‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 2)Chapitre 64 sur 86 · LE GENRE HUMAIN. 4S · texte numérisé non relu

LE GENRE HUMAIN. 4S

Avant de rappeler l'enthousiasme qui édata pour la personne du roi à la Fédération du 1 i juillet, nous indiquerons d'autres faits d'un caractère différent, et d'abord la séance du 19 juin, où, sur la proposition de deux nobles, Charles de Lameth et la Fayette, l'Assemblée \ota l'abolition des titres de noblesse, pour coitsacrer le principe d'égalité, même dans les mots, après l'avoir appliqué dans les faits; puis cet hommage, bizarre dans la fornae, mais logique dans le fond, qu'elle reçut de cet Aaacharsis Clootz, ce riche baron prussien, fanatique de la philosophie du dix-huitième siècle, qui, en tète d'une députation d'étrangers, dont l'origine était plus ou moins authentique, vint, dans la même séance du 1 9 juin, haranguer l'Assemblée comme orateur du genre humai» *. 11 la félicita, ce furent ses propres paroles, de ses lois philosophiques; et, parlant de tous les rois de l'Europe, il s'exprima ainsi : « Nos lettres de créance ne sont pas tracées sur le parchemin, mais cette mission est gravée en chiffres ineffaçables dans le cœur de tous les hommes; et, grâce aux auteurs de la déclaration des droits, ces chiffres ne seront plus inintelligibles aux tyrans, y ou& avez reconnu autlientiquemmil, messieurs, que ta souveraineté réside dans le peuple^ : or le peuple est partout sous le joug des dictateurs qui se disent souverains en dépit des PRINCIPES. On usurpe la dictature, mais la souveraineté est inviolable; et les ambassadeurs des tyrans ne pouvaient honorer votre fête auguste', comme la plupart d'entre nous, dont la mission est avouée tacitement par nos compatriotes, souverains opptimés... » C'était la paraphrase

' Titre qu'il avait pris.

* Celle de la rédération.

iw cHApnRE vni.

(lu Contrat social de Rousseau, que l'Assemblée écoutait

officiellemenl'.

La députation du genre humain, recrutée dans Paris, parmi des nègres et des portiers, suisses ou allemands, dit-on, avait un côté burlesque quant au personnel dont elle élait Formée, avec ses costumes de louage, mais admise h la barre de l'Assemblée et aux honneurs de la séance, pour y insulter tous les rois de l'Europe et y appeler tous les peuples, souverains opprimés, à un soulèvement général, elle otîrait un autre caractèra, surtout dans les articles des journaux de la gauche comme dans les discours de ce parti à l'Assemblée.

Anacharsis Clootz,qui étail, on l'a vu, un adepte delà philosophie du dix-huitième siècle, avait dit : «Un nombre d'étrangers de toutes les contrées de la terre demandent à se ranger au milieu du Champ de Mars; et le bonnet de la liberté qu'ils élèveront arec transport sera le gage de la délivrance prochaine de leurs mallieureux concitoyens.

' • L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » (Con- Irat social, chap. i", p. 45.)

Or, suivant Rousseau, « l'Iiomme est partout dans les fei^, i parce que sa souveraineté n'est point partout proclamée et établie, quuqoe " le souverain ne soit formé ipie de parliculiers qui le composenl. » {Coniral social, p. 45.) Hais Rousseau a trouvé le moyen de venir au secours de Thumanité, reine détrônée par tous les gouvememenls e^iistants; et voici ce moyen, tiré, d'après lui, de la nature rnëme dn pacte social : < Afin donc que ce pacte social ne devienne pas ud vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui peut seul donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obéir i ta voionlé générale y sera conlraivl par tout le corps : c« qui ne sîgnitie autre chose sinon qu'on le forcera tCitre libre, i {Ibid., p. 46.)

Nous assisterons bientût au commentaire en action de ces paroles. (Voir l'étude que nous avons faite des idées de Rousseau, dans les pages 8i, 82 et suivantes du premier volume de cet ouvrage.)

LE KESSAGB DD GBNRB HDUAIN. 4fl

Alexandre de Lameth, dans un discours approprié à la circonstance, et où il prenait au sérieux la députation du genre humain et son orateur, répondit au baron prussien : c Ainsi, dit-il, cet autel de la patrie, qu'un civisme si ardent élève aujourd'hui dans le Cliamp de Mars, va reccvoir non-seulement les serments de la grande famille du peuple français, mais encore de la grande famille du genre humain. L'auguste message que vous venez de recevoir, et dont je vous vois tous si profondèracnl pénétrés, n'est que le prélude d'un pacte encoie'plus aainl qui va lier toutes les nations. De nouveaux pèlerins, qui ne sont plus entraîne's par la superstition, mais par le plut beau mobile qui puisse agir sur les hommes, abordent en foule dans nos murs... »

On voit que le langage théâtral de la gauche était au diapason de celui de l'orateur du genre humai», et que les pensées, ainsi que les termes, en étaient puisés à la même source philosophique.

C'était une représentation du Contrat social donnée à la France et à l'Europe, dont les rois, qui cependant avaient encore leurs ambassadeurs à Paris, étaient avertis, par le bonnet de la liberté que leur montrait le baron Cloolz et Vauguste message du genre humain, comme parlait M, de Lameth, du pacte qui allait lier toutes les nations, c'est-à-dire des aspirations d'une Révolution qui tendait à exercer une domination universelle.

Rien ne manquait au programme : M. de Lameth n'avait pas oublié d'attaquer le catholicisme sous le nom de superstition, dont les pèlerins étaient remplacés par les pèlerins nouveaux, ceux des idées philosophiques et révolutionnaires.

Tel était le langage que l'Assemblée écoutait maiole*

tu CUAPITBE Vtli.

nant et acceptait : il était en harmonie avec la Constitution civile du clergé et la pliilosophie qui en était le principe, comme l'expropriation du clergé formait le budget normal de cette philosophie passée des idées dans les faits, de cette Révolution, comme l'avait appelée Condorcet', en 84, dont le chef, peu de temps avant sa mort, avait été salué, lui aussi, au nùm du genre humain *, par les francsmaçons.

Or cette prétention à l'universalité, au renouvellement du monde, cet esprit de propagande, qui, de la philosophie du dix-huitième siècle, étaient déjà passés à la Révolution, et que M. de Tocquevillc a si bien définis, en comparant cette Révolution à l'islamisme, expliquent l'exaltation d'un grand nombre de ses partisans et de ses fanatiques, comme Anacharsis Clootz, que déjà l'Assemblée constituante recevait avec honneur, et auquel un de ses membres les phis connus, un des chefs du puissant club des Jacobins, répondait, dans la langue philosophique et révolutionnaire de l'époque, en attendant que la députation du genre humain (usittât à la fédération du 14 juillet et y arborât le bonnet de la liberté.

Qu'était-ce donc, pour des hommes, qui, sous l'empire de telles convictions, aspiraient à changer le monde, à le renouveler, que la monarchie française elle-même? Évidemment un accessoire, le simple instrument de leurs desseins, instrument qu'ils pouvaient et devaient fa* çonner à leur gré, pour le faire servir au triomphe de

* Voir le premier volume de cet ouirage, p. S82.

* Ibid., p. 7t dn premier volume de cet ouvrage, où nous cilom les paroles de Condorc«t.

LE GËIJRE UUllAln. — L\ FRANCE. i45

leurs idées et des droUs de l'homme : le genre humain, pour parler comme les francs-maçons et Anacharsis Cloolz, comme les hommes qui, à l'Assemblée consEiluante, iiarlageaient leurs idées, absorbait la France : devant quels actes auraient-ils reculé '7 Et, dans la voie où ils entraient, dans l'application d'une philosophie nou-

• Nous avons dil, dans le premier volume de cet ouvrage, p. 91,

< en attaquant one religion dont la nature e^t d'Être universelle, parce qu'elle a pour base l'infinitÉ de Dieu, la philosophie du dix-huitième siècle tendait elle-même à Vtimversalité, et c'est dans ces termes aussi que la lutte s'était engagée : • Bouze faquins, avait dit

< Voltaire, ont bien cenquîs le monde! ■

C'était le moade, en effet, qu'il s'agissait de conquérir à certaines idées. Voltaire lavait déclaré, on venait le dire maintenant devant l'Assemblée consiituante, et à un certain état de choses, à une délivrance générale du monde, au triomphe universel des peuples, souverains opprimés, conséquence logique des idées du dix-huitièmâ siècle. Pour répéter ici les paroles de Voltaire, dans sa lettre à H. de Chauvelin, ne disait-il pas dès 1 764 : • Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquabUmmt, et dont je n'aurai pas le temps d'être témoin. La lumière s'est telU~ ment répandue de proche en proclte, qu'on bclaterji a li frbniëbe ocusioN, et alors ce sera un beau tapage ? > On avait éclaté et le tapage était commencé.

La môme année n'adressait-ii pas à d'Atembert ces lignes que nous nvons déjà citées dans le premier volume de cette histoire : • Il s'élève une génération qui a le fanatisme en horreur; les premières places seront un jour occupées par les philosophes -, le régne de la r-iison se prépare? * Tout ce qui se passait était donc parfaitement logique : pour répéter ici le mot si vrai de M. Mignet, la France avait une assemblée de philosophes, élëvesdu dix-huitième siècle ', et cette assemblée, qui s'était déclarée souveraine, occupait, pour le moment, la première place : de la haine el de Vkorreur du fanatisme, la transition à la politique avait été courte, mais à une politique qui devait partout faire régner la raison, et déjà Ton recevait, ou l'on prétendait recevoir à Paris, en 90, les envoyés de ce goire humain, au nom duquel Voltaire s'était vu féliciter peu d'années auparavant.

' Bislairede It BieoMIoH, par U. Hignot, I"vol., p. 149.

«44 CHAPITRE mi.

velle à ta politique et à la société, à toutes les sociétés,

quelle serait leur règle ou leur mesure?

Nous ne savons; mais, en présence de la logique des faits qui commence à répondre si haut à la logique des idées, il nous semble qu'aucun esprit, doué de quelque justesse et de quelque impartialité d'appréciation, ne pourra guère se faire illusion sur l'origine et la nature du mouvement qui se développe, de plus en plus, au milieu d'alternatives qui ne l'arrêteront pas. Quelque opinion qu'on se soit formée sur le résultat de ce mouvement, on ne peut, on ne pourra nier qu'il soit tel, qu'il ne soit sorti, avec ses conséquences, de la philosophie du dixhuitième, et de ce qu'elle appelait elle-même « le règne de la raison. »

* On ne saurait s'élonner des faits déjà accomplis, quand on réfléchit à cette cause virtuelle de la Révolution, de ce tapage, qui, pour parler comme Voltaire, « avait éclaté à la première occasion, » des attaques auxquelles le catholicisme et le clei^é avaient déjà été en butte, de cette Constitution civile qui précédait de bien peu le serment ecclésiastique, et de la lutte que l'Assemblée constituante allait engager de plus en plus avec la foi religieuse et les consciences.

Les fêles de la fédération ne furent qu'un épisode jelé entre la Constitution civile du clei^é et le serment ecclésiastique, une parenthèse aussi entre l'exception d'un vote plus favorable à la royauté ' et l'ensemble même d'une situation qui marchera, à travers des phases de plus en plus rapides, vei's un terme qui ne sera pas cependant une conclusion : ce terme, c'est le résultat pro-

' Sur le droit de paix ou de guerre.

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