INVASION DU CHATEAU DE VERSAILLES
auraient été, suivant lui, postés tantAt d'un cdlé, tantât d'un autre ', » ce qui prouverait une chose, c'est que l'on craignait que le château ne fût envahi sur différents points.
Cependant, toujours d'après le même récit, « les brigands, venusà Versailles avec le projet d'assassiner la reine, auraient profité de cette négliijence '. » M. de Barante dit encore que « les cours et les salles du château étaient envahies par une foule furieuse, » dont l'attaque, sans aucune négligence des postes intérieurs, aurait certes pu suflire pour amener tous les périls de cette terrible matinée.
Enfin, M. de Gonny raconte ainsi le même fait : ■ Vers cinq heures et demie, dix colonnes de femmes et de brigands, échauffés par les liqueurs, se répandent de toutes parts, couvrent la place d'armes et s'avancent vers le diâteau ■ Des rassemblements s'y forment; plusieurs marchent avec des drapeaux et des tambours. Une des grilles du château était restée ouverte; c'était celle de la cour des princes. Quelques femmes, ou plutôt quelques hommes travestis, passent sous la voûle da château, et pénètrent jusque dans la grande salle où étaient les gardes du corps. La garde extérieure du château avait été confiée à la milice parisienne ; elle n'avait point défendu ses postes, d
Nous nous bornerons à faire observer ici, entre le récit de Rabaut Saint-Etienne et celui de M. de Conny, un rapport évident, c'est que, d'après Rabaut Saint-Étienne, l'attaque est venue du cAlé de la plane d'armes, puisque la multitude sortait de la salle de l'Assemblée, ou bien de la ville où « elle s'était tenue rassemblée en pelotons", »
• M. de Barante, Notice, p. an.
» Jbid.
* Babaut SaiDt-Êtienne, Précis historique, p. 243.
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SM CIlAl'lTAE Vif.
et qoe l'allaque n*a pu avoir lieu par les jardins, où la multitude n'était pas, mais du cAté de la ville de Versailles, où elle était. Or, il est clair qu'elle devait d'abord se porter sur la place d'armes. Puisque les postes extérieurs du diâteau avaient élè remis à la garde nationale, pour.quoi donc n'a-t-elle pas arrêté cette multitude? Pourquoi M. de Barante, M. Mignet et Rabaut Saint-Etienne ne partent-ils de celte garde qu'après l'invasion du château et les meurtres commis en cherchant à tuer la reine ? Est-ce parce que M. de la Fayette, plein de confiance, s'était couché, accablé par le sommeil, tandis que les émeutiers et les assassins veillaient, satisfait d'avoir « logé sa troupe dans Versailles ', » et confié « les postes extérieurs du chdleau aux anciens gardes-françaises, maintenant grenadiers de la garde nationale', et qu'en l'absçnce de leur chef ils avaient laissé passer les émeutiers parisiens, » ce qu 'affirme M. de Conny% par « les passages, » comme dit Rabaut Saint-Ëtienne, « qui étaient mal fermés*? » On le croit sans peine, puisqu'il ne s'agit aucunement ni dans Rabaut Saint-Ëtienne, ni dans M. Mignet, ni dans M. de Barante, de ta manière dont fnrent gardés les
• Rabaut Saiiit-ÉlieBne, Précis Mslorique, p. 343.
' M. de Barante, Notice, p. ciiïh.
■^ H. de Conny, après avoir dit que la garde nationale m'avait pas défendu ses postes, • ajoute : * Les hordes s'en étaient empar sans combat et sans résistance. • {Histoire de la Bivoiution, t. 1", p. 378.)
" * Rabaut Sainl-Êtienne, Précis kistoriqtie, p. 943. — Malgré celte surprise, le même Rabaut Saint-Ëtienne a dit ■ qu'on voulut leur défendre l'entrée du château, etquun des assaillants fui tué. ■ Les pré- ' cautions, à l'intérieur du château, n'étaient donc pas si mal prises; et, si les postes extérieurs avaient i-ésisté assez longtemps pour qu'm pât prévenir le général la Fayette, il est probable que les scènes sanglantes du château n'auraient pas eu lieu.
postes enlérîears, devaDi lesquels il fallait passer' cependant, el de la résistance qu'ils auraient dû opposer, même en l'absence du commandant général, ce qui explique lré»-bien que ces postes aient été surpris *, et que les gardes du corps n'aient plus eu à consulter qu'un hé-, roisme auquel tous les partis ont rendu hommage.
Nous avons dâ rapporter tous ces faits, et en indiquer les sources, ce que les historiens de la Révolution, pour la plupart, n'ont point assez fait, suivant nous : le lecteur jugera.
Le moment est venu d'une complète et impartiale rècapitulation des faits; ce n'est point pour un parti que nous travaillons, c'est, dans la mesure de nos forces, pour la sodèté, dont le premier intérêt est de les connatlre. Il n'y a pas de témoignage que nous ne soyons prêt à recueillir, de rectification même que nous ne vou^ lions admettre avec empressement, afîn qu'elle jaillisse enfin, cette lumière des laits jusqu'à présent obscurcie,quand elle n'a pas été entièrement éteinte, au milieu des calculs ou des espérances des partis, et que la vérité ellemême soit le contrôle de l'histoire et des destinées d'une révolution qui implique l'avenir de la France I
Plusieurs gardes du corps, dont le souvenir ne périra point, furent massacrés à leur poste.
Miomandre de Sainte-Marie, le dernier d'entre euxy s'adressant à une femme qui paraissait à l'eslrémité d'une
' On peut se souvenir qu'une partie de ces Tnêmes gardes françaises, maintenant grenadiers de la garde nationale, avaient pris part, dés l'origine, aux désordres de ta rue, reçu les ovations des éineuliere du Palais-Koyal, Tait feu sur les autres troupes dans la journée dn 12 juitlet, presque la veille de la prise de la Bastille, et qu'il j a. ail eu parmi eux des vainqueurs de cette dernière journée.
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salle, où il résistait aui fi^sassins en Taisanl, comme ses camarades, un rempart de son corps h la reine menacée, prononça, comme suprême avertissement, ces paroles qui furent son arrêt de mort : « Madame, sauvez la i-eine, on en'veut à sa vie. Je suis seul ici contre deux mille hgres!... »
Ce cri de Miomandre, qui rappelait celui du chevalier d'Assas, sauva en etîet là reine *, tandis que son généreux défenseur tombait assommé d'un coup de crosse de fusil.
Avertie, elle put « à demi nue » se dérolwr, par des issues secrètes aux coups des assassins, et se réfugier dans les appartements du roi. Les meurtriei's des gardes du corps percèrent, on le sait, de leurs armes sauglantes le lit que la reine venait dequitter.
D^à on portait au bout des piques les têtes des gardes du coi^s.
C'est alors que cet appel fait aux anciens soldats des gardes françaises, par des officiers, les rappela au sentiment du devoir militaire. « On massacre les gardes du corps et ce sont eux qui, à Fontenoy, sauvèrent le régiment des gardes-françaises ^ »
' • GeUe insurrection, • dit Babaut Saint- Etienne, e où plusieurs gardes du roi furent blessés (Rabaut Saint-Étienne ajoute un peu plus bas que l'on coupa la tète à deux gardes du corps), {\il prompte et rapide. » On voit que l'historien voudrait glisser sur un fait de celle nature. 1) se hâte de fairt; reparaître la Fajetle, dont il parle en ces termes : ■ H. de la Fayette, qui en est instruit, envoie sur-lechamp les aides de camp qui étaient auprès de lui pour rassembler la garde nationale; il j vole lui-même, et bientôt les grenadiers nationaux entrent dans le château, s'en emparent, chassent les brigandi au moment où ils enfoncent rappartement du roi, dispersent ceui qui se livraient au pillage, et le calme est rétabli dans le château. * (Rabaut Saint-Étienne. Précis historique, p. 244.)
■ fUtUHre de ta Révolution, par N. de Conny.
U FAYETTE. LES GiHDHUFBANÇAISES. 311
Us coururent aussitAt au secours des gardes du corps.
La confiance du général la Fayette, la faiblesse A peu près démontrée des grenadiers de la garde nationale, avaient livré tes postes extérieurs du château de Versailles aux meurtriers qui méritèrent, dans celle matinée sinistre, le nom de brigands qu'on leur a donné ; l'intervention du général et des grenadiers de cette garde au milieu d'une scène qui aurait pu hâter les plus terribles événements de la Révolution, la mort du mi et de la reine, livrer tous les gardes du corps k leurs assassins, fut loyale alors et énergique, mais qu'elle était tardivel
Allait-elle, au moins, produire ce résultat, qui, de la part de la Fayette et de la garde nationale, eût été un véritable service rendu à l'ordre et à la société, allait-elle soustraire te roi à cette violence qu'on voulait exercer sur lui, et, après les crimes qui venaient d'avoir lieu, lui apporter un secours asseï puissant pour lui permettre de ne pas céder aux exigences de l'insurrection parisienne et de rester i Versailles?
(hi vit bientôt que l'insurrection était la plus forte malgré l'épisode sanglant et honteux qu'elle venait de traverser, éfnaode qui, par le fàil, ne se rattachait que trop au mouvement lui-môme, dont il fut loin de compromettre ou de retarder le succès.
On voudrait quelquefois dètounier les regarda de cette logique des événements, de cet ensemble des faits, qui est l'histoire, et où l'on rencontre trop souvent les idées systématiques des partis de connivence involontaire avec les crimes.
Nous n'avons aucunement l'idée d'atténuer ce qu'il f eut de louabledansla conduite de M. de la Fayette et des anciens gardes-françaises; mais on reconnaîtra qu'ils nO
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pouvaient en tenir une autre, dans de telles circonstances, sans se déshonorer, et qu'ils auraient dû les prévenir, s'ils avaient eu plus de prévoyance ou de fermeté.
Qu'ils ne se fussent pas défiés, au reste,- des bandes parisiennes, c'était un grand malheur sans doute, mais dont on est moins surpris, quand on pense à une certaine solidarité de sentiments qui peut s'établir dans une révolution entre des hommes séparés également du passé, et dont les yeux sont fixés sur un même but, le changement complet de l'Ëtat et de la société.
'?4'avait-on pas vu l'Assemblée approuver l'insurrection du 14 juillet et se montrer plus qu'indulgente pour les crimes qui en avaient été la suite? Le roi n'avaît-il pas été alors entrainé lui-même par ta situation qu'il s'élàit cru forcé d'accepter, à venir féliciter l'insurrection triomphante?
Cette insurrection était venue lui rendre, les 5 el 6 octobre, la visite qu'il lui avait faite le 17juillet. Avaitil commis, dans cette journée, une faute politique, sans laquelle la Révolution n'aurait pas suivi son cours? Mous sommes loin de le croire; mais l'enchaînement des idées et des faits se produisait ainsi sans interruption, et le mouvement révolutionnaire, loin d'être contrarié, comme on l'a prétendu, ne faisaitpoint de ces haltes qui auraient pu au moins le ralentir; s'il devait conduire à de bons résullats, assurément rien ne devait les retarder.
Le tableau qu'offrait l'intérieur du château de Versailles, surtout la famille royale, réunie autour du roii résumait la situation. Les assassins venus de Paris n'avaient point tenu devant les efforts des gardes du corps et de ta -garde nationale ; mais la multitude parisienne remplissait la cour de marbre et la faisait retentirâewô-'
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fôrations que H. de la Fayette ne pouvait pas plus calmer, qu'il n'flvaït réussi à empêcher le départ de ta garde nationale pour Versailles.
Le roi se trouvait avec la reine et le Dauphin devant le balcon de la chambre qui domine la cour de marbre'; h cdté de la reine et de son fils, était M. de la Fayette, qui venait,-par sa présence, protéger la famille royale.
Le tumulte augmentait sans cesse; les cris : « A Paris, à Paiisl » releoUf^saient dans la cour et montaient aux oreilles du roi, comme la formule de la situation, comme l'ordre qui lui était intimé, après les scènes qui venaient d'avoir lieu et le péril si récent qu'avait couru la reine.
Le roi hésitait encore à prendre un parti qui pouvait être définitif. Il éprouvait cette tristesse profonde, ce sombre accablement des malheurs et des crises qui paraissentsans remèdes; on eût dit qu'il s'apprêtait à suivre le deuil même de la monarchie dans cette voie oà l'appelait un peuple menaçant, plein d'une exaltation que rien ne semblait pouvoir apaiser ni modérer.
On tirait des coups de fusil en l'air, comme pour avertir le roi que ta patience populaire étaif à bout*.
Au milieu des cris, on distingue le nom du roi, qu'on appelle sur le balcen; il veut s'y élancer pour parler au peuple. La reine avec ses enfants s'attache au bras de Louis XVI.
C'est alors que ces cris bien connus retentirent : « La reine seule, point d'enfants! » Ce fut en ce moment aussi
' Pivlice, par M, de Baranle, p. cmi.
» t On entendit le sifflement de quelques balles, qui vinrent frapper la croisée près de laquelle se tenait la reine. * (Louis XVI, par M. de Falloux, p. 235.)
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que Harie-Ântoinetle se jeta intrépide sur ce balcon, et devant l'héroïsme de la fîlle de Marie-Thérèse, seule dans sa majesté, l'insurrection, qui grondait à ses pieds, se tut un instant sous le regard d'une femme I On assure même qu'on entendit des cris de « Vive la reine! »
Dans toute l'histoire de France, il n'y av»t d'exemple ni d'une telle situation ni d'un tel spectacle.
Jamais on n'avait vu la royauté ainsi en présence d'une tempête populaire, face à face avec toutes les passions do la rue, soulevées et impérieuses.
Qui régnerait? serait-ce le roi ou le peuple de Paris? Qui gouvernerait? le gouvernement ou les gouvernés?
II est très -certain qu'au point de vue de toutes les opinions, la question doit se formuler ainsi.
C'était dans le Versailles de Louis XIV et du sermentdu jeu de paume, qu'elle se trouvait posée : le peuple, après l'Assemblée constituante, venait y affirmer sa souveraineté, et c'était la même Assemblée qui, avec le roi, allait le suivre.
Ce n'était point là seulement une scène extraordinaire, c'était, et c'est encore, pour beaucoup d'esprits, la lutte de deux principes, dont l'un venait et devait triompher de l'autre.
Celte lutte était maintenant resserrée duis un étroit espace et sur un théâtre, certes, qu'on n'aurait pas mtme rêvé h l'ouverture des états générauï, entre la cour de marbre et le balcon, près duquel tonte la famille royale était réunie.
C'était le chemin qu'en cinq mois la Révolution de 89 avait fait : quelle hâte n'avait-elle donc pas de marcher à ses destinées ? Y marcherait-elle cependant aussi vite qu'elle l'espérait?
SIRB, VOUS ÈTBS PHISOHHIEH, 315
Ce n'est pas ^core ce que nous avons à examiner en ce moment.
Dans le dernier conseil des ministres réunis à Versailles, au-dessus de l'insurrection qui interpelle l'ancien pouvoir et lui enjoint de la suivre, le membre de ce conseil qui a déjà donné au roi le seul avis politique applicable à de telles circonstances, sans que cet avis assurément, il ne l'espérait pas lui-même, eût pu transformer aussitôt la situation et sauver le gouvernement royal par une de ces péripéties subiles qui changent quelquefois l'avenir des nations, vient encore' lui dire ie vrai mot, le mot de la situation : au roi , qui , par des raisons bien faciles à comprendre, balance, en ce moment, sur le parti à prendre, sur ce départ pour Paris qu'exige hautement le peuple insurgé, M. de Saiut-Priest dit tout dans celle parole triste mais convaincue : « Sire, vous êtes prisonnier et il faut subir la loi qui vous est imposée'. »
C'est qu'il y avait longtemps déjà que le roi était prisonnier, non pas de Xes femmes de la rue ivres, qui venaient d'insuUer l'Assemblée avant de vociférer contre la royauté, non pas de la populace furieuse de Paris, des assassins des gardes du corps, qui avaient manqué bien involontairement de tuer la reine, mais prisonnier des idées nouvelles qui le livraient en ce moment, et dont cette populace n'était que l'escorte. Cette escorte était au bas de ce balcon, où comparaissait le pouvoir, et, par le fait, ne réclamait-elle pas autant M. de la Fayette, commandant général de ces idées plutôt que de la garde na-
• H. de Barante, Notice sur M. de Saint-PrieU, p. mhi,