‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 2)Chapitre 56 sur 86 · V. '.oogic · texte numérisé non relu

V. '.oogic

lulion s'oi^anisa de plus en plus par les clubs, qui, au milieu de la division départementale, partout établis et affiliés à la Société parisienne des Jacobins, devenaient de plus en plus puissants, à mesure que l'ancienne société, l'ancien gouvernement, jusqu'aux provJQces, qui, pendant tant de siècles, avaient porté leurs noms historiques, étaient frappés de la même dissolution par une assemblée de philosophes et de théoridens.

Ce qui nous semble le plus extraordinaire dans l'entreprise formée par l'Assemblée constituante, c'est que, voulant fonder un nouveau régime politique, elle supprimât, pour ainsi dire, la matière première de ce régime et que, pour le triomphe de la théorie d'où ia France représentative devait sortir, elle ne lui laissât à peu près plus rien à représenter. Paris, en présence de cette France amoindrie, réduite en poussière départementale, ne serait-il pas, d'ailleurs, toujours raaitre de modifier, d'exagérer ou de détruire une forme théorique sans base réelle dans les mœurs, dans les institutions, dans la répartition même du territoire, et Paris, après tout, ne resterait-il pas en définitive le seul grand et véritable électeur? De même qu'on allait voir un système de guerre qui aurait toujours pour but de prendre la capitale pour s'emparer d'un pays, n'en serait-il pas de même en politique pour la France, et le reste de cette France ne ressemblerait-il pas aux vragons entraînés par une même locomotive? Ou le gouvernement représentatif allait-il se tenir debout sur l'abstraction de la souveraineté du peuple et la trop grande réalité des clubs?

Mais nous ne voulons pas anticiper ici sur les événements : si l'Assemblée n'avait pas été sous l'empire de

L'ABSTRACnON. ~ LES BIEHS DU CLERGÉ. 311

l'abstraction qu'elle voulait appliquer partout', elle aurait maintenu du moins l'administration dans les attributions de la royauté, qui, n'administrant plus, subissait encore un nouvel effacement, et à laquelle il ne restait plus qu'à donner des ministres élus.

Mais tandis que l'Assemblée constituante faisait pénétrer l'élection universelle et absolue dans le pouvoir administratif fondé, comme on l"a vu, par cette royauté qui restait maintenant isolée de tout ce qu'elle avait créé, de tout ce qu'elle avait fait, exception héréditaire dans un pays où tout devenait électif, seule ombre de l'ancienne tradition politique là où il n'y en avait plus, et que, de la commune au département, l'action de l'autorité centrale avait cessé d'exister, un autre changement bien plus grave encore allait avoir lieu.

On sait qu'il avait déjà été question des biens du clergé comme moyen de pourvoir à des embarras financiers qui ne làisaient qu'augmenter*. Un évéque, on ne l'a pas oublié, avait proposé de réaliser un emprunt trèsconsidérable hypothéqué sur les biens du clergé : nous nous sommes expliqué à cet égard.

Ce même clergé avait déjà renoncé spontanément aux dîmes.

Il ne s'agissait pas seulement ici d'une question financière, car la proposition que nous venons de rappeler aurait suffi pour la résoudre, et, comme nous l'avons fait

< f Ce plan, suWant H. Kignet, organisait la souveraineté du peuple. (H. Hignet, t.I, p. 184]. Gela est possible, mais on vemi qu'il désorganisait la France.

*« La pénurie des finances s'aggravait; l'augmentation des dépenses, l'atTaiblissement ou la nullité des perceptions fiscaUs, laissaient peu d'espoir dans les ressources ordinaires.>(Droi, t. in, p. 34.)

obsener, l'adhésion non équt\oque, donnée par un corps comme le clergé, sous la forme d'un emprunt librement consenti et non pas forcé, à l'êlablissement du régime nouveau, du gouvernement représentatif (|«'il s'agissait d'établir d'une manière durable, était aussi ce qu'il y avait de plus propre, nous croyons l'aVoîrdéjà dil, à fonder le crédit financier de ce gouvernement : c'est la confiance., en effet, et non la violence qui fonde le crédit.

Mais il y avait dans l'Assemblée conslituaiite un esprit qui ne pouvait s'arrêter ni se limiter, surtout dès qu'il s'agissait du clergé et de la religion, esprit qui, par une logique altachée à t'élat des idées, volontairemeut ou involontairement, se trouvait Impliqué dans toutes les mesures dont le clergé lui-même pouvait être l'objet.

On rapporte ce mot de M. de Talloyrand, qu'on ponrrait, dans la question des biens et de la constitution civile du clergé, appliquer à M. de Talleyrand luimême et à l'Assemblée constituante, faisant intervenir une telle question dans l'établissement même du régime représentatif de 89 : « Je ne demande pas aui gens d'être de mon opinion, mais de la leur. ;i

Que voulaient alors l'Assemblée constituante etM.de Talleyrand? Créer un état de choses, sans doute, qui durât, qui ne cédât pas au premier orage, élever un édifice qui eût une base dans le sol et non pas dresser une tente à peine retenue sur un sable mouvant par , quelques piquets bientôt emportés par la tourmenle. Que prétendaient-ilB encore? Fonder un gouvernement libre et représentatif.

Nous sommes arrivés à une époque où ce retour sur les actes de l'Assemblée constituante est plus que jamais naturel et logique.

OPINION DE ■. m TOCQDETIUE. 31»

Va esprit ëminent, ami fidèle et dëroué de ce gouvei^ nement, M. de Tocqueville, tout favorable qu'il voulût encore rester à la Révolution de 89 ne s'y est pas trompé; et, en présence des chutes successives du régime constitutionnel ou parlementaire, s'est posé celte question : N'a-t-on pas trop détruit en 89, et, par cette démolition systématique de la société française, n'a-t-on pas porté un coup terrible à l'établissement même de ce régime représentatif que l'on prétendait fonder' ?

On peut, on doit, certes, juger l'acte de spoliation que l'Assemblée constiluante, se plaçant toujours au -point

> ■ J'ose penser, contrairement aune opinion tùen générale et solidement établie, que les peuples qui ûtent au clergé catholique loule participation quelconque à la propriété foncière el transforment tous ses revenus en salaires ne senent que les intérêts du saintsiége et ceux des princes temporels, et se prirent eux-mêmes d'un Irés-grùnd élément de liberté' [L'Ancien régtmeel la Révolution, par H. de Tocqueville, p. 173.) M. de Tocqueville disait quelques lignes plus haut : ( Mais ce qui contribuait encore à donner au:^ prêtres les idées, les besoins, les sentiments, souvent les passions du ci- tojem c'était la propriété foncière. J'ai eu la patience de lire la plupart des rapports et des débals que nous ont laissésles anciens états provinciaux, et particulièrement ceux du Languedoc, où le clergé était plus mèlè encore qu'ailleurs aux détails de l'administration publique, ainsi que les procès- verbaux des Assemblées provinciales qui furent réunies en 1779 et 17S7; et, apportant dans cette lecture les idées de mon temps, je m'étonuais de voir des évèques, des abbé^, parmi lesquels plusieurs ont été aussi cminents par leur sainteté que par leur savoir, faire des rapports sur rétablis.sement d'un chemin ou d'un canal, y traiter la matière en profonde connaissance de cause. discuter avec inrmiroent de succès et d'art quels étaient les meilleurs moyens d'accroître les produits de l'agriculture, d'assurer le Inen-^tre des habitants et de faire prospérer l'industrie, toujours égaux, et souvent supérieurs à tous les laïques qui s'occupaient avec eux des mêmes affaires. > (L'ancien Régime et la Révolalitm, p. 113 et 175.)

, '.oogic

SSO CHàPITRE VIII.

de vue de la souveraineté arbitraire et absolue du peuple, crut pouvoir commettre à l'égard du clergé dans ce qu'il eut d'injuste et d'oppressif, dans ses Funestes conséquences pour la propriété tout entière ; mais n'est-il pas bien remarquable, avant tout, que cette Assemblée travaillât contre l'œuvre même qu'elle voulait accomplir, en dépouillant leclergé,bientAleale persécutant, et qu'elle détruisit là une des fermes colonnes de l'édifice qu'elle avait entrepris de construire? N'est-il pas bien remar quable que, suivant le mot de M. de Talleyrand, elle ne sût pas être de son opinion ?

C'est qu'il y avait, dans les idées et les passions qni agitaient l'Assemblée constituante, un principe de nation religieuse qui venait se mêler à tous seii^ actes, qui était son point de départ et son véritable idéal. Sans doute elle voulait ou croyait vouloir le gouvernement représentatif, mais elle n'admettait point qu'il représentât la religion et le clergé du pays, celte foi qui avait créé l'Europe moderne: ia religion, pour la majorité de l'Assemblée.pouvait, comme la société, être votée au scrutin, et la loi humaine, la raison humaine, dont cette loi n'était qu'une forme, dominait la loi divine : de la spoliation des biens ecclésiastiques à la constitution civile du clei^é il n'y avait qu'un pas.

Il y avait, certes, dans l'Assemblée plusieurs espèces d'incrédules.

Il y avait ceux, qui', regardant le triomphe de la philosophie comme déjà certain, pourvu qu'elle régnât sur les hautes cimes de la société, abandonnaient comme Voltaire les classes inférieures à la religion : mais à côté de cette incrédulitéde salon, qui était la plus modérée, H y en avait une qui, violente et agressive comme celle de

Page 1