‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 2)Chapitre 65 sur 86 · LA RÉVOLUTION. — UN ËPISODB · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION. — UN ËPISODB

chain, pour l'ancien gouvernement de la France, de la Révolution de 89.

A côté de l'enltiousiasme réel qui existait alors pour le régime nouveau, de cette vive espérance qui régnait dans beaucoup de cœurs, et qui peut-être parle encore, en ce moment, îi de jeunes esprits, la fête du Champ de Mars, qui réunit les fédérés des départements, mit en lumière un fait, c'est qu'au milieu de l'exaltation des idées nouvelles, le vieux sentiment de respect et d'amour pour la personne du roi, n'avait point disparu en pro< vince, et qu'on s'efforçait de l'allier aux idées mêmes, h la Constitution, qui tendaient, de plus en plus, a détruire les derniers restes du pouvoir royal, en effaçant toute son influence sur l'État, comme tous ses rapports avec l'administration mOme du pays.

Une multitude énorme remplit le Champ de Mars dont la population parisienne, de toute classe à peu près, a préparé de ses mains l'immense théâtre, où doit se passer une des scènes les plus dramatiques, mais, aussi les plus vaines de la Révolution, une de ces scènes à grand spectacle qui convenaient à des utopistes sincères, comme M. de la Fayette', mais qui ne changeaient rien k la situation.

Bailiy, en sa qualité de maire de Paris, avait fait la proposition de cette solennité à l'Assemblée constituante, m indiquant Paris même comme le lieu de cette réunion

■ Il y avait déjà eu de ces fédérations, de ce» réunions entre les gardes nationales des provinces, où l'on cherchait à concilier, dans les mêmes serments, la fidélité au roi et l'amour de In conslitution. Des fêtes des repas, des bals, accompagnaient ces réunions, où l'on ne * doutait pas de l'avenir. Quarante mille hommes s'étaient ainsi trouvés rassemblés à Lyon.

44e CHAPITRE VIII.

de tous les fédérés de France, el le 14 juillel, anniversaire de la prise de la Bastille, cumme la date qui répondait le mieux à un rapprochement de la France entière.

Le i 4 juillet marquait surtout l'époque où le pouvoir royal, s'inclinant devant l'Assemblée et l'Hôtel de Ville de Paris, avait renoncé à se défendre, à sortir par luimême de k situation déjà si grave oîi il était engagé, s'était désarmé en retirant de Paris cinquante raille hommes de troupes qu'il avait appelés à son secours, et dont l'état d'une capitale profondément agitée ne justifiait que trop la présence, en prenant à l'Hâtel de Ville la cocarde même de l'insurrection, tandis que l'Assemblée aussi avait non-seulement encouragé, mais provoqué par son attitude toute la conduite que le roi avait tenue k c«tlc époque, et que des hommes comme Lally-Tolendal l'avaient exaltée devant le peuple de Paris.

La date qu'on célébrait au Champ de Mars était donc celle de l'insurrection et de la victoire populaire, quoique cette victoire, on l'a vu, n'eut pas été bien diflîcile; mais, pour des esprits enlliousiastes d'une liberté d'autant plus séduisante qu'elle était indéfinie et sans limites, la prise de la Bastille était devenue la date même de cette liberté, la fonnule de l'affranchissement du pays, pt, malgré tant de violences, tant de meurtres qui l'avaient suivie, malgré les 5 et 6 octobre qui lui avaient succédé, elle restait comme un phare qui semblait éclairer les destinées de la France; il en était ainsi môme pour ces fédérés, pour ces gardes nationales des provinces qui désiraient vivement le maintien d'une monarchie au moins nominale, des égards pour le roi et sa famille, le rétablissement de l'ordre matériel.

U FÉPËRITION. 417

Immenie concours de ces hommes modérés, selon les idées de 89; et comme décoration, autel de la Patrie, IrÔne pour le roi, estrade pour l'Assemblée constituante, cérémonial encore retigieui de celte fête civique, messe célébrée, mais par Tallcyrand ', le futur diplomate du Consulat et de l'Empire, mainlenant le promoteur de la Constitution civile du clergé qui venait d'être imposée au roi; et, comme dei-nier caractère d'une telle fête, des ceintures tricolores, les oiuleurs de la Révolution, mêlées aux ornements des deux cents prétresqui assistèrent à cette cérémonie, où éclatèrent de vives acclamations pour le roi et la reine -. rien n'y manqua pour olTrir tous les contrastes, fous les éléments de lutte et de guerre civile que pouvait renfermer cette fédération très-sincérement des* tinée, par la Fayette, Baillyet leurs amis, à réunir en un même faisceau les forces de la bourgeoisie, tous les hommes que l'on regardait alors comme les partisans modérés de la Révolution.

La messe, l'acte le plus saint de la religion, avait,-en' effet, présidé à la fête du 14 juillet, mais déjà Talleyrand, qui n'aspirait qu'à jouer un rôle politique dans la Révolution, et qui se flattait comme Mirabeau d'y parvenir, représentait dans cette cérémonie le schisme dont il allait bientôt prendre l'initiative par le serment ecclésiastique, ou plutôt l'esprit même d'une philosophie, doutée schisme n'était qu'une étape, une seconde sécularisation, que l'on allait tenter du catholicisme.

Après le vole delà constitution civile du clergé, la Révolution en était déjà arrivée à ce point qu'aucun évéquc,

■ L'abbé Louis faisait les fonctions de diacre, et Gobel ceux de prêtre assisfant. Nous aurons bienlM à parler de ce demies.

us CnAFlTItli Tlll.

à part Talleyrand, ne pouvait présider à une fdle cërëmonie, et qu'elle se servit de lui comme du seul membre de l'épiscopat, qui, tout disposé déjà à le quitter, dut odicier en celte circonstance *. L'acte où se formula, au point de vue politique, tout l'esprit de la cérémonie et son but, fut le serment prêté par le roi. 11 était ainsi conçu : « Moi, roi des Français, je jure d'employer tout le pouvoir qui m'est i^légdé par la lot eomtitutionnetle de l'Étaty à maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi, et à faire exéculer les lois. »

Ainsi, par l'entraînement et sous l'empire des circonstances, le roi prêtait serment k une constitution qui n'était pas même terminée; ratifiant toute l'œuvre de l'As* semblée constituante, le roi de France se soumettait à la souveraineté du peuple en reconnaissant qu'il n'avait plus qu'un pouvoir délégué par la Constitution, c'esl-àdire par les idées qui l'avaient faite jusqu'alors et qui corïtinuaient à la faire en défaisant la monarchie.

Ce pouvoir que le roi jurait d'employer dans le sens même de ces idées, on a vu ce qu'il était déjà devenu :

* t II Tallait Être apostat, comme Talleyrand et ceux qui ont paru avec lui à l'autel du Champ de Mars pour prendre part aux fêles que faisait célébrer la Révolution à l'occasion du jour anniversaire de la prise de la Bastille. Les prèlres et les ètèques fidèles à Dieu élaioil profondément aCQigés de tous les coups qu'on venait de porter i la religion, Ht n'étaient point disposés h célébrer des fêtes. D'ailleiirs le serment que l'on faisait de maintenir la Constitution sans dire laquelle, répugnait i leur conscience- » (Hùtoire de CÊgLise de France pendant la évolution, par H. l'abbé Jager, t. U, p. 17.)

Le mot de conslilution devait comprendre, en effet, celle qu'on voulait imposer nu clergé, et qui, naturellemenl, faisait partie de la Constitution générale.

U PfiDËRATlON. tl»

c'étaitlepouvoirdul4juillet etdes5 et 6 octobre; mais cette cérémonie qui avait rapproché les forces de la' bourgeoisie, qui avait montré toute cette garde nationale, toutes ces troupes, réimies autour de la Fayette, le héros éphémère de la fête, avait agi sur les imaginations, comme toutes les grandes cérémonies publiques. Elle a\ait rendu de l'espoir à ceux qui se flattaient d'asseoir un gouvernement sur les bases que l'Assemblée constituante croyait avoir fixées, en même temps qu'elle avait provoqué la vive irritation des révolutionnaires ardents qui regardaient la Fayette et ses amis, ceux-là mêmes qui avaient tant contribué à l'efTacement du pouvoir royal, au triomphe de la théorie dont le roi venait de se reconnaître le délégué.comme des fauteurs du despotisme. Cela cependant pouvait être vrai, mais dans un sens, auquel on ne pensait pas encore, et dont la Fayette, pas plus que Bailly et leurs amis, ne se doutaient.

Ce qui devait ne faire de la fête du Champ de Mars qu'une manifestation passagère, c'est qu'au moment où la France provinciale était réunie autour du roi, d'un c6lé il n'y avait plus de provinces depuis la division départementale, et, de l'autre, plus de royauté, puisque cette royauté avait été arrachée à ses vieilles racines, pour être, comme le reste, improvisée, et, qu'on nous permette le mot, transplantée dans les sables mouvants de la théorie , pour y renaître sans doute, mais sans qu'on pût dire qu'un tel résultat fût encore accompli.

Tout reprit donc son cours ordinaire après la représentation ulopiqoe et théâtrale du Champ de Mars.

Au fond, la question restait toujours la même : de quel côté était la logique ? du cdté de ceux qui, la situation étant donnée, certains principes proclamés et accep-

«50 CIlAPlTnB VIII.

tés, croyaient devoir et pouvoir s'arrêter, ou de ceux qui voulaient toujours marcher plus vile ?

C'est après la fédération que la presse démagogique redoubla de violence '. Son action, qui était puissante à Paris, qui s'eïerçait à côté de celle des clubs, eut bienlôt eflacé l'impression momentanée qu'avait pu produire la fédération.

Deux questions, d'ailleurs, d'une importance sur laquelle nous n'avons pas besoin d'insister, continuaient à mettre en lumière la véritable situation du pays : la première était celle de l'armée, la seconde, celle du clergé.

Nous avons déjà indiqué la rencontre de circonstances qui menaçaient d'une môme désorganisa tien deux corps qui, dans des conditions bien différentes, réclamaient un grand respect pour la règle, pour la discipline, pour la hiérarchie: la France serail-elle donc le pays où l'on pourrait dire: plus de clergé, plus d'armée?

Il n'était pas surprenant que l'armée, sous un régime, ofi les clubs et la presse n'étaient soumis à aucune répression, où l'Assemblée elle-même, ou l'a \u, autorisait les soldats à fréquenter les clubs * partageât les passions du moment et que l'anarchie, qui se montrait dans la société, se montrât aussi dans l'armée qu'elle avait attaquée dès l'origine quand les gardes françaises, les premiers, au moment du 14 juillet 89, avaient donné Vexemple.de la révolte en tournant leurs armes contre la troupe qui maintenait l'ordre dans les rues de Paris.

' Nous avons cité plus haut l'article de Haral intilulé : < Cen csl fait de nous. ■ On se rappelle coaibien l'Assemblée se nionlra faible à r^ard des eicitalions les plus criminelles des journaux ullrà-révohitimnaires.

» Ces écoln d'ordre public, comme lavait dit l'Assemblée. \.'.ooglc

t'IBOISaniNE D.ISS L'AIiMÉE. 4SI

Depuis quelque temps, l'esprit d'indiscipline avait donc fait des progrès plus rapides, et comme il arrive, en de pareilles drconslances, un événement grave devait être bienlAt la formule de cet état de choses '. Cet événement fut la révolte de la garnison de Nancy, qui avait refusé de se soumettre aux décrets mêmes de l'Assemblée, effrayée maintenant de l'esprit d'insoumission qui régnait dans l'armée *.

Dans celte garnison, comme dans beaucoup d'autres, des comités, comme ceux dont nous venons dé parler, s'étaient oi^anisés. En somme, ils prétendaient absorber tout le commandement et réduire les chefs militaires h un pouvoir purement nominal : c'était évidemment la souveraineté du peuple appliquée à l'armée, car ces comités, on vient de le voir, se cMnposaient de sous-officiers et de soldats. Il est bien remarquable iju'à l'égard de l'Ëtat, l'Assemblée, qui s'effrayait avec raison de l'in-: discipline des troupes, n'avait pas fait autre diose, ne travaillant qu'à s'emparer, par ses comités, du gouvernement, de l'administration, et récemment de l'Ëglisc, au nom de la même théorie : celle de la souveraineté du peuple.

■ • Cependant le royaume élait menacé d'un péril imminept : l'esprit de sédition était répandu dans l'armée ftar les ]oumaui et les pamphlets anarchiques, par les correspondances de Paris et les discom^ des clubs. Chaque riment où pénétrait l'exaltation avait bientôt un comité de sous-o^ciers et de soldats, qui prétendait régler la discipline et les finances du corps,,. La suppression de la noblesse venait «icore d'irriter les officiers, et d' exciter, parmi les sous^fficiers et les soldats, une joie insultante, i {Histoire du régne de Louis XVI, par Droz, t. in,p, 194.)

* La garnison de Nancy était formée du régiment du roi, de meslre de cimp de cavalerie et du régiment suisse de Châteauvieuz.

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«a CHAPITRE vm.

La révolte de la garnison de Nancy avait ëtè perlée si loin, et la majorité de l'Assemblée éprouvait de telles craintes en présence de la situation générale de l'armée, qu'elle supplia le roi, cette fois, de recourir aux mesures les plus énergiques et de nommer un général qui soumit les troupes rebelles. Le général, que le roi nomma, sur l'invilalion de l'As&emblëe, fut le marquis de Bouille, qui avait su maintenir dans le devoir les traupes placées sous ses ordres. 11 montra tout le courage, toute la vigueur rriiiilaires qu'on avait pu attendre de lui; et, après une lutte que la résistance des soldats insurgés rendit sanglante, il réprima la révolte de la garnison de Nancy.

M. de Bouille avait fait la guerre d'Amérique, était partisan de certaines réformes dans l'Etat, et sincèrement dévoué au roi. Il n'y avait que le parti révolutionnaire extrême qui ne rendit pas justice k tanoblesse et à la loyauté de son caractère.

Le choix, que le roi avait fait de M. de Bouille, èlait d'autant plus naturel, qu'il avait un commandement dans le voisinage de Nancy. '

C'était sur la demande du roi, que M. de Bouille a\ait prêté serment à la Constitution, et il était décidé à le tenir, quoiqu'on l'accusât de conspirer contre le nouvel état de choses. Il en donna la meilleure preuve, par la soumission de la garnison de Nancy.

Ses Mémoires en font foi : laisser l'anarchie envahir les troupes livrées à l'esprit révolutionnaire, attendre leur désoi^anisation complète, et puis agir avec les forces restées fidèles pour rendre à l'autorité royale l'ascendant qui lui était nécessaire, ce plan s'était offert à sa pensée; mais le serment qu'il avait préléà la Conslitulion nouvelle,

ANARCHIE bilfS L'ARNËE. 45S

avant même qu'elle ne fâl terminée, lui parut en contradiction avec un plan de cette nature, et il y renonça pour vaincre momentanément l'anarchie, beaucoup plus au profit de l'Assemblée que du loi.

Bouille auTait-tl réussi longtemps encore & maintenir dans les mêmes' sentiments d'obéissance les troupes qu'il commandait ? On pourrait en douter, au milieu d'une anarchie, qui, sur tant de points, se propageait dans l'armée, et qui devenait si générale, que Mirabeau proposa de la licencier tout entière pour la réorganiser.

Quoi qu'il en suit, la royauté que l'Assemblée avait réduite à l'impuissance, en donnant 5 cette Assemblée un général dévoué, qui venait de réprimer efficacement l'anarchie militaire,. en l'aidant à Taire respecter ses décrets, violés par la garnison de Nancy, loin d'entraver assurément le pouvoir de l'Assemblée constituante, lui facilitait au contraire la mission qu'elle s'était donnée. N' est-il pas certain qu'une anarchie, sans obstacle dans les rangs de l'armée, eût pu mettre un terme prochain à la discussion de la Constitution et à l'existence même de l'Assemblée? Le vœu du parti extrême n'était-il pas, en effet, la dissolution de cette Assemblée, qui ne suffisait pas à son impatience, et qui, si elle détruisait, ne détruisait pas encore assez vite ''Le roi elle marquis de Bouille avaient donc rendu h l'Assemblée constituante un sci^ vice non moins désintéressé que signalé.

Nous avons dit que le désordre dans l'armée de terre (nous aurions pu dire aussi dans la marine, où les matelots se soulevaient contre leurs officiers ') répondait à l'état

' En vertu d'un décret de l'Asremblée, aucune peine aflliclive ne pouvait plus èU'S prononcée dans le corps de la marine qu'à la ma-

«f CIIAPITEIE TIII.

anarchique de la presse et de la société; un fait va prouver que nous n'avons rien exagéré, et montrera, lorsqu'il semblait que tout pouvoir régulier, celui du gouvernement dans l'Ëtat, des otOciers sur les troupes, des évëques dans l'Église de France, tendait, par le fait de la situation donnée, à se dissoudre, l'anarchie, au contraire, s' organisant ça quelque sorte, et recevant, avec son mot d'ordre, une solde régulière.

Les Mémoires de la Fayette ont déjà mis en lumière le sabbat des Lametli; mais voici un témoignage public rendu devant l'Assemblée elle-même à cette organisation de l'émeute, témoignage qui ne rencontra aucune contradiction; il émane de Dupont de Nemours, un des amis de Sieyès et l'un des membres du club de S9. Dupont de Nemours, on s'en souvient, était cet économiste, qui, soQs la dictée de Turgot, avait rédigé, popr Louis XVI, ce mémoire où l'on attribuait tous les maux du royaume à ce qu'il n'avait pas de Constitution. Or tandis que Dupont de Nemours, avec ses collègues, venait au secours du pays en lui donnant cette Constitution qui lui manquait, ce député, qui avait montré beaucoup d'enthousiasme pour les réformes qu'elle devait opérer, s'exprimait ainsi : « L'insurrection a peut-être commencé votre ouvrage, la pais seule peut le terminer, l'impunité le détruira. L'art d'exciter à la révolte s'est prodigieusement rafTuié et se perfectionne tous les jours; vous avez vu croître l'habileté à répandre des motions d'assassinat, à former des groupes par le secours de cinq à six personnes seulement qui se dispersent ensuite dans d'autres groupes,

jorilé de cinq voix sur sept, par un jury milîtiûre formé de quatre oniciers et de trois camarades de l'accusé.

où, par des calomnies, par des récils infidèles, par l'in- ' tervention supposée de quelques personnages illustres, ils garent un peuple crédule, que des récits affreux animent àla cruauté. Vous avez vu, il y a peu de jours, sous les murs de celte salle, un exemple du désordre que peuvent exciter quelques scélérats audacieux et payés; il se fomentait une émeute pour obtenir le renvoi des ministres : ce ne sont qu'une quarantaine de citoyens, vous a-t-on diti H est vrai que peut-être il n'en avait coûté que quarante écns. J'ai entendu ce soir même, au Palais-Royal, au milieu d'un groupe de furieux, un chef subalterne de ces scélérats se vanter à haute voix de la menace qu'ils ont faite à vos ministres. Peu s'en est falluy en effet, que les têtes des proscrits ne fussent coupées sur la terrasse des Tuileries, et qu'on ne so'U ensuile venu vous les présenter à la barre . »

Toute la tactique du désordre est ici indiquée, avec son organisation même et ses chefs payés, destinés à opérer sur les dispositions anarchiques de la populace parisienne.

Ce ne soDl pas ici les députés de la droite ou du centre droit qui se plaignent, ce n'est ni Caïalès, ni Malouet qui élèvent la voix, c'est un ami de Sieyès, de ce centre gauche qui aspire encore à fonder une sorte de monarchie, mais sous l'influence souveminc de l'Assemblée. Il reconnaît que l'insurrection a tout commencé, mais il voudrai! qu'elle ne continuât pas, et il explique très-bien de quelle manière elle continue. Faut-il penser qu'un tel état de choses, qui désolait alors même ceux qui approuvaient ou toléraient, dans l'originemème de la Révolution, l'intervention du désordre, fût nécessaire pour renouveler la France et lui ouvrir des destinées que la ruine

496 CHAPITRE Vllt.

seule et la ruine complète de l'ancien régime pouvait Utt assurer? On soutient encore cette opinion aujourd'hui, nous te savons ; mais il est remarquable que des liommes, dont l'opinion, certes, était assez avancée, en présence de la situation même qui se développait de jour en jour, trouvassent qu'il y avait eu assez de désordres et de ruines, qu'on avait assez effacé l'ancienne royauté et l'ancienne société, que celle souveraineté du peuple, qui avait pénétré dans l'armée elle-même, et qui excitait de terribles séditions militaires, exerçait assez d'empire.

Au milieu de bien des faits qui caractérisent une telle situation, le serment que l'Assemblée résolut d'imposer au clergé vint la compléter; it résuma et il expliqua, avec ta Constitution civile du clergé que cette Assemblée avait déjà volée, toute la logique d'une révolution, où beaucoup de ceux-là mêmes qui pouvaient s'apercevoir des dangers politiques, dont ils étaient menacés, qui reculaient devant l'émeute continuelle, le désordre journalier, ne craignaient pas de faire violence à la foi religieuse, d'imposer le schisme à l'Église do France, et d'exposer le clergé à toutes les haines révolutionnaires , l'Étal aux plus grandes perturbations, en voulant forcer ce clergé à faire ce qui était contre sa foi et contre son devoir.

Il fallait que l'esprit du dix-huitième siècle eût elTacé, dans les idées de cette Assemblée, de sa majorité au moins, tout souvenir de l'ancienne religion du pays, de ce christianisme, de cette vérité étemelle, qui ne pouvait admettre ni transacitun ni compromis avec l'erreur, et qui n'existait qu'à la condition même d'être invariable; il fallait qu'on en fût venu à considérer la religion comme une institution purement humaine, que 1^ hommes pussent remanier à leur gré, et adapter aux divers systèmes de

U CONSTITTTIOlf CniLB DU CLERCË. - LE SERHENI. Ol gouvernements : parci: qu'on avait travaillé, depuis plus d'iiR demi-siècle, h empêcher que la société fût religieuse, on se croyait le droit de forcer la religion à devenir civile.

Trente évâques, qui faisaient partie de l'Assemblée, avaient ' signé l'Exposition des pHnâpes sta la coiittilution civile du clerijé *. Cent dix évoques y avaient adhéré : c'était la protestation de t'épiscopat tout entier, où l'usurpation de la loi civile sur la loi de l'Église, la prétention de changer le mode de nomination des évéques, et de le faire en dehors de l'autorité du souverain pontife, de supprimer la vie religieuse, les vœux monastiques, par un vote politique, dont on verra bientôt les conséquences, étaient appréciées, comme elles devaient l'être.

L'Église a ses canons , c'est-à-dire les régies de son gouvernement, qui tiennent à son esprit même ; elle a sa constitution qui ne peut être civile, qui ne peut être que religieuse : cette constitution veut que le chois des évéques et des curés soit fait par l'Église, et, si elle admet le concours des princes dans un tel choix, c'est dans un espritd'unionavecle pouvoir temporel, c'est un privilège qu'elle accorde, ce n'est pas un droit qu'elle reconnaît *. Mais que faisait ta Constitution civile du clergé? En s' opposant à ce que les évéques fussent institués par le pape, elle supprimait précisément le premier titre de l'épiscopat, elle faisait des évéques étrangers à l'Église, des

• l'acte, délibéré par ces trente évéques, avait élé rédigé par H. de Boisgelin, étéque d'Aix.

> Qualre évéques seulement, membres de l'Assemblée, refusèrent de signer cette protestation.

* V<Hr l'HiiCoire de l'Église de France pendant la Révolution, t. 0, p. i% par H. l'abbé lager.

.Itsoogk

fonctionnaires piiblicsi comme on appela bientôt les membres du clergé, uniquement soumis à l'Étal qui devenait le vrai chef, le pape de l'Église conititutimnelle ou plutôt philo6(q>bique et révolutionnaire *.

La protestation des évfiques était naturellement la formule de la ligne de conduite qu'ils s'étaient promis de suivre, et qu'ils suivaient : ils ne reconnaissaient pas, ils ne pouvaient reconnaître la destruction même de l'Ëglisc de France et le schisme volés par l'Assemblée, ils continuaient à administrer leurs diocèses, sans tenir compte des suppressions d'évéchés qui étaient arrêtées dans la nouvelle Constitution du clergé. Us remplissaient leur mission comme ils l'avaient remplie jusque-la, conservant, à l'égard des curés, le pouvoir qui leur appartenait, et qu'une assemblée politique np pouvait leur enlever sous aucun prétexte.

La protestation des évèques fut d'ailleurs accompagnée d'une masse de prote-stations de tout le clergé de France.

On eût dit que l'Assemblée était sufBsamment avertie de la nature de l'acte qu'elle avait cru pouvoir décréter, de la nécessité, au moins, de le soumettre au clief de r%lise, au lieu de décider elle-même la part qu'elle paraitrait lui laisser dans le gouvernement de cette Ëglisei car évidemment ce qu'elle avait fait, elle devait le juger applicable à tous les pays catholiques, et elle ne pouvait se croire le droit de séparer la France, au point de vue religieux, du monde entier; or, si aucun pays n'adoptait de tels changements, comment l'Assemblée persisterait-elle k prétendre qu'en les opérant elle ne touchait pas à la

• On le verra bien, par le mandemeoL d'un évèque jureur. Gobé, évoque de Lydda, devenu érëque mtrus, conslitutionnel, de Paris.

L'ÉGLISE DE FRANCE. — L'àSSEHBLÈE. 4»

ffli, comment pourrait^e soutenir qu'elle ne prenait pas l'initiative d'un schisme?

Quand il s'était agi du droit de paix et de guerre, on a vu que cette Assemblée s'était laissée persuader par Mirabeau, et qu'elle avait encore reconnu un reste d'initiative à la royauté.

On vient de voir qu'en présence de l'anarchie militaire, dont l'explosion avait été si violente à Nancy, cette même Assemblée, quoiqu'elle ne l'eût que trop tolérée et encouragée par sa faiblesse et ses actes mêmes, avait retrouvé un moment d'énergie pour la combattre et provoquer même l'inlervention du roi, dans des circonstances dont elle n'avait pu s'empêcher de reconnaître !a gravité.

Il n'en fut pas ainsi quand la religion se trouva en cause, et la conduite de l'Assemblée, son imprévoyance extraordinaire, sa connivence évidente avec te désordre de la rue, montrèrent bien l'esprit qui l'animait avant tout, l'esprit même qui était l'origine de la Révolution, et qui lui donnait, avant tout, son caractère.

L'hisloire du serment ecclésiastique, qui fut comme la réponse de l'Assemblée à la protestation des évêques, et les faits qui suivirent celte mesure ne firent que trop ressortir ce caractère et cet esprit.

L'administration élective, organisée en France par l'Assemblée, commençait à persécuter les évêques sous lin- ■ fluence de k Société des Jacobins, dont les affiliations principales recevaient le mot d'ordre de Paris ' .

■ C'est ce qui arriva à Nantes, où le direcluire du départemeot et le club des Jacobins attaquèrent l'évéque, H. de la Laurancte, l'un auprès de l'Assemblée, l'autre dans le peuple; te directoire di

400 CHAPITRB VtlF.

L'affaire de Vévêque de Nantes, portée devant l'Assemblée, la réponse qu'il avait faite au directoire du département qui le sommait de s'expliquer sur la Constitution civile du clergé, devinrent, après une très-vive discussion, l'occasion même d'une mesure à laquelle l'Assemblée, avec les idées qui l'inspiraient, devait recourir IM ou lard.

l/évéque avait l'épondu à la députation que lui avait envoyée le directoire du déparlement « qu'il ne reconnaissait pas t'autorilé de l'Assemblée en matière ecclésiastique, mais qu'il la respectait en tout ce qui concernait les choses étrangères à la religion'.»

L'enchaînement des faits, leur gravité sont ici dignes de l'étude la plus sérieuse.

La protestation des évèques était du mois d'octobrei pendant les mois d'octobre et de novembre, la situation religieuse, ouverte ou plutôt révélée par la Constitution civile du clergé, avait continué à se développer; elle revenait à l'Assemblée, où l'on commençait à dénoncer les évèques, qui, n'intervenant en rien dans la situation politique, comme le prouvait la protestation des évèques, qui, purement religieuse, n'alléguait aucun fait "politique, pas môme l'anarchie contre laquelle l'Assemblée commençait à lutter avec tant de peine, quand elle voulait bien l'entreprendre, pas même le désordre matériel d'un état de choses qui prétendait établir un ordre nouveau dans rÉglise; et, malgré les droits de l'homme, dont les formules reconnaissaient hantement la liberté religieuse; c'était cette liberté cependant, en raison même

à l'Assemblée l'aulorisation d'arrêter l'évëque, et le club amenti coiiire lui les passions populaires au point de mettre sa rie en

• Moniteur, séance du 26 novembre 1790.

Ll LIBERTË BELItilEUSE. — LE SERMENT. Ml

de l'esprit qui avait présidé à cette déclaration philosophique, que l'Assemblée allait attaquer.

Le serment ecclésiastique résuma et précipita le mouvement antireligieux, auquel l'Assemblée avait donné une première impulsion en s'emparant des biens du clergé, malgré les oflres qui luiétaientfaitosdela somme qu'elle \outait obtenir % malgré, comme nous l'avons dit, l'intérêt qu'elle avait, même au point de vue du crédit, qui vit de paix, de confiance et de régularité, à éviter toutes les mesures violentes et extraordinaires.

La constitution civile, c'est-à-dire l'organisation, ou, si l'on aime mieux, la désorganisation du clergé était venue ensuite.

Maintenant que le clergé ne pouvait se soumettre à l'Assemblée, sans manquer à sa conscience, le serment, qui n'était qu'un moyen précisément d'opprimer cette conscience et de mettre la religion sous le joug d'une « assemblée de philosophes, élèves du dix-huitième siècle » compléta la série des mesures déjà adoptées contre l'Église de France.

Ce fut Voidel, qui, rapporteur des comités réunis de l'Assemblée, proposa, en leur nom, la mesuré du serment qui avait pour but d'imposer la Constitution civile du clergé aux ëvéquesr^/racfdirfg, qu'il appelait aussi des rebelles, et de briser la résistance des chapitres comme des curés : suivant les expressions de Voidel, il fallait par une loi sévère, forcer tes séditieux à rentrer daas l'ordre*.

Nous ne pouvons indiquer tous les détails de la discus-

• 400 millions.

* 11 eût élé plus opportun de rélablir cçt ordre dans l'armée et dans le peuple de Paris,

463 CHAPITRE VllI.

sion soulevée par ce rapport, analyser les discours de Maury et de Mirabeau, quand Maury, parla puissance de la vérité et de la logique, réduisit Mirabeau lul-mËme au silence '.

Maury avait parlé de la manœuvre législatwe desapplaudiisementSy elle ne manqua pas, de la part des tribunes, h cette violente discussiou, qu'on avaitsoulevéeà l'improviste, comme Maury le fît remarquer, et dans laquelle les adversaires du clergé, qui s'étaient concertés, vinrent, « avec la véhémence d'une inspiration soudaine^ lire des discours composés à loi^ '. a

Après le discours de Maury, l'Assemblée ferma la discussion, malgré les vives réclamations de Cazalès, tant elle craignait qu'elle ne se prolongeât.

La formule du serment proposé était ain^ conçue : a Je jure de veiller avec soin auiiidéles dont la direction m'est confiée. Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi. Je jure de maintenir de tout mon pouvoir la ùiostUution française, et notamment les décrets relatifs à la Constittilion civile da clergé. »

Oii a fait observer avec raison que l'alliance du serment civique et du serment ecclésiastique dans la même formule, avait nécessairement pour r^ultat de raidrij odieux les prêtres qui refuseraient ce dernier, et qu'on

' Mirabeau avait soutenu, pour justifier le système des circonscriptions diocésaines de la constitution civile du clei^ qui agrandissaient tes évëchès en diminuant le nombre des évëques, qne chaqjue évêque avait reçu dans son ordination un droit de juridiction uni' verseile, que, par conséquent, l'autorité du pepe était inutile quant & la délimitation des nouveaux diocèses. Maury réfuta victorieusement le sophisme de Hii-abeau qui ne prouvait que son ignorance des matières religieuses.

« Paroles de Haury.

IX SERHEKT. 403

pourrait les représenter camme des ennemis politiques du nouvel état de choses.

L'abbé Grégoire fui le premier ecclésiastiqne de l'As* semblée qui se présenta pour donner l'exemple d'un tel serment. 11 eut pour imitateurs cinquante-trois autres députés du clergé. Talleyrand &l Gobel, parmi les évéques, et quelques prêtres le prêtèrent les jours suivants.

Surplus de trois cents ecclésiastiques qui se trouvaient dans l'Assemblée, un peu plus du quart avait adhéré h son décret, surtout après le discours de l'abbé Grégoire, où il avait affirmé que l'Assemblée n'avait jamais voulu porter la moindre alteintc au dogme, à la hiérardtie, et à raulorité spirituelle de rÉglise; mais plusieurs ecclésiastiques se rétractèrent bientôt, et le cliiOre des prêtres assermentés se réduisit à soixante-onze, moins du quart des députés du clergé '.

La contrainte que la majorité de l'Assemblée, sous l'influence de la gauche, voulut imposer au clergé, pour lui arracher un vote qui était un piège, eut pourrésullat d'offrir le mémorable spectacle de l'indépendance la plus vraie et la plus noble de la part de ce clergé : il avait renoncé spontanément à la dîme, il s'était montré prêt à garantir un emprunt énorme dans l'intérêt de l'État, et maintenant, en présence d'un serment qui, refusé, le dépouillait non-seulement de ses biens, mais de tout salaire, detoul nioyen d'existence, qui l'exposait aux plus grands périls, le livrait aux fureurs de la rue, l'immense majorité de ses représentants opposait une invincible résistance : où était le véritable esprit de liberté, celui qui a la conscience même pour base?

• Bitloire de l'Église de France pendant la SévoluHon, par N. l'abbéJager, t. Il, p. 90 et 91.

4G4 - CHAPITRE VKI.

Était-il donc du côté de l'Assemblée qui violait sa propre Constitution et précisément cette liberté de conscience qu'elle avait prétendu proclamer en tête de cette Constitution? L'article X des droits de l'homme n'admettait pas d'équivoque en effet, et il suffit d'en citer les termes pour faire apprécier la voie dans laquelle entrait l'Assemblée consliluante : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions môme religieuses ; » la formule était asseï claire, ce nous semble; dépendait-il de l'Assemblée de l'appliquer à sa convenance, de dénier au clergé catholique la liberté de ses croyances, de lui en imposer d'autres, et de lui enjoindre d'accepter les idées religieuses de la majorité de l'Assemblée qui n'en avait pas?

Cette majorité alors présidée par un juif, Emmery, ne voulut même pas, dans une matière aussi grave, tolérer la libre discussion de ce serment qu'elle avait voté, elle voulut qu'il fût prêté purement et simplement. Voilà comment elle interprétait « un des droits les plus précieux de l'homme, » suivant elle-même et cefle Constitution qu'elle avait donnée à la société française, ce Qroit qu'elle avait ainsi défini : « tout citoyen peut parler, écrire et imprimer librement*» :elle ne tolérait, même pas dans son propre sein , l'exercice d'un droitsi solennellement proclamé I Et, soit qu'on eût eu recours, à ce moyen de l'émeute populaire et soldée, signalée par , Dupont de Nemours, soit qu'il y eât dans la populace parisienne que, depuis quelque temps un ameutait contre le clergé, un ausiliaire naturel de la mesure que celte Assemblée avait votée, lorsque, dans la séance du 4 janvier 1 791 , le dernier terme assigné à la prestation du serment allait expirer, des cris se firent entendre du

• Article XI.

L'ÈHEUTC. — LE SERMENT. 405

dehors au milieu desquels on distinguait ces mots : à la lanterne ceux qui refuseront ' 1 Ces cris résumaient, & la manière des émeuliers, le genre de liberté que l'Assemblée elle-même avait laissé à la discussion, en imposant silence à tous les membres du clergé qui voulaient expliquer, dans les termes les plus modérés, le refus d'un serment, qui blessait leur conscience.

Cette conduite de l'Assemblée et de l'émeute n'empêcha point que de nouvelles rétractations vinssent encore réduire le nombre des députés ecclésiastiques, qui avaient prêté le serment.

Le clergé de- l'Assemblée avait d'ailleurs montré une grande mesure, dans une matière aussi délicate où le devoir môme lui prescrivait le refus le plus formel d'un serment aniicathotique. L'évéque de Clermont avait proposé ta formule suivante du serment: a Je jure de veiller avec soin sur les fidèles dont la conduite m'a été ou me sera confiée par l'Église, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir, de tout mon pouvoir, en tout ce qui est de l'ordre politique, la constitution décrélée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi, exceptant formellement les objets qui dépendent essentiellement de l'autorité spirituelle. »

Ce serment qui était accepté par les évéques, aurait permis d'amender la constitution civile du clergé et d'attendre cette réponse deRome, que le roi avait demandée, pour concilier le devoir d'un prince chrétien avec les exigences de l'Assemblée qui étaient de plus en plus impérieuses; car elle voulait imposer la sanction au roi, comme le serment ati clergé, et les cris de la populace qui le ré^

' Mémoires de M. de Ferriéres, membre de CAssembUe, t. Dy p. 205. H. de Ferriéres éUtit Yollairi^.

4M GUAPITRE VIU.

ctsmait, avaient retenti sous les fenêtres des TuHeries, comme à la porte de l'Assemblée. Le roi, qui se repentait avec raison d'avoir déjà sanctionné la constitution civile du clei^é, ne pouvait se décider à ratifier le dernier voté de l'Assemblée, même sous la contrainte que celle-ci exerçait sur lui en lui envoyant deux députations successives et enfin son président, pour lui signifier que, s'il ne donnait pas la sanction demandée, on ne la mettraU pas moins à exécution '.

Louis XVI, loin de chercher, dans la violence même que l'Assemblée faisait à sa foi, une occasion de résistance,

* C'était le janséniste Camus qui avait émis cet aris que PAssenH blée suiTait. C'était le même qui s'indignait de ce que les évËques attendaient la sanction de celui qu'ils appelai^tit le touveiain pontife de l'Eglise comme s'il y en avait un autre, ajoutait-il, * que Jésus- Christ son fondateur. • Entre le jansénisme et le protestantisme il n'y avait certes aucune difTèreoce, et au moment où la phîlosopliie du dix-huitième siècle Tenait, à sa manière, réformer la constitution de l'Églbe de France, n'élait-il pas bien remarquable que les jansénistes, condamnés par Rome, intervinssent et fissent rejeter par l'Assemblée toute idée d'un accommodement avec le Saint-Siège, tandis que par l'organe de Camus ils imposaient bu roi très-chrétien la sanction du schisme et de rhérèsie? L'origine se rapprochait- elle ici asseï du résultat ; une première révolte d'une plus grande, à laquelle il était réservé d'efTrayer le protestantisme lui-même et de lui faire comprendre, par ses conséquences, comme on le voit maintenant en Italie, ce que peuvent coûter les ruptures avec Home î Au reste, pour compléter le récit d'un événement qui i^parlenatt à la fois, par son principe, aux idées du seizième siècle et à celles du dix-huitième, un des membres de l'Assemblée qui avaient le plus insisté sur la prestation du serment et qui avaient déterminé l'AssemUèe à )a fixer, sans aucundélai, au 4 janvier 91, Barnave, était protestant et le président, qui avait souffert, sans prot^er un insluit la liberté de conscience des membres ecclésiasliques de l'Assemblée, et la violence qui ne leur permettait pas même d'expliquer leur refus de sennoil et les menaces de la rue, les cris d la lanterne, était juif*.

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HËHOIRE Vt L'ARCBEVÊQUB D'AIL 441

et un moyen de lui te contre l'Assemblée, n'avait été préoccupé que d'une seule pensée, celte de concilier tes eiigencesde cette Assemblée avec ses conviclionsreligieuses. Déjà il s'était adressé à l'évêque d'Aix, M. de fioisgclin, au sujet de la constitution civile du clergé, et l'avait invité à rédiger un Mémoire où le prélat, traitant la question au point de vue de la conciliation, eiposerail au souverain pontife la nécessité des concessions, pour prévenir le sctiisme dont l'^'lise de France était menacée. L'arche* v^ue avait transmis ce mémoire au roi le 1" décembre. Les conclusions de ce Mémoire, qui fut envoyé à Rome, ne laissaient aucun doute sur le désir très-vif et très-sincère, de rapproi^er les esprits et de mettre un terme à toute division religieuse, de la part d'unarcbevéquerédacteur lui-même, comme il l'avait rappelé au roi, de l'Exposition des principes^ puMiée au nom de l'épiscopat tout entier, à part quatre évéques, dont le serment expliqua l'abstention '.

Voici quelles étaient ces conclusions :

« 1* Que Sa Sainteté autorise et confirme la division des métropoles et des évëchés, telle qu'elle est établie par le décret de l'Assemblée nationale sur la constitution civile du clei^é ;

KS^Qu'elleexhortelesmétropolitains^dont la métropole est supprimée ou restreinte, ou les évéques dont les dio* cèses sont supprimés ou démembrés, è donner leur consentement à cette nouvelle division par les vues de sagesse

' Ces qnatfe évéques étalent 1 l'éïéque d'Aultin, ceiu d'Orléans, de

Viviers et Loménie de Brieime, ardiev6qiie de Sens; Gobel, évêque de Lydda, n'appartenait réellement pas àl'épiscopat français, administrant la parlie étrangère d'un de nos diocèses, ce qui existait pour quelques évécfaés des frontières ! on vrara Ji quelle lionle il était réservé.

et de diarité qui doivent tendre au maintien de la religion catholique et de la tranquillité publique;

• 5* Qu'elle donne son autorisation à l'érection de nouveaux évêchés, avec le consentement des évoques diocésains et métropolitains;

« 4" Qu'elle autorise également les métropolitains it donner l'institution canonique aus nouveaux évéques, en attendant qu'il soit fait un arrangement délinitif;

«5° Qu'elle donne son approbation à l'établissement qui sera fait par les évéques, d'un nombi'e de vicaires qui rempliront les fonctions paroissiales dans l'Église cathédrale, et qui formeront comme dans les anciennes églises, le conseil habituel et permanent de l'évéquc, sans tjue Vévêque puisse perdre la juridiction propre qui lui appartient, ainsi qu'aux réunions des curés qui doivent former la paroisse de l'église cathédrale;

« 6" Qu'elle exhorte les évéques à donner l'institution et la collation des cures vacantes à ceux qui lui seraient présentés par voie d'élection, à moins qu'ils n'aient des raisons pour la refuser pour cause de mœurs ou de doctrine, sans rien préjuger sur là forme des élections en - témoignant le vœu d'établir des élections conformes à l'esprit de la primilive Église, se réservant de faire une réponse ultérieure sur les différents articles non répondus ou répondus provisoirement '. >

Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'étendue des concessions que demandait l'archevêque, en réservant l'autorilé du souverain pontife, en dehors de laquelle rien ne se serait fait, et le consentement des évéques, dont la juridiction aussi était maintenue.

Le roi avait attendu ta réponse du Saint-Slége à cette • Armirire diî fer, n- 312.

LE PAPE EN pnÊSENCE DE L'ESPBIT KOUVEIU. WU

lettre de l'archevêque d'Aix, avec une grande anxiété ; mais Rome, qui n'avait point à considérer seulement l'élat du royaume de France, mais le monde catholique tout entier, et les règles qui devaient présider à cette sodété religieuse universelle, les conséquences dans d'autres pays peut-être, d'une nouvelle orgnnisalion du clergé, et de l'Église de France atteinte par les circonstances extraordinaires où se trouvait ceroyaume,n'avait pas encore répondu au Mémoire de l'archevêque : Rome ne peut ni ne doit se hâter.

D'ailleurs, l'exemple du roi Louis XTI, de ce prince, dont on a vu que le pape avait apprécié les concessions au point de vue politique, n'était-il point là; plus il avait accordé à l'espritnouveau, plus cet esprit ne lui avait-il pas demandé?

Mais, dans la situation pleine de périls où se trouvait le pouvoir royal, périls auxquels s'ajoutaient, pour le roi, les alarmes de sa conscience, que soUicitait l'archevêque d'Aix? Non pas une réponse, complète et ahsolue du souverain pontife, mais une réponse on l'a vu, prouisoire^ qui pourrait être par conséquent expliquée et complétée. Cette réponse était-elle possible? On comprend que sous la pression des circonstances dans l'espoir d'arrêter le mal et d'y parer, l'archevêque ait eu recours aux seuls moyens et aux seules instances, qui lui parussent alors de nature à obtenir ce résultat ; nous croyons avoir suffisamment rendu compte du retard que le souverain pontife mettait à répondre.

C'est ainsi que la question du serment se présenta avant que la constitution civile du clergé fût résolue par le souverain pontife.

Hais, entre les retards de Rome et la pres^on exercée

470 CHAPITRB VIU.

par l'Assemblée sur le roi, l'agitation populaire qiiî était .extrême, le roi avait cédé et donné une approbation forcée au serment ecclésiastique, comme à la Constitution civile du clei^é, quand le garde des sceaux lui avait dit que son refus de sanction exposait non pas ses jours, moû ceux du dergé que son hésitation allait livrer à la fureur populaire.

Ainsi la sanction royale, dont l'Assemblée reçut la communication oMcielle le 26 décembre, ne précéda que de quelques jours cette date du 4 janvier qui avait été fiïée au clergé de celte Âssembiée, comme le terme de la prestation du serment.

Le roi avait cédé, et par ce motif qui avait déjà provoqué la plupart de ses résolutions, la crainte de l'elTusâon du sang, la menace des dangers suspendus au-dessus de la tête du clergé.

Le roi disait en acceptant le décret qu'il avait dîfléré sa sanction pour donner atix esiirits le temps de se calmer, dans l'espérance que l'exécution de ce décret s'efl'ectuerait avec un accord qtd ne serait pas moins agréable à l'Assemblée qu'à lui-même.

Il est évident que, dans cet accord, il faisait entrer l'approbation du pape qui aurait été la base d'une entente générale.

C'était le 26 décembre, que la sanction du roi, en date du 23 du môme mois, avait été communiquée à l'Assemblée, et ce fut le 27, dès le lendemain, que t'abbé Grégoire, qui appartenait à la gauche, avait pris l'initiative de la prestation du serment.

Certes, le roi avait bien senti lui-même qu'il élit »J6 ré* sîster, il s'était trompé en croyant que la sanction royale sauverait le clergé, mais la raison qui l'avait déterminé»

LE SERUENT. 471

n'avait certes, rien ie personnel ^ : en présence d'une révolution, où déjà on versait le sang si facilement, après les journées d'octobre, le roi redoutait sans cesse de nouveaux désordres et pensait aux victimes.

11 eût été bien facile à l'Assemblée d'éviter h la conscience du roi cette contrainte, et ce nouvel abaissement de la dignité royale.

Nous n'avons pas besoin de rappeler que la formule du serment, proposée par l'évéque de Clermonl, aurait tout concilié si l'Assemblée, dans une {[uestioo essentiellement religieuse, avait voulu reconnaitre l'autorité du pape et ne pas empêcher un clergé catholique de continuer à s'y soumettre en distinguant le spirituel du temporel, en attendant la réponse de Pie VI son chef légitime et souverain.

En fait, pas plus dans la question religieuse que dans la question politique, l'Assemblée et l'esprit qu'elle représentait n'avaient donc rencontré de ces obstaclesqui provoquent et excitent à briser toutes les barrières pour les franchir; seulementrAssemblée, sous l'influence de cet esprit, voulait changer l'Église comme elle avait cliangé l'État, et, si le roi ne s'inclinait pas promptement devant sa volonté, elle était décidée à se passer de l'autorité royale.

Les faubourgs partageaient, on l'a vu, les sentiments de l'Assemblée, et l'on ne s'étonnera pas des violences populaires qui furent le résultat du serment qu'elle avait voulu imposera l'Eglise de Fitince.

Après la séance du 4 janvier, où à côté de quelques

' Gomme le garde des sceaux parlait au roi de la disposilion des faulwui^ à faire une insurreclion, s'il refusait sa sanction au décret du serment, le roi répondit : Peu m'importe si l'on en vetii à ma vie, j'en sttii bien las. .noolc

trahisons et de quelques déraillances, la grande majorité du clergé de l'Assemblée, les èvéques en tête, avaient refusé, avec aulant de courage que de modération, ce serment qui les eût séparés de l'Eglise universelle, il tallait en venir à rapplicalion du décret; il fallait presque toujours, avec le rebut du clergé catholique, former le clergé constitutionnel, improviser une église qui tiendrait sa mission de l'Assemblée, comme on pourra bientôt s'en convaincre.

Bientôt aus» on vit h Paris, « cette capitale de la RévolulioD,>>que jamais un tel élément d'anarchie n'avait été jelè dans la situation, depuis la réunion de l'Assemblée, que la constitution civile du clergé et le serment ecclésiastique '.

Jusque-là le roi, même, dans les journées d'octobre, n'avait pas couru de danger personnel, el c'était la reine dont les envahisseurs du château de Versailles avaient mis la vie en danger : le roi sera bientôt insulté et menacé lui-même.

Maintenant la populace va envahir les églises et attaquer directement les prêtres dans-le sanctuaire, compromettre leur vie quand elle ne se portera pas contre eux aux dernières eslrémités ; tel était le personnel éledoral que l'Assemblée voulait donner au clergé de France I

Tout oe qui arrivait d'ailleurs était logique.

On s'est étonné, au point de vue politique, que l'Assemblée eût commis la faute de toucher à la religion et au clergé ; ce qui aurait été estraordinaii-e, c'est qu'il eo fût autrement. Si l'on voulait, en effet, juger l'Assemblée

■ ■ 11 Taut mieux faire connaître, • disait Mirabeau dans ud plan politique destiné à relever l'autorité royale < tes tUspotitions anarchiques de la population de Parii : • Mirabeau s'exprimait ainsi p^ de temps après les journées d'octobre.

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