‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 2)Chapitre 58 sur 86 · CONFISCATION DES BIENS DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

CONFISCATION DES BIENS DU CLERGÉ

à Vaulorîté temporelle, après la Constitution votée en grande partie, l'Assemblée, par une réaction qu'il est fa* ciie de comprendre, revient au principe, au point de départ même de la révolution qui Iriomphe en elle et par elle, se retourne, pour ainsi dire, contre la religion et le clei^é, pour assurer et compléter son œuvre ; Mirabeau lui-même, qui voudrait sauver maintenant )e pouvoir royal, est entraîné par cet esprit.

Autour de celte royauté qui succombe, qui parait succomber au moins, il y a une société, et, comme base de celte société, il y a une religion, un clergé, une autorité spirituelle, la première dont la philosophie du dixhuitième siècle ait voulu secouer te joug, et cette philosophie domine les intelligences qui se croient les plus politiques I Les coups portés à l'ancien pouvoir que seraient-ils si la religion, si le clergé n'étaient point attaqués et frappés? N'est-ce pas, avant tout, le principe même de la tulle, entreprise au nom de l'esprit humain, qui doit triompher? Et ne faut-il pas que la souveraineté de la raison, après s'être affirmée dans les idées, s'affirme dans les faits ? L'œuvre entreprise est-elle amplement politique, française, locale? On verra bien le contraire !

La question flnancière et la pénurie du trésor alléguées par M. de Talleyrand, dans la séance dulO octobre, pour dépouiller le corps dont il fait partie, ne sont donc que les préliminaires de la lutte qui commence, pour soumettre la religion elle-même à l'Étal, tel qu'on l'a transformé déjà, et lui donner une constitution civile, ce qui répondait exactement, mais dans un ordre d'idées démocratique, général, à ce que l'anglicanisme avait fait quand le parlement étant devenu le suprême arbitre de

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la religion, le'miuveau culte se formula ainsi : « ChariA

estabUshed btj lawy r%lise établie par la loi. »

Hèa ce jour une grande question était posée : il y avait eu des goUTememenls protestants, y aurait-il des gouvernements philosophiques, des états de société en Europe, où l'incrédulité nouvelle dominerait le (ïiHh^cisme, tendrait, à l'absorber et peut-être finirait par réagir contre le protestantisme lui-ménTe, ce qui serait dans la logique de cette incrédulité?

La date de la première attaque dirigée contrele cler^ par un évêque philosophe, auquel pèse l'épiscopat, et qui aspire à devenir un personnage politique, est bien remarquable; elle n'est postérieure que de quatre jours aux 5 et 6 octobre. L'Assemblée est encore à Versailles, et le roi vient d'être emmené prisonnier à Paris par l'insurrection victorieuse ; c'est donc, comme nous venons de le dire, quand le pouvoir temporel est complètement abaisiié, que les idées nouvelles, parties d'une première attaque, d'une première victoire intellectuelle, au moins telle est la pensée des philosophes qui ont commencé le mouvement, veulent arriver à un résultat pratique dans la sphère des croyances religieuses, et, pour nous servir d'un mot de Mirabeau, décalholtser après avoir démomrckisé.

A propos des biens du clergé, dont il n'est pas propriétaire, d'après M. de Talleyrand, ftl'instar des autres propriétaires, distinction subtile à l'aide de laquelle il n'est pas d'associsUon qu'on ne pût dépouiller dans l'intérêt de l'État, déjà il attaque les ordres religieux, que, suivant lui, la notion a le droit de détrtûre, si elle tes juge nuisibles ou simplement imUtles : double moyen d'enlever au calholiâsme une grande partie de cette vie spi-

COnnSCiTrOK des BIEHS du CLBRGt 381

ritu^e dont les ordres religieux, ces ordres qui ont ci- ' vilisé l'Europe, sont le foyer mèiue, et de s'emparer de leurs biens.

C'était ce que le protestantisme avait lait.

Le protestantisme était la première, partie de la grande révolte, résumant celles de toutes les sectes qui avaient déjà surgi, révolte contre le catholicisme, révolte intérieure, nous l'avons dit ; nous assistons maintenant à l'insurrection de l'esprit humain<qui veut passer aux actes pour sortir du christianisme même, mais au milieu des ruines qu'il va entasser et sur lesquelles ils prétend construire 1 Nous avons caractérisé déjà cette insurrection dans le monde des idées ; voici maint«iant qu'elle monte à l'assaut de la société religieuse.

Attaquer les moines, c'était surtout ce que Voltaire conseillait à Frédéric- de Prusse; et ces mots d'une de ses lettres nous reviennent en ce moment : « Moquer par les moines la superstition christicole est d'un grand capitaine'. »

On voit que le programme du maître était suivi exactement.

Une bonne fois donc il fallait en ânir avec les ordres religieux, la philosophie du dix-huitième siècle l'avait recommandé, et l'Assemblée constituante' «cette assemblée de philosophes, élève du dix-huitième siècle, » comme l'a si bien nommée M. Mignet , devait s'en charger,

La philosophie du dix-huilième siècle avait commencé par l'eupiilsion des Jésuites, à laquelle elle avait eu la plus grande part; c'est dans sa voie que l'Assemblée

• Correspondance de Voltaire avec le roi de Prusse. ■ On Terra que H. Thiers n'a pas él«, après 1848, del'ansde l'iss^nblèe conslituante.

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consUluante allait marcher, c'est elle que cette assemblée allait continuer; c'est elle, véritablement, nous pouvons le répéter ici, que cette assemblée repré.sentait.

Mais avant d'indiquer la manière dont fut accomplie la suppression des ordres religieux revenons à la question des biens du clergé.

Le droit de propriété du clergé fut victorieusement établi. Les premiers titres de la propriété sont l'antiquité et la perpétuité même de la possession : celle du clergé datait de quatorze cents ans. C'est ce que l'abbé de Montesquiou démontrait ainsi à l'Assemblée dont il était membre : « Nous possédions déjà avant l'invasion de Clovis ; le clei^é a pour lui le titre originaire et la possession de plus de dix siècles pendant lesquels il a aliéné, hypothéqué, changé et traité de mille manières. Vous ne pouvez contester ce titre sans rejeter tous les autres '. »

« Expliquez-vous donc, s'écriait l'abbé Maury, car avec vos principes je vais prouver que vous nous cooduisez à la loi agraire. En effet, toutes les fois que vous remontez à l'origine des propriétés, la nation y remontera avec vous. Elle se placera à l'époque où elle sortit des forêts de la Germanie et demandera un nouveau partage '. Dites-moi quelles sont les propriétés antérieures aux conventions sociales ; est-ce le droit du premier occupant? Eh bieni le clergé vous oppose ce droit. Poiivez-vous lui enlever des biens qu'il possédait avant que vous existassiez *. »

« Nous avons acquis nos biens par les défrichements^,

'' Moniteur, séance du 31 octobre.

* Ibid., Séance du 13 octobre.

» Ibid., séance du 50 octobre.

* Ibid., séance du 13 octobre.

CONFISCATION DES BIENS Dt CLERGÉ. SSII

disait encore l'abbé Maury; nous les avons acquis sous la protection de la loi ; si vous les prenez^, quelle propriété sera désormais assurée? Vous aurez bientôt des lois agraires ; elles vous menacent, et vous en aurez consacré d'avance la légitimité ' »

Rien n'était plus juste, plus logique, et l'argumentation de l'abbé Maury recevra bientôt des événements une ttiste confirmation : on n'aura pas violé la propriété du clergé pour respecter d'autres propnèlés ; mais ici tout le dis-liuilième siècle est solidaire, et n'y avait-il pas encore, dans ce moment môme, au pouvoir, c'est-à-dire à la place du pouvoir vaincu et effacé, un homme qui, pour se populariser dans les salons philosophiques, flatler l'opinion régnante et l'utopie à l'ordre du jour, avait attaqué

' L'Église avait fait esactemenl à l'égard de l'agricullure ce qu'elle arait fait pour la culture intellectuelle; quand personne n'étudiait, elle étudiait, elle sauvait les lettres que le dix-huitième siècle vint tourner contre elle; quand personne ou presque personne ne cultivait la terre, après les terribles invasions des barbares et au milieu de guerres continuelles, l'Ëglise cultivait par les ordres monastiques ; nous avons ici l'impartial témoignage de M. Guizot : « Les bénédic- , tins ■ (eoi-Tuèmes, ces illustres savants] < les bénédictins, dit-it, ont été les défricheurs de l'Europe; ils ont défriché en grand, en associant l'agricullure à la prédication. Une wlonie, un essaim de moines, peu nombreux d'abord se transportait, dans des lieui incultes «u à peu près, souvent au milieu d'une population encore païenne : en Germanie, par exemple, en Bretagne; et, là, missionnaires et laboureurs à la fois, ils accomplissaient leur, double tâche souvent avec autant de périls quede fatigues. '(M. Guizot :Hùtotreiie la dvUisalim, t. I, p. 418.) On trouverait partout en France la |H%uvedes faits indiqués par H. Guizot : ne sont-ce point saint ileamin et ses moines qui ont, en même Lemps, converti les habilanlc des bords de la Loire, près d'Orléans, et qui leur ont appris la culture des terres en cultivant eiii-mémes7 L'origine dte antiques abbajes et de leurs biens est presque partout la même.

m» ^CBAPITRI Tïir.,

dans uQ livre le principe même de la propriété * î Or l'Assemblée constituante si^e à peinedepuis quatre mois que la propriété est plus qu'attaquée, que le droit de l'État sur cette pN^riété est affirmé, ce qui va mener tout à l'heure, en vertu du même principe, aux biens nalionaui ; de la confiscali(Hi des propriétés du clei^é avec salaire, on passera à celle d'autres propriétés, celles-là civiles, sans indemnité, et, chose bien remarquable, si l'on dépouille le clei^é parce qu'il est présent, c'est parce qu'ils seront absents qu'on dépouillera les émigrés en attendait qu'une époque vienne où toute propriété soit mise en question.

On a fait observer avec raison que l'Assemblée constitniîite, ayant proclamé le principe de la propriété dans la déclaration des Droits de l'homme, devait être ein> barrassée pour adopter une résolution toute contraire, celle que proposait Mirabeau quand il voulait que, par un décret, elle attribuât à la nation la propriété des biens du clergé.

C'est ce qui explique la longueur et la confusion des débats sur ces biens ; mais les paroles seules de H. de Talleyrand, qui, en politique, était un des modérés de l'Assemblée, montraient bien le sentiment de la plus grande partie de ses collègues lorsqu'il s'agissait de II question religieuse. Mirabeau lui-même, qui aurait voulu arrêter la Révolution, demandait, de la manière la plus catégorique, la spoliation du clei^é.

Dans la discussion des Droits de l'homme, Mirabeau avait déjà dit que la religion était une opinion, ce qui

> Kous avons cilé dans le premier volume de cet ouvrage ce p»sage de Necker.

COKFISCATION DES BIEHS DU CLERGÉ, 391

était pour lui le principe de la liberté de conscience, et l'Assemblée avait formulé cette peasée de Mirabeau en refusant de reconnaître l'ancienne religion du pays comme ia base même de la société que cette religion avait faite.

On en était ta après quatorze cents ans de civilisation cbrétienue, dans une monarchie qui remontait h Clovis et à Chartemagne, et, quant à la religion, cette assemblée qui refaisait tout, qui voulait remonter en tout à l'origine des choses, se bornait à édicter cette formule : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi'. »

II est vrai, nous l'avons déjà fait observer, que Dieu avait été mentionné dans les Droits de l'homme, sous le nom d'Être mprême ; il y avait là une sorte de profession de déisme à la manière de Rousseau ; mais ce qu'on avait pu conclure de la discussion et du résultat de cette discussion, c'estque l'Assemblée, par respectpour toutes les croyances religieuses, se dispensait d'en avoir aucune et n'en reconnaissait aucune à la société française. Il est vrai qu'elle avait beaucoup perdu de vue cette société particulière, ne s' occupant alors, dans son enthousiasme philosophique, que de l'homme en général.

Encore était-elle illogique, car elle pouvait blesser les athées en parlant de l'Être suprême; Dieu bien commode, il est vrai, qui n'avait aucun devoir, aucune croyance à prescrire, la majorité de l'Assemblée le pensait, qui ne paraissait guère là que pour la forme, et, qu'on nous perniette te mot, comme notaire appelé à certifier et

I Pôième article de la Déclaration dei droilt.

399 CHAPITRE YllI.

i parapher dament les droits illimités et infinis de l'homme, qui n'avait, pour'règle de sa foi religieuse quelle qu'elle fût, que son opinion, comme disait Mirabeau, ce qui faisait de la religion presque un objet de fantame, doctrine nouvelle dans une assemblée française.

Il est vrai que si toutes les religions devaient être libres, le catholicisme, parce qu'il était celle de la majorité des Français, ne devait pas l'être moins que les autres; c'était saijs doute ce qu'il fallait conclure de la discussion et de l'adoption même du dixième article des Droits de l'homme que nous venons de reproduire % où il était dit expressément que « nul ne devait être inquiété pour ses opinions religieuses. »

Il semble donc que l'Assemblée aurait pu se borner à cette prisede possession des biens du clergé qu'elle décréta en principe, quoique sous une forme cauteleuse, dans la séance du 2 novembre, en décidant que ces biens « étaient à la disposition de la nation, » comme l'avait proposé Mirabeau ; mais il est facile d'apprécier les causes du refus qu'elle tit d'accepter l'offre de l'arehevêque d'Aîx, qui, au nom du clergé, proposait, dans la séance du 3 octobre, de voter un emprunt de quatre cents millions, garanti par les biens que Ton voulait vendre, au lieu de supprimer, comme il le faisait observer, une ressource, un gage pour l'État lui-même, par une aliénation funeste et injuste : les causes qui faisaient sacrr&er les biens du clergé, sans souci même de l'intérêt public, étaient évi-

* C'est au moment de cette discussion, dans la séaoce do SO août, que l'Assemblée, qui réglait tout par des comités, choisit d^ins eoq sein un comité ecciésias tique, où les membres du clergé n'étaient que pour un tiers, et où dominaient les .philosophes, comme on appelait alors les adversaires de la religion.

CAUSE RÈEUE DE LA SPOUiTION DU CLERGÉ. 3«

demment morales, plus que malérielles, et, pour dire le mot de l'époque, philosophiques.

Comment les nouveaux législateurs, les nouveaux organisateurs de la France se seraient- ils séparés de l'esprit dont ils étaient pleins? N'avait<on pas entendu les hommes de la gauche, de cette gauche qui maintenant devenait la majorité, qui l'avait montré dans la discussion du veto, malgré Mirabeau et son éloquence, dire par la bouche de Chapelier ' : « La qualification impropre de corps que s'est donnée le clergé a seule pu jeter du doute sur la question de ces propriétés. Dans une autre législature on n'entendra plus le clergé dire : nos adversaire», no» biens... putsqv! il n'y auraplus declergé. « Ce qui était proclamer que l'Église elle-même n'était pas une société, que les prêtres catholiques n'étaient que des individus, et qu'il n'y avait pas d'Ëglise, puisqu'il n'y avait pas de clei^é.

Mais, il faut le dire pour être juste, l'esprit phiioso' phique de la gauche avait encore eu, dans cette mémorable drconstance, la rue pour appui ; ces auxiliaires séditieux que, d^s l'origine, Mirabeau avait redoutés, quoiqu'il les eût acceptés quelquefois : la peur eut sa part dans le vote de l'Assemblée constituante.

Et ce n'était pas la petite populace de Versailles qui avait joué son r61e dans les nianirestalions qui eurent pour but d'arracher l'assentiment de celte partie irrésolue et timide, de ce centre de l'Assemblée sur lequel la terreur avait agi déjà, on l'a vu, dans la discussion du veto ; c'était la populace toujours si nombreuse de Paris, celle des 5 et 6 octobre ; celle qui, d'après le témoi-

* Séance du 2noTeinbre8fl.

SM CriAPITRE VIII.

gnage de Meunier, que nous citons dans l'appendioe de ce volume, parlait pendant ces journées d'exterminer la nobleêse et le elerijé, et powsuivtâl surtout les ecelésiastiqtiesK

CarrAssemblée, depuis le 19 octobre, siégeait à Paris dans use des salles de l'Ârchevéclié, en attendant que celte du Manège, située près des Tuileries, sur l'emplacement où la rue de Rivoli a été depuis construite, fût prête à la recevoir*.

Dès les 50 et 31 octobre la populace avait envahi les abords et môme le grand escalier de l'archevèclié. Elle vociférait des menaces contre tous ceux qui dëGendaient les biens du clergé. C'était la populace des 5 et 6 octobre, celle que Lally-ToUendal avait eotendu crier : « Les évêques à la lanterne ! » celle qui avait rendu vi&ite au roi dans La ville de Versailles et qui l'avait amené à Paris.

Il parait que Mirabeau, cependant, n'étant pas encore sûr de la majorité pour l'acte de spoliation qu'il avait conseillé k l'Assemblée, fît remettre la séance au 2 no* vembre.

Cejour-là, la populace était revenue en masse; armée de piquet, de bâtons, elle avait occupé, avant le jour, la place de Notre-Dame' et toutes les avenues de la salle

' LallyToUendal, dans lalettre que nous citons après la déclaralMHi deUounier, explique et confirme ainsi les paroles de son collègue dans une énuméralioi) que nous croyons dcïoir mettre sous les yeuï du lecleur:(.!.Ce cri de roupies éuêques à la lanterne', dans le moment où le roi entre dans sa capitale avec drox èvèques de son conseil ; un coup de fusil que j'ai tu tirer dans l'un des carrosses de la reiae...»

* L'Assemblée si^ea dans la salle du Manège à dater du 9 noveoibre 89-

* histoiredeVÈglûede FT(mcependarUtaSévi}ialion,var)k.Viiibk lager, I" vol., p. 52S,

CAUSE RÉELLE DE Ik SPOLIATION DU aBRGË. 395

des séances. Les galeries étaient pleines à six heures du malin. Les ecclésiastiques qui se présentaient étaient insultés, menacés d'être massacrés s'ils ne rendaient pas leurs biens à la nation.

Un curé de Béziers, M. Martin, reçut au seuil de la porte de l'Archevêché un coupde bâton sur la tète, et fut forcé de se retirer. Un grand nombre d'autres députés, effrayés par de pareilles scènes, se cachèrent dans leurs maisons ou se réfugièrent à là campagne, et le nombre des députés favorables au clergé se trouva considérablement réduit. Le peuple tenait un décret tout prêt, qui avait été fabriqué au Palais-Royal dans la journée du dimanche. On y avait déclaré qu'il ne resterait pas un seul prêtre dans Paris &i le décret n'était point adopté'. - Il y eut encore de bien longues et violentes discussions sur la manière d'appliquer le vote de l'Assemblée; ce mot de disposition inventé par Mirabeau, pour rendre l'Ëtat maître des biens du clergé, laissait encore des illusions à un grand nombre de membres, d'ecclésiastiques mêmes*, qui pensaient qu'on ne vendrait pas les biens de l'Ëglise de France ; on en a la preuve quand on suit dans le Moniteur la discussion dont le terme devait être rexpn^riation de cette Eglise.

L'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, prononça alors un discours qui résumait toute la question, et où il rappelait l'offre qu'il avait faite au nom du clergé d'un emprunt de -400 millions, donlsesbiensauraientété le gage*.

' Vdr l'ilùloire de l'Église de France pendant la Révolution, par M. l'ablw Jager, 1" vol.. p. 526 et 327.

■ * Histoire de VÊglise de France pendant iaHévolulion, I" vol., p. 383.

I Ce discours fut prononcédans la séance da 13 février 1790^

SM CHiPITRB VllI.

« Voil^ donc, » dit l'iirchevéque d'Aii, « rabime dans lequel nous avoRs élé conduits, l'abinifi où l'on veut nous précipiter I Que sont devenues les assurances qu'on nous avait solennellement données de conserver nos droibet nos possessions? Que sont devenues les promesses que vous nous avez faites, au nom d'un Dieu de paix, que nos propriétés seraient inviolables et sacrées'? N'avei vous juré de les maintenir que pour les détruire sans ressonrce? Vous avez d'abord aboli les dîmes avec racfaal, puis avec remplacement, puis vous avez prononcé un remplacement sans équivalent; vous avez proposé ensuite cette question : les biens du dergé aj)partiennent-ii» à la nation ? Et sur cette dernière question vous avei entendu nos raisons, vous les avez senties. Nous disions que les propriétés des églises n'avaient d'autres titres que ceux des églises ; que ces biens n'avaient été donnés ni h la nation ni par la nation. La motion fut alors abandonnée ; le mot disposition Fut substitué au mot propriété; la discussion ne fut pas permise, et voua prononçâtes que la disposition des biens du clergé appartenait jt la nation som la surveillance des provinces. Cette ditposition n'est donc pas la propriété. Sans cela vous auriez décrété comme principe que la propriété appartenait à la nation *. Vous avez rejeté cette décision ; vous ne pouvez donc pas user des droits de proppélaires; vous ne pouvez pas aliéner des biens dont vous n'avez pas U propriété : les ventes seront nulles. Si vous ne recourei pas aux formes civiles et canoniques, vous ne pouveï pa»

' personne ne répondit à celle interpellai ion très-directe, ce qoi prouverait, s'il en était besoin, combien le reproche de H. de Boisg^ lin était fondé.

* La proposition de Hiralieau élait un escamotags.

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PROPOSinon de L'ARCHeTEQUE D'A». 307

prendre radministration de ces biens que les lois donnent aux titulaires des bénéfices; et cependant on ose vous proposer aujourd'hui l'invasion de tous les biens ecclésiastiques. On ne peut pas nous faire un crime de réclamer ici l'authenticité de vos' propres décrets; et, certes, nous serions bien tranquilles si vous n'aviez pas changé de sentiments.

a Quelle confiance voudriez-vous que le peuple prit dans une législation qui prend à tâche de se contredire? Nous réclamons donc l'exécution du décret par lequel vous avez prononcé que la nation aurait simplement la disposition des biens du clergé. Un rapport a précédé les quatre articles que vous avez été invités à décréter, et ce rapport on ne l'imprime que le jour même qu'on vous presse de délibérer*, le jour mémel Ce rapport est digne cependant de la plus sévère attention; il lient à tous les intérêts de la religion. Vous ne pouvez pas nier que nous sommes ici les représentants du clergé, que nous avons le clergé pour commettant; vous ne pouvez nier qu'il s'agit de la jouissance d'un bien qui appartient au clergé. Il s'agit des intérêts de la religion, et l'on compte sur le succès des assignats, sur une opération qui ne présente la religion aux peuples que comme un imp6t onéreux I

«t Voilà les changements sur lesquels on propose de voter en ce moment. Il s'agit d'une décision qui entraine la plus étonnante révolution si vous délibérez aujourd'hui . Vous ne nous avez pas entendus, et vous ne pouvez délibérer sans nous avoir entendus. Les assignats qu'on

■ Il s'agissait des assignats dont la vente des biens du clergé devaient être la cantion.

308 CHAPITt^ nil.

TOUS propose n'ont pour objet que tes 400 millions dont vous avez décrété la vente nécessaire. C'était d'abord une grande question de savoir si Vous aviez le dioit de décréter une vente des biens du clerçë jusqu'à la concurrence de 400 millions. Si vous avez le droit d'anéanlir ainsi les hypothèques des créanciers du clergé, la propriété des citoyens créanciers est-elle donc une chimère que les législateurs ont le droit de faire évanouir? Mais si vous voulez envahir les biens du clergé vous n'envahirez pas les titres. Vous verrez alors les parties, intéressées h h conservation des litres, réclamer contre les acquéreurs. Vous ne pouvez enlever aux citoyens, aux pauvres ce qui fut donné au clergé pour ces pauvres et par les pères des pauvres. 11 n'y a pas de meilleur moyen, je le dis hautement, pour détruire le crédit des assignats qu6 de les livrer aux réclamations que doit suggérer à tous les citoyens l'invasion des biens du clergé. Lorsqu'il Fut prouvé pour nous que le déplacement des finances était à son comble et que vous étiez déterminés à sacrifier le clergé, nous crûmes que le clergé ne devait pas moins faire tous les efforts possibles pour venir au secours de l'État. Nous proposâmes alors un emprunt. En adoptant notre offre, les assignats auraient obtenu ce que ne peut leur donner toute autre autorité; vous auriez fait cet emprunt par parties successives; ainsi, il aurait été successivement rempli, aimi vos besoins auraient été satisfaits et les propriétés respectées. Quelle est la fatale pensée qui vous a fait perdre tous vos avantages*? Vous

■ Cela est bien remarquable; le clergé est le vremier attaqué daiis ses biens, il ia l'être dans son organisation et dans sa foi mêmes; cependant il s'est réuni au tiers, il n'a point émigré jusqu'à pré-

pROPOsmon de L'Archbtéqoe d'aix. 3W

avez rejeté nos propositions -, cependant les besoins extraordinaires se sont accrus, les barrières ont été reiwersées, les commis repousses, votre déo'etsur la conlrt6uIton patriotique presque méconnu'; et il est impossible de ne pas observer ici que la gabelle pouvait être sopprimée, mais qu'elle aurait dû l'ôtrc avant que le peuple se fût accou< tumé i ne pas payer. Le peuple n'a pas payé la gabelle ; il ua pas page les autres impôts. Encore une fois, lesbesoins se' sont accrus avec l'impossibilité de les faire évanouir. Vous avez tout perdu ; voilà ce qui arrive. Que doit-il en arriver? Le voici I

« Le peuple ne peut supporter 135 millions d'impôts'; il est impossible d'augmenter l'imposition ; il faut penser que tous les contribuables ne payent pas la dîme. On a dit qu'on vendrait les biens du clergé ; le peuple a cru que quelques besoins seraient éteints ; ses espérances seront trompées : la dette publique sera la même ou plutôt elle sera accrue, et vous mettrez sur le peuple une imposition de 155 millions. Vous ne mettrez pas cet impét, parce qu'en réfléchissant vous en sentirez toute l'impossibilité ; l'Assemblée nationale ne sera pas plus dure que ne l'avait été le gouvernement; elle sentira qu'il fbut faire aimer l'autorité nationale, et

sent. II faut qu'il y ail à la cooduite de l'Assemblée envers le clergé un motif eilraordin aire en dehors de la question de finances.

'' La contribution du quart du revenu, qui devait être établie par cette formule qu'admire beaucoup U. Migneti i je déclare a^ec vérité. >

■ L*archevëque d'Aix fait allu^otiid aux 133 millions d'impôts qu'il fciot demander au peuple d'après le projet qui est en ce moment soumis à l'Assemblée pour donner un salaire au clergé qu'on lent exproprier. U pense, non sans raison, que le peuple qui Qe paye plus i peu près aucun impôt, ne payera pas celuiJà davantage.

^. '.oogic

vous savez que l'impôt est la véritable mesure du mécontentement ou de la satisfaction du peuple. La perccption de cet impôt sera d'ailleurs difficile ; la banqueroute sera la suite d'une opération par laquelle on veut éviter la banqueroute. Vous ne le mettrez pas, cet impôt, et cependant vous aurez détruit les propriétésdo clergé. Réfléchissez bien sur toutes ces considérations; sentez-en toutes les conséquences. Que reste-t-il donc à faire? Ce que vous serez obligés de faire : vous emploierez les biens-fonds du clergé au lieu de les dissiper; vous décréterez un emprunt de 400 millions sur les biens du clergé, nous vous en renouvelons l'offre, nous en garantissons le succès. Si, malgré nos observations, vous voulez délibérer sur les articles du comité *, je supplie tous ceux qui sont dans cette Assemblée de se bien pénétrer de cette vérité, que nous sommes ici par nos commettants et pour eux. Nous ne cherchons point à vaincre, nous cherchons à persuader ; nous n'avons d'autres armes que celles de la persuasion. Je dirai comme un ancien évoque : Vousjwtwez nous ravir nos ftiens, nous ne vous les donnons pas.

n Nous épuiserons, sans nous lasser de nos efTorls, tous les moyens de conciliation qui sont en notre pou-

' L'ardievéque d'Ail veut parleridde la prt^wGitionduconiitée::-clésiaslique, où les adversaires du clergé se trouvaient, on l'a tu, en niEgorité.Ch3ssel,rapportei]r de ce comité avait soumis àTAssemblée, le 9 avril 1790, un projet qui, en évaluant à 150 mitlionsle salairedu clergé, remettait radminislrstion des biens ecclésiastiques aux directoires des départements et des districts et aux municipalités. C'èlait Baill; qui avait conseillé ce mode d'opération et la vente des biens du clei^é par l'intermédiaire des municipalités, pour enlever k la mesure quelque chose de l'odieux qu'offrait une vente directe.

PROPOSITION DE L'AKCBEtËQUË D'ilX. 401

voir, ea voici un : il faut distinguer les deux puissances; c'estla puissance de l'Église qui a consacré les vœux religieux, êl c'estla puissance civilequi leur adonné des efTefs civils... ce que les deux puissances ontétabli,sousunr3pport commun entre elles, ne peut être changé ou détruit que par le concours des deux puissances. Il ne s'agit pas d'un ordre, c'est de l'Église qu'il s'agit. Les négociants, les créanciers, les familles s'assemblent pour stipuler sur leurs intérêts ; et quand on a fait à l'Église de France un grand procès, vous ne voudriez pas que les parties intéressées se rassemblassent pour concerter leurs moyens de défense, pour demander ce que les lois leur ont donné I Les lois sont donc des crimes, si c'est . un crime de réclamer les lois. Je parle, non pour le petit nombre d'ecclésiastiques qui se trouvent dans cette Assemblée, mais pour fous les ecclésiastiques, mais pour tous les administrateurs des propriétés ecclésiastiques... Void nos offres et nos demandes :

a 1" Nous renouvelons \' offre solennelle d'un emprunt de 400 millions, lequel serait autorisé, garanti, décrété et levé par l'Assemblée nationale, hypothéqué sur le clergé qui en payerait les intérêts et rembourserait le capital par des ventes progressives, faites suivant les formes canoniques et civiles. Je remarque que ces ventes seraient indépendantes des ventes du domaine, ce qui ferait une ressource de 550 ou 600 millions ;

« 2° Nous demandons qu'il soit décrété qu'il n'y a pas lieu à délibérer sur les articles proposés ;

a "5° El dans le cas où, en délibérant, ces articles seraient adoptés, nous demandons la convocation d'un concile national, et qu'il nous soit donné acte de la déclaration que jious faisons de ne pouvoir participer en rien à ce dé-

«s CHAPITRE Vlll.

crel ; nous réservant de réclamer pour les droits de la puissance ecclésiastique, suivant les conciles, les canons et les lois de l'Église gallicane, u

Si l'on a\ait pu douter des sentiments qui animaient la majorité de l'Assemblée, et qui, surtout avec le concours des passions populaires, toujours très-vives, depuis qu'on les avait excitées contre le clergé, rendaient inévitable l'expropriation contre laquelle protestait l'archevêque d'Aix, une circonstance montra toute ta portée de la décision qu'elle allait prendre.

Dans un moment surtout, où, comme t'avait fait observer M. de Boisgelin, on ne payait plus d'impôts, une mesure, sans aller plus loin, qui donnait pour base au culte public et à l'existence du clergé un impôt et un salaire par conséquent problématiques, devait inspirer les craintes les plus sérieuses sur l'avenir même de la religion en France.

Ces craintes, vivement exprimées par l'abbé de Montesquiou, appelèrent Dom Gerles à la tribune, un chartreux, qui, enthousiaste des idées de liberté politique qu'il croyait voir triompher, exalté par ces idées, n'en voulait pas moins te maintien de la religion. Dora Gerles propose à l'Assemblée de décréter que la religion eatkûlique, apostolique et romaine, ainsi que la plupart des ca- Iiiers l'avaient demandé,» est et demeurera pour toujmirt la religion de la tiatio», et que son culte sera le seul autorisé.* Dom Gerles ne comprenait pas que précisém^it tout le dix-huitième siècle avait eu pour but le résultat contraire'

■ Tandis que l'Assemblée s'occupait â mettre le dk-huitièine siècle on décrets, qu'elle oonunençail i Eupprimer les ordres religieoi.

DOH GERLES. MS

Mais cela seul, de la part d'qn religieux qui ne pouvait croire que la Révolution fût l'ennemie du catholicisme, prouve à quel point elle s'était emparée des intelligences les plus diverses et placées aux points de vue

même ceui qui se dévouent auï pauvres et aui malades, le dii-huitiéme siècle était descendu dans la rue, ce que ne prérayait pas Voltaire, excepté pourtant dans cette lettre où il disait : ■ On veira un beau tapage. > t Les quais et les boutiques des marchands d'estampes, dit H. l'abbé Jager, furent tapissés des caricatures les plus outrageantes pour les minisires de la religion. .. Les moines surtout étaient réprimés sous les emblèmes des animaux les plus dégoûtants. ■ (Hiiloire de l'Ëgiùe de France pendant la Révolution, l*'ïol.,p. 354.)

■ On publiait en même temps des brochures inOmes, des pamphlets populaires, qu'on vendait jusque dans les cours de l'Archevéché, k la porte de l'Assemblée nationale. L'èvèque de Clermont -dénonça un de ces écrits à l'Assemljlée ; il était intitulé : le Caléchisme du genre humain; ce livre, plein de blasphèmes, mettait l'a* théisme en principe. • {Id. id.)

Le comité des rapports, sur la proposition deChapeller, quidérendil ce pamphlet impie en aUaquanl un mandement de l'évêque de Tréguier, eut » s'occuper de l'œuvre philosophique, ainsi mise à la portée des lecteurs populaires, et n'intenta aucune poursuite ni contre le libraire, nicontrel'auteur'.

C'était l'époque où l'on jouait Charles tX, pour attaquer la pourpre romaine dans le cardinal de Lorraine, nù l'on faisait paraître sur la scène les religieux et les religieuses dans des pièces scandaleuses, où les animaux les plus vils se montraient rerëtus du costume monastique, oii le Christ même et sa croix, qui ont purifié et sauvé le monde, profanation qui en prépareut d'autres, étaient livrés aux mains des acteurs et aux jeux du théâtre".

L'Assemblée qui était souveraine, qui gouvernait et administrait par ses comités, voyait tout cela, et, en le souffrant, l'autorisait.

' * P'Jllemlicrl, dane si correapondanM it« Voltaire, cipritie le désir de loir puU'er des livre» «n plu^ bas prii eonlro la religion, qu tel nUitiirea pul—ft âckettr: son iœu éiaii sotiafail.

-■ Dtas la C(mU it Commugei.

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