qui n'était qu'un détail dans une situation comme celle qui amenait le roi à Paris : « J'apporte à Votre Majesté les clefs de sa bonne ville de Paris; ce sont les mêmes oui ont été présentées à Henri IV. Il avait conquis son peuple ; ici c'est le peuple qui a conquis son roi. »
Au moment où la voiture du roi traversait les Champs- Elysées, une tiatle, qui semblait dirigée contre cette voiture, vint frapper une femme, qui tomba mortellement blessée. Baillydit, enraconlantce fait dans ses Mémoires: fi Nous avons lieu de croire que ce malh^r fut un coup du hasard, mais il parut extraordinaire. »
Lorsque le roi arriva à l'Hdtel de Ville, on remarquR cette circonstance, qu'en mwitant les dégrés qui mènent à la grande salle, il passa sous une voûte de baïonnettes et de piques croisées sur sa lêle. Un historien' attribue ce
'11, Louis Blanc, p. 420,1.11.
138 CHAPtTItE IV.
cérémonial étrange aux usages maçonniques et à 'l'habitude que l'on a dans les loges de recevoir sous la voûte d'acier les visiteurs de distinction '. Le roi montra beaucoup de calme, comme s'il eàt été préparé à cette étiquette nouvelle. Harangué par Bailly et le président des électeurs, il prononça quelques paroles touchantes. Il était facile de prévoir los suites de la démarclie qu'il faisait dans cette journée.
Le roi ne pouvait plus rien refuser des faits accomplis ; seulement, les amis de Necker, les partisans de la Constitution anglaise, espéraient encore faire sortir de l'insurret^ion du 14 juillet, de la reddition de ta Bastille, d'une révolution parisienne, cette chambre des pairs qui représwite la tradition aristocratique de la Grande-Bretagne, et cette chambre des communes dans laquelle se personnifie l'Angleterre provinciale, avec ses comtés, même avec ses i-oyaumes d'Ecosse et d'Iilande. Il n'était pas probable cependant qu'avec les scènes de l'HAtel de Ville et la multitude de Paris, on pât obtenir ce résultat : la chambre des lords et la chambre des communes ; on n'improvise pas le travail des siècles. Plein des meilleures intentions toutefois et de ces espérances, Lally Tollendal s'empressa de haranguer le roi et le peuple. « Eh bien, citoyens, s'éwia-t-il, êtes-vous satisfaits? Le voilà, ce roi que vous demandiez à' grands cris, et dont le nom seul excitait vos transports, lorsqu'il y a deux jours nous le proférions au milieu devous! Voilà celui qui vous a rendu vos assembles nationales et qui veut les perpétuer; voilà celui qui
' Il explique de la manière suivante Vkonnair singulier, conime il l'appelle, qui était rendu au roi : ■ La plupart des révolutionnaires, nous l'avons dit, étaient altiliés aux sociétés secrètes de la franc-mjçonnerïe. ■ (L.B., p. 4'20, id.)
lIECUliRS DE ULLY-TOLLERDAL. 133
a TOulu établir vos libertés, vos propriétés, sur des fondements inébranlables; voilà celui qui vous a offert, pour ainsi dire, d'entrer en partage de son autorité, ne réservant que celle qui est nécessaire à votre bonheur, celle que vous-même devez le conjurer de ne jamais perdre.
« Et vous, sire, permenez a un sujet qui n'est ni plus fidèle, ni plus dévoué que tous ceui qui vous environnent, mais qui l'est autant qu'aucun de cens qui vous obéissent, permelteï-lui d'élever la voix vers vous et de vous dire : Le voilà, ce peuple que vous idolâtrez I Regardez, sire, con- Solez-vous en regardant tous les citoyens de votre capitale; voyez leurs yeui, écoulez leurs vois, pénétrez dans les cœurs qui volent au^evant de vous; it n'est pas un seul liomme qui ne soit prêt à verser pour vous, pour votre autorité légitime S jusqu'à la démise goutte de son sang. »
Dans la pensée de Lolly-ToUendal et des amis de Necker^ un rapprochement opéré entre le roi et les Parisiens, commeentrele roi et l'Assemblée, Necker encore une fois ministre, ils arrêteraient la Révolution au point qui leur conviendrait.
Lally-Tollendal et son parti ne sont point les seuls qui aient eu cet espoir. Il explique la ligne alors suivie par "bien des membres de l'Assemblée, par une partie de la gauche elle-même.
Déjà ce même député, en apprenant l'insurrection du 14 juillet, avait dit à la tribune : « Le peuple, s'indignant de son esclavage, brisant ses fers, renversant la citadelle
* Lally, qui était un des membres les plus imporOnls de son parti, croynit par ces paroles relever l'aulorité royale et inspirer à tout le monde les sentiments qu'il éproUTait lui-même.
)5* ClIAPtTRB JV.
du despotisme, s'est livré à des excès que la misère et les oppresseurs avalent rendus bien légitimes^ mais bientôt il est revenu à ses premiers senlimenls d'humanité et de douceur... la clémence d'unpeuple est le plus beau spectacle qu'on puisse offrir à l'univers. » On verra bientôt Lally-ToUendal et ses amis changer d'idée à l'égard des crimes qui, déjà, avaient ensanglanté l'insurrection du lijuillet.
Le roi confirma la nomination de Bailly comme maire de Paris, et celle de la Fayette eo qualité de commandant général de la garde nationale. Il accepta la cocarde tricolore que Bailly lui offrit, et la mit à son cba^peau. Nous l'avons déjà dit ; c'étaî^il là les conséquences nécessaires de la démarche qu'il faisait à l'Hôtel de Ville : en se retirant avec les troupes qui s'éloignaient de la capitale, il avait craint d'engager la guerre civile; en venant à Paris, nous avons vu qu'il croyait risquer sa vie, et il n'avait point reculé devant ce péril.
Au moment où, la cocarde tricolore à son chapeau, te roi se présenta à l'une des fenêtres de l'Hôtel de Ville, d'immenses acclamations l'accueillirent. On aurait pu croire, sous l'impression du moment, que les modérés de l'Assemblée avaient atteint leur but, si l'enthousksme qui éclatait au milieu de ces masses populaires et en présence d'un spectacle inouï jusqu'alors avait été une garantie suffisante de l'avenir, et si l'on gouvernait avec des émotions.
La voiture du roi, quand il partit, était couverte de cocardes'tricolores; les chevaux, l'impériale même, oiTraient aus regards les couleurs nouvelles qui effaçaient les anciennes, et qui, adoptées par la royauté, semblaient la transformer.
LA PREHIËBS ËNICBATtOD. 135
Le roi retrouva, à ta barrière de Passy, ses gardes, qui l'y avaient attendu . Quelques-uns d'entre eux se hâtèrent de porter à la reine la nouvelle de ce retour, presque iDespérë, tant ses inquiétudes étaient vives. Elle courut au-devant du roi et l'embrassa, comme si elle avaitcraint de ne pas le revoir.
Au milieu de l'agitation extraordinaire des esprits et dnmouvementd'opinionqui triomphait par l'insurrection du 14 juillet, eut lieu la première émigration. Nous aurons plus fard à l'apprécier au point de vue politique; à dire vrai, ce n'était que le commencement de l'émigration, l'èloignemenl de quelques princes et de certains grands personnages, qui étaient alors en bulte à l'irritation po< polaire, et que l'on qualifiait du nom de eovr. C'était à eux, à leurs conseils, qu'on avait attribué la rénnioD des troupes autour de Paris, les projets de résistance et même de réaction^ Ils se retiraient devant le mouvemebt contraire qui triomphait et les scènes sanglantes qui avaient saivi la reddition de la Bastille.
S l'on considère les circonstances du moment, il est évident que leur présence eût été en môme temps une occasion de troubles et un em))3rras pour le roi dans la voie où il s'était efforcé de rentrer, en rappelant Necker, en renonçant à tout système de résistance . Ainsi partirent, de même que les ministres, qu'on avait regardés comme les instruments de la cour, les grands personnages qui étaient la cour elle-même, le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc d'Enghien, le prince de Conti. Le duc et la duchesse de Polignac, la duchesse de Guiche, leur ûUe, se réfugièrent en Suisse, et, rencontrant h Bâle M. Necker, qui s'y était retiré, ils lui annoncèrent son rappel au ministère, changement bien
prompt, sans doute, mais doùl il avait au moins prévu la cause'.
On a vu en effet que le roi s'était engagé au rappel de Necker. Le retour du ministre fut un triomphe de la; frontière à Versailles; mais, avant ce retour, de nouveaux meurtres avaient été commis à l'Hôtel de Ville, ceux do Foulon, ancien administrateur des armées, et de son gendre Berlhier de Sauvigny, intendant de la généralité de Paris.
Foulon s'était trouvé sur la liste du ministère, dont le baron de Breteuil était le chef; quoique son Age avancé, il avait soixante-quatorze ans, lui eât fait refuser les fonctions auxquelles il était appelé , son nom n'était pas moins impopulaire. Il avait pris, le 16 juillet, un passe-port à sa section K
Si l'on consulte les faits, il semble certain qu'il dut. les périls dont il fut menacé presque aussitôt après l'insurrection du ii juillet au titre de contrAleur général qui* lui était donné dans le nouveau ministère. Le peuple, avait-il eu le temps de savoir qu'il eût refusé ses fonctions? Au milieu de la disette qui pesait sur les classes populaires, on élevait aussi contre lui l'accusation d'ac-
• t En parlant de Paris, te IS jniUel, H. Necker prédit à sa fille ([u'une guerre civile éclaterait dans les vingt-quatre heures. Il fallait Être bien sûr de son làit pour parler ainsi. Madame de Staëlet H. Necker contiennent de cette prâiliction dans leurs écrits. » {Hùloire de France depuis La fin du règne de Louis XVI, par l'abbé de Hontgaillard, t. Il, p. 81.)
Quand le roi s'était roidu à l'Assemblée avec ses deux frères pour annoncer relèvement des troupes, il avait aussi annoncé le rappel de Necker,
* Ce fait est affirmé par H. Louis Blanc, d'après une note fournie par la famille (L. B., Histoire de la Révolution, t. Il, p 411).
NOUVEAUX MEURTRES. iZJ
caparemeut. Cette vague rumeur ne fut jamais prouvée '. Arrête à la campagne par des paysans, il fut mené à Paris comme un criminel, mais avec des outrages qui sont épai^és aux plus coupables : on lui avait mis une couronne d'orties sur la tèle, un bouquet de chardons à la main et du Toin à la bouche. Bailly et Lafayette furent impuissants lorsqu'ils voulurent empêcher ce nouvel assassinat. On entraîna Foulon et on le pendit à la lanterne qui avait déjà servi à d'autres exécufions. On lui foupa la tête, et, comme celles deFlesselle et de Launay, on la plaça au bout d'une pique.
■ Quelques instants aprèSj le gendre deFoulon, Berthier, subissait le même sort, arrêté comme son beau-père, dont on lui présentais léte sanglante ; traîné à l'Hôtel de Ville, il y fut aussi massacré; mais, ayant résisté avec beaucoup de courage à ses meurtriers, il tomba sous les coups de baïonnettes qu'on lui portait. On reprochait surtout à Berthier d'avoir été l'intendant de l'armée réunie autour de Paris, a Un peuple féroce, » dit Rabaud Saint-Ëtienne*, « s'acharne sur le corps de la victime; un barbare lui arrache le cœur, qu'il porte au bout de son coutelas', et sa tête est promenée avec celle de Foulon. »
■ Voir Louis Blanc, Histoire de la Bévolution, i. Il, p- UO.
' Précis Msioriqtie de la Révolution français, p. 1S5.
' Nous croyons devoir reproduire ici les détails suivants, empruntés à l'abbé de Hontgaillard, contemporain lui-même des événements, et très-contraire, nous Tavons déjî dit, à l'ancien régime : « 11 nous reste à retracer un crime plusépouvantable, et cet incroyable forfait. nous le voyons encore, comme si nous y eussions assisté, tant la véracité du témoin oculaire dont nous tenons le fait est incontestable et reconnue. Le propriélaire du cœur de H. Berthier, le vainqueur de la Bastille dont on vient de parler, entre, à la chute du jour,. au café de Foy (Palais-Royal), s'assied à une table avec les cinq ou sii can-
tas CHAPITRB IV.
. Ces meurtres furentcommis le 22 juillet. La Fayette voulut d'abord envoyer sa démission dans une lettre où il les déplorait; maisBailly et le comité des électeurs avaient obtenu d'avance qu'il la retirât en cédant aux instances qu'on ne manquerait pas de lui faire '. .
La Fayette et Bailly venaient d'assister à une scène que l'histoire doit rapporter et qui explique la démisMOri de la Fayette : celui qui avait arraché le cœur de Berthier était venu le jeter tout sanglant sur la table du comité des électeurs, en s' écriant : « Voilà le cœur de Berthier*! » M, Louis Blanc, en citant les Mémoires deBailly, ajoute ; • A ce spectacle épouvantable, un électeur s'évanouit; Baiily reste immobile et comme foudroyé, pendant
lûbales dont il esl le chef, et deoiande du café ; on le leur sert. IN)iir> rons-nous rapporter ce que le maître du café nous confirma sur les dix heures du soir? Il faut s'y résoudre, de quelque horreur qu'un pareil souvenir vienne glacer nos sens. Le monstre détache le cœur de H. Berthier de la baïonnette où il était fiché, le presse fortemaat entre ses mains, en exprime quelques gouttes de sang, les répand dans les tasses de café, et. au même instant, la bande infernale porte le breutage à ses lèvres et entonne, avec des éclats de barbarie impossibles i rendre, l'ariette ; Non, iln'esl pas de bonne fiU quand le cœur n'en esl pas ! Nous haïssons de toute la force de notre Ime le despotisme des rois; mais nous exénrons la l'érocité du peuple'. > L'abbé de Mont^aillard ajoute : • H. Foulon avait été percé i coups de couteau dans toutes les parties de son corps, et liadié à coups de sabre et de faux ; sa tête, séparée du tronc et mise sur la pointe d'une pique, hit placée pendant un quart d'beure devant son hûlel, boulevard du Temple, au coin du faubourg de ce nom ; elle fut ensuite promenée en triomi^e dans les rues adjacentes. Quatre jours après, on vit diez les marchands de nouveautés, au Palais-Boyal, des modes couleur sang de Foulon ". >
* M. Thiers, Histoire de la Bévolttlion, t. 1", p. 127.
• Mémoires de Bailly, t. II, p. 125.
?liOfl.
L'ADRESSE DE L'ASSEMDLÉË. I3»
qae la Fayette s'écrie : « Qu'on me délivre d'une charge qui me force à étrt témoin de ces horreurs^ ! •
Il était imposable que l'Assemblée ne partageât point ces sentiments; Lally-Tollendal aurait voulu qu'elle fit au peuple une adresse énergique dont il lui soumît le projet ; elle fut adoptée, mais avec des changements tels, qu'elle ne pouvait produire aucun effet et qu'elle passa presque inaperçue. C'est que l'Assemblée avait de la peine s blâmer même les conséquences qu'elle devait le plus déplorer d'une insurrection qui semblait assurer son pouvoir. Ce n'était pas en elle-même que l'Assemblée aurait trouvé cette force, matérielle dont toutes les autorités ont besoin pour exister. Elle était devenue une autorité, use autorité souveraine, par le fait, la première dans l'État ; mais un autre pouvoir, celui de la place publique^ avec ses colères, quelquefoisses fureurs, commençait à se montrer. Quelle règle, quelle limite lui montrer, lui faire accepter, et comment Fa soumettre h l'Assemblée? A côté de la faible adresse que celie-ci vola, on entendit ces tristes paroles de Barnave : « Je m'afflige des aeddenls arrivés dans ta capitale, mais ils ne doivent pas nom occuper ; je demande si le sang qui vient de coûter doit crier bien haut, V Robespierre s'efforça de justifier les meurtres commis à l'IIétel de Ville; Mirabeau, qui, apr&s avoir espéré devenir ministre et maître du pouvoir, se trouvait en ce moment écarté du but de son ambition , écrivait contre le passé, lorsqu'il s'agissait du présent, et jetait, autant qu'il pouvait, le voile brillant de son éloquence sur les crimes de la rue', lorsqu'il disait gue le
' h. Blanc, Ifwtoire de la Révolution, t. II, p. 453.
• lô'IettredeHirabeauàscscommellanls.
peuple, stfant été opprimépar l'injtatiee des autres elastet, avait troueé sa justice dam sa barbarie même.
Ce langage de Mirabeau, dont l'ambUion, pour « se rendre possible, » comme on a dit depuis, faisait la part du sang, caraclérise la situation.
Cette situation produisait immédiatement ses résultats.
Le retour de Necker, auquel nous avons déjà fait allusion, était le complément de la victoire du peuple de Paris et de l'Assemblée. Le ministre qui, par son attitude, avait protesté contre la déclaration du 23 juin, qui s'était ainsi séparé du roi quoique merribre de son conseil, revenait logiquement au pouvoir, quand le roi cédait à l'Assemblée et à l'insurrection. Le renvoi de Necker avait élé comme le signal de l'opposition la plus vive et du mouvement populaire, son rappel couronnait la victoire de i^tte opposition et de l'insurrection elle-même. [1 reçut à l'Hâtel de Ville et dans l'Assemblée l'accueil le plus enthousiaste.
DU li iniLlBT «D 4 lODT.
Rentrée de Wecker lu ministère : il veut sauter le baron du Bezenval, cnmmandanC de l'arniëe de Taris sous le maréchil de Broglie. — Suites . da 11 Juillet dans les provinces : pro^n^s de l'esprit révolutionnaire, ■ élit de Paris, état de la France. — L'ulopie et la Hëtolutîon, — Premier échec d'une grande popularité. — L'Assemblée. ' — La Corsti-
Le ministre populaire dont la reiraile avait été unetles causes immédiates de l'insarrectioii du 14 juillet était re- . venu triomphalement au pouvoir, tandis que les ministres qui ravaient remplace, et le parti de la cour, comme <m l'appelait, n'avaient exercé qu'une bien courte inlltience, suivie par la victoire de l'insurrection.
Comme Necker lui-même l'avait prévu, ses adversaires ne l'avaient pas tenu longtemps éloigné du râle politique qu'il avait ambitionné, et il était natiirelque, du point de vue auquel il s'était placé, depuis qu'il avait voulu gouveroer la France, il se ilattât désormais d'être l'arbitre de la situation entre le roi et l'Assemblée, entre le roi et le peuplé lui-même.
L'émigration, qui venait de commencer, semblait ren-, dre cette situation plus facile encore pour le chef du cabinet, puisqu'il n'avait plus à craindre de contradiction dans l'entourage du prince, et que la gravité môme des
.no.jlc
m CHAPITRE V.
événements paraissait devoir encore augmenter son crédit.
L'homme qui avaif traversé la France au milieu du plus vifenthousiasmepopulairepouvait-il douter, en effet, qu'à Paris surtout il n'obtint une première demande adressée à cette insurrection victorieuse qui recevait, le 50 juillet, la visite de Necker à l'Uétel de Ville, après avoir reçu, quelques jours auparavant, celle du roi?
La veille, Necker s'était rendu à l'Assemblée nationale, où, à quelques paroles prononcées sous l'influence d'une Irès-vivc émotion, le duc de la Rochefoucauld-Liancuurl répondit par le panégyrique, du ministre qui rentrait aux affaires.
Roi, chambre et ministre semblaient donc rapprochés.
CufBptaïkt Sur une popularité qui lui rendfut le gouvernement de ia Fi-ance, Necker, mû d'ailleurs par un sentiment très-louable, avait voulu, même sur sa route, annoncer son retour par un acte de justice et de générosité.
On a vu les crimes commis dans Paris après le 14 juiltet; les passions du moment, dont ces crimes étaient l'expression, ne se bornaient pas à des exécutions sommaires, mais un esprit de haine et de défiance s'attaquait à tous ceux qui, de près ou de loin, avaient eu quelque part à cette velléité de résistance d'une monarchie m(H^lenient
Cet esprit fera bienlét d'autres progrès et de Paris s*é* tendra à la France; or, sous l'impression de la défiance que nous venons d'indiquer, le irâron de Bezenval, qui, ainsi que d'autres personnages marquants, avait quitté Paris et cherchait h sortir de France, s'était vu arrêter