‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 2)Chapitre 68 sur 86 · ON POUSSE A BOUT LA VENDËF · texte numérisé non relu

ON POUSSE A BOUT LA VENDËF

lions de la Vendée étaient si calmeB et si disposées à accepter les changements politiques apportés à l'état de la France par l'Assemblée constituante, qu'elles se montraient disposées & supporter même le voisinage des prêtres assermentés, pourvu qu'on leur laissât la liberté de conscience, et, dès qu'on paraissait leur en faire la promesse, en leur disant que celte liberté était garantie par la constitution. Ainsi, comme l'attestent les commissaires de l'Assemblée, dés qu'ils eurent donné même une sorte d'assurance à cet égard, a dans plusieurs communes, on avait affiché des placards par lesquels les habitants déclaraient que chacun d'eux s'engageait à dénoncer et à faire arrêter la première personne qui nuirait à une autre, et surtout aux prêtres assermentésl » Les faits étaient assez clairs, les dispositions pacifiques de ces religieuses populations assez évidentes en face des violences de la populace parisienne et de son intolérance antichrétienne ; on verra bientôt, on a déjà vu, à qui l'Assemblée constituante donnait raison '.

1 Ceux qui s'étonnent de la TondalioD du dirislianîsme ne se rendent pas assez compte de l'élat ou était te monde quand le christianisme a paru, t Les chrétiens à ramphithéâtre ! « s'écriait le peuple de Borne; i Les prêtres àla lanterne! • s'écriait le peuple de Paris au dix-liuiliéme siècle. Quand an pense à ce que c'était que ce siècle, que nous allons étudier de plus en plus dans ses conséquences, on reconnaît que la situation est la même : la prostitution à la place de la chasteté chrétienne, et, dans un roman philosophique de nos jours, dans les Mystères de Paris, de M, Eugène Sue, honteux mystères , Pieu r-de- Marie au lieu de la sainte Vierge. Presque sous la même forme, tout à l'heure, en présence de la déesse Raison, la lulle de l'esprit aTec le corps ïa recommencer. < La chair ne sert de rien, > disait l'Evangile f la chair est tout i disait le dii-huitjéme siècle sous mille fomies, et c'est le corps qui a raison. C'est ce

L'Assemblée, et cette partie de la population qui répondait à-ses idées, qui l'entraînait elle-même sous l'influence des clubs, de celui des Jacobins comme de celui des Cordeliers, et d'une presse qui n'était que la queue de la philosophie du dix -huitième, continuée parSieyés dans son célèbre pamphlet , marchaient h un résultat qui était diamëfaratement opposé aux sentiments, aux convictions de la Vendée et de la Bretagne, de l'Ouest et du Midi, à la toi, aux mœurs de toute cette partie de la France qui était restée la plus pure et la plus chrétienne, la plus fidèle à cette «tvilisation que le christiani»ne était venu fonder dans le monde.

C'était là qu'était avant tout la question, et tous ceux qui ne voulaient pas la voir où elle était, devaient se tromper, malheureusement pour la France.

Le cours des événements, les idées et les faits, qui en seront les résultats, le prouveront en effet de plus eo plus: deux civilisations sont en présence, celle du corps et celle de l'esprit; mais à quelles conditions la civilisation du corps pourrait-elle triompher? telle est la question. A quelles conditions un paganisme nouveau, où l'homme avec ses droits devrait l'emporter, où l'homme, avec ses vices mêmes, monterait sur l'aulet de Notre-Dame, pourrait'il s'emparer de la société, et comment une société chrétienne pourrait-elle sortir du christianisme? C'est ce qu'on allait tenter: la révolution, on le reconnaîtra, n'était pas autre chose que cette tentative.

Nous entendrons des phrases, et en grand nombre, et dé fort belles, mais on verra à quoi elles aboutiront, ce qui

que derait signifier bienUl une fille publique sur l'autel de Notre- Ôame, Vénus tombée du salon dans la me.

GUERRE DËCURÉB AU CKRISTTAKISHE. 401

résullera des promesses de liberté, quel gouvernement représentatif on donnera à la France, ce qu'on fera de l'homme au nom des droits de l'homme et de cette liberté même qu'oo venait donner à la France, et si mi prétendait vraiment nous y mener, quel chemin on prenait pour y arriver, comment les noms les plus beaux seront prostitués et avilis, éteints et noyés dans le sang!

Nous nesommes point pressésde feuilleter de si tristes annales après les premiers crimes qui ont déjà signalé la Révolution; oousreculonsplutét devantla persécution religieuse qui va nous ouvrir cette ère où, d'une théorie qui voulait tout renouveler dans Le monde pour tout soumettre à l'esprit humain, on allait réellement passer à l'application en s'efforçant de supprimer une religion qui soumet tout à Dieu .

II y avait des hommes du dix-huitième siècle qui auraient demandé volontiers, comme Bailly, que le christianisme fût immédiatement supprimé dès qu'il résistait aux décrets de l'Assemblée, à la souveraineté delà raison humaine.

L'élandesidéesdudix-huitièmesiécleetde la Révolulion devenait déplus en plus rapide : on pourra en juger, après la mort de Mirabeau, au langage de l'évéque con* stitutionncl de Paris, où la transition.du catholicisme à rincrëduhté pure n'était pas même dissimulée, et l'on ne dut pas s'étonner que Bailly, incrédule lui-même, l'eût installé à la place de M. de Joigne.

Mais, pour achever de caractériser l'esprit qui domine la Révolution, arrêtons-nous un instant devant un homme qui a évidemment aspiré à un grand rôle politique dans cette Révolution.

Nous venons de nommer Mirabeau.

WS CHAPITIIE Vm.

Nous avons indiqué déjà le but qu'Use proposait, celui de faire Iriompher un système plus monarchique dans la situalionquiélail&iteàlaFrance: il se flattait d'eflaeer, par uo ministère glorieui, toute la première phase de sa vie publique, de faire non pas une contre-révolution, mais, comme on l'a dit, une contre-eoHStUutton, en délivrant le roi de sa prison de Paris et en le plaçant dans un centre nouveau, dans une ville * où il eût pu convoquer une nouvelle assemblée.

Pour les admirateurs d'une intelligence comme celle de Mirabeau, ce serait peut-être une étude curieuse que celle des efTorts qu'il avait tentés, des progrés qu'il avait faits dans l'esprit du roi et de la reine, malgré son passé, et la part qu'il avait eue lui-même à l'anarcliie qu'il déplorait ; or, il y a ici un grand fait qui domine toutes les tentatives de. ceux qu'on appellera, si l'on veut, les politiques de la Révolution, et dont, par le talent oratoire au moins, Mirabeau est assurément le premier, c'est l'impuissance de la politique, ou de ce qui voudrait être la politique, dans cette BévoluUon.

On en a déjà eu la preuve dans cette grande défaite de Mounier et de ses amis, dans leur retraite après les journées d'octobre.

■ A Rouen. Mirabeau jugeait ainsi lai-mème le Paris réTolutioniiaire de 89, la capitale de la philosophie el de la Héiolulioa : ■ L'unique moyen de salul, disait-il, est dans une coalition immédiate du roi avec ses peuples ; mais celte coalition ne peut se lier à Paris qui engloutit tout, à Paris qui veut être tout le royauvte, à Parit que tes provinces considèrent comme domitumt l'Assemblée, à Paris qui se perd et gui perd tout, à Paris qu'il faut ramener a l'ordre, à la modéralion, qu'il faut arrarher à sa propre anarchie. ■ {Mémoire de Mirabeau, pour le roi, après les journées d'octobre, publié par M. Lucas Montigny dans les Mémoiret de Mirabeau, t. VII, p. 351 .)

IMPUISSAKCE DE MlRABEàD POUR LE BrEK. 40$

Mous avons aussi rappelé, de la part de la Fayette et de quelques autres, la velléité de former un ministère sérieux, velléité sans résultat.

Mirabeau avait entrepris de faire à lui seul une monarchie représentative et de réussir là où le parU constitutionnd de l'Assemblée avait édiouë. 11 eut ce projet jusqu'à sa mort.

D'autres vont venir encore après lui et échoueront, comme il est facile de reconnaître qu'il aurai( échoué.

Mirabeau, au reste, craignait d'avoir contribué à une vaste démolition '.

Cétait ce même Mirabeau qui, ennemi dès l'origine des théories, même chez son amiSieyès, résumait ainsi, peu de temps avant sa mort, dans un entretien avecMalouetetM. de Monlmorin*, son opinion sur les hommes qui dominaient l'Assemblée constituiiUite soit par la presse, soit par la gauche qui était dans son propre sein, sur le parti révolutionnaire en un mol. a Je leur dirai, oui, je leur dirai : vous m'avez vu dans vos rangs luttant contre la tyrannie, et c'est elle que je combats encore; mais l'autorité légale, la monarchie constitutionnelle, l'autorité tutélaire du monarque ", je me suis toujours réservé le droit et l'obligation de les défendre... » Et, se retournant vers Montmorin etMalouet, Mirabeau ajoutait dansce remarquable entretien: r Prenez bien g'arde que je suis le seul, dans cette horde patriotique, qui puisse parler ainsi sans faire volte-face. Je n'ai jamais adopté

■ Paroles de Hiral>eau dans une lettre au roicîlée par Joseph Sroi, ffittoire du régne de lottU XVI. l. lU, p. 148.

■ Celle coaversalion a été rapportée par Halouet ; elle est citée paiement par Droi, t. m, p. 264.

* Le vélo, qu'en effet Mirabeau avait défendu.

494 CHAPHRE \I1I.

leurroman, niteur mélaphysique, nileurs crimes mutiles. n

Hais Mirabeau appartenait trop bien au dix-huilième siècle pour n'avoir pas, lui-même, son utopie, soa roman et sa métaphysique constitulionnelle.

On l'avait bien vu daiis la question du serment ecclésiastique, où il parut montrer une véritable passion pour soumettre l'Église de France à l'Etat, alors représenté par l'Assemblée, h moins que la soif de cette popularité, qui était le marchepied de son ambition, ne l'ail rendu indifîérentsur le choii d'un si coupable moyen, lant il lui coûtait peu de feire de la religion l'instrument de la politique'.

■ Celait le momenl où Mirabeau espérait ie plus réaliser ses projets et se cmyatt le plus près du pouvoir. Il attaqua la rel^on et le clergé avec une violence inouïe dans un projet d'instruction, espèce de mandemt-nt constitutionnel ou philosophique, réponse aui maodemeiits des évèques, que l'Assemblée voulait adresser au peuple, et dont le comité ecclésiastique avait confié la rédaclion à Mirabeau.

Après une diatribe contre les ê»ê(|ues et les prêtres, oii il mettait le peuple dans l'altmiative de choisir entre le christiuiisme el la Révolution, il concluait ainsi : i Or le peuple, balancé dans Taltemative d être chrétien ou libre, prendra le parti qui coûtera le moins à son besoin de respirer de ses anciens malheurs ; il abjurera son ckristûinisme, il maudira ses pasteurs; il ne voudra plus connaître que le Dieu créateur de la nalure et de la Uberlé, el aion lâut ce qiâ Uii Telracera le souvenirs du dieu de l'Evangile lui sera vdieux; Une voudra plus sacrilier que sur l'aulel de lapalrie;ilne verra ses anciens temples que comme des monuments qui ne sauraient [dus servir qu'à attester combien il fut longtemps le jouet de Pimposlure el la victime du mensonge. Il ne pourra donc plus souf&ir que le prix de sa sueur et de son sang soit appliqué aui^ dépenses d'un culte qu'il rejette, et qu'une portion immense des ressources publiques soit attribuée à un sacerdoce conspirateur. -•

L'impii'tédu projet d'instruction rédigé par hfirab eau indigna lejansénbte Camus, membre de la gauche comme Mirabeau, ^ I Assemblée, duos lesein de laquelle un tel projet excita les plus vifs murmures deb part de la droite, et provoqua la sortie de Haur; comme de i^useurs

MPVISSAIfCE DE HIRADEAU POUR LE BIEN. MS

Or c'était le moment même où il aspii^it à gouverner

l'État, à triompher de l'anarchie , et il ne voyait pas qu'il

ecclésiasliques, n'osa elle-même l'adopter. Hirabeau, cependant, blâmait en secret la constitution civile du clergé ; il n'avait pris aucune part à la discussion et au TOle de cedéo-et, et une lettre da lui dtée par Droz [Hislûire du régne de Louis XVI, t. Bl. p. 335), lettre, ea date du 27 janvier Ul, postérieure, il est vrai, de quetquesjours à ta séance du 14 janTier, où il avait lu son projet d'instruction, apprêtait de la manière la plus juste l'immense &ule que l'Assonblée avait fail^en volant la constitution civile du clergé*.

«Voilà, disait Mirabeau, une pluie nouvt'lle, maâ la plus envenimée de toutes, qui va ajouter encore un foyer de gangrène à tous ceux qui rangent, corrodent et dissolvent le corp>i politique. Nous nous étions fait un roi en effigie, sans pouvoir, et un corps !&• gisiatif qui administre, qui informe, qui juge, qui récompense, qui prescrit, qui fait tout, excepté ce qu'il doit faire. A présent nous arrangeons le schisme religieux à côté du schisme politique. Nous n'avions pHS asseï de résistances, nous en suscitons à plaisir; de dangers, nous évoquons le pire de tous ; d'embarras, nous soulevons le plus inextricable : c'est de quoi amener la fin de (ouf , si 1 Assemblée ne se lasse p^is bienWt d'obéir aux anarcbistes. «

Certes, on ne pouvait peindre la situation avec plus ,de vérité. Est-ce donc le même homme qui parle, et que prouve un tel langage? Que Mirat»eau, sans foi religieuse, comme il était sans mœurs, avait conservéassez de laison poliLiquepour comprendre les funestes conséquences d'un schisme, mais qu'il ne craignait pas d'3,auterlui-mème àunmalqu'il reconnaissait si grand, parce qu'il prétendait pouvoir seul le guérir. S'il appréciait le danger des divisions religieuses, il ne respectait pas le clir<sUanisme en lui-même, et il se crojait permis de l'attaquer, de le flétrir, de le mettre sous les pieds de la Révolution pour le besoin de sa cause, quitte a le défendre plus tard, peul-étre, tandis que cette cause, celle du gouvernement qu'il aurait voulu fonder, avait tant besoin du christianisme! 11 n'y avait pour lui de réel que le râle auquel il aspirait, le théâtre où la mort le Ht tomber dans toute la force de l'âge.

Quelque fussent, d'ailleurs, les calculs de Hirabeau dans son projet 1 Drot, est entra lei miins de 1. Lucas llini-

IH CRAPITRE Tin.

allail provoquer une bien plus grande anarchie, la guerre civile elle-même par la persécution religieuse, contribuer à une bien plus grande démolition que la démolition politique qu'il redoutait, celle de l'Ëglise de France, et par l'une entrainer l'autre ! Mais sans doute il espérait toujours, quand il lui conyiendrait, maîtriser les esprits par sa parole, et ce qui lui importait avant tout, c'était, en toute occasion, d'augmenter son influence même en disant ce qu'il ne pensait pas.

Mirabeau, comme sa vie l'avait prouvé, comme sa mort le montra, était un génie païen, un patricien déclassé, jeté au milieu du courant démocratique d'une révolution qui l'avait emporté. Telle qu'elle était, il aurait voulu I9 prendre et en faire de la politique, y tailler un grand rôle à la mesure de Mirabeau, compléter la première partie de la vie de Catilina, mais la compléter en Cicéron qui sauve Rome. Cicéron respectait les temples des dieux; Mirabeau, malgré son incrédulité, aurait suivi cet exemple, mais sans doute dans des temps tranquilles, e( il eût élé peut-être aussi religieux qu'un païen ; mais il mettait la politique au-dessus de la reli-

d'inslniction au peuple, qu'il publia malgré le mauvais accueil de la majorité de l'Assonblée, qui n'osait pas aller si loin, et l'indigaation de ses collègues du càté droit, ce projet d'instruction ne montrait que trop ce qu'on pouvait dire alors i une tribune française. Si c'était là de la politique, à quoi était-elle donc descendue? N'est-il pas plus vrai de dire que, dans une situation où l'attaque a la religion et au clei^è était tombée des salons et des écrits philosophiques dans la rue, dans une situation, non pas politique mais philosophique, sur la. quelle agissait profondément la négation du dix-huitiéme siècle, an miUeu de l'anarchie religieuse que ce dècle avait faite, Hirabeau parlait au peuple le langage d'une philosophie que Vm pourrait croire onpnmté & quelque leUre de Voltaire ou de d'Àlembert !

ROUky DE L'ASSEMBLÉE ET RE UIRUBEAI]. <0T

gion qui devait se plier au génie et aux. plans de Mirabeau.

Or ce roman était le même que celui de la majorité de l'Assemblée.

Au moins la gauche, si ennemie du clergé, qui avait déjà dominé cette majorité, qui devait la dominer de plus en plus, voulait détruire encore, tandis que Mirabeau prétendait conserver et reconstruire; avec quoi aurait-il donc conservé et surtout reconstruit? II voulait que le monarque fût respecté, et il livrait, par la constitution civile du clergé, l'Église entière, h commencer par lo pape, dont l'elfigie fut brûlée dans les rues de Paris, aux insultes de la popuhcel On avait l'anarchie politique, dont il désirait vivement sortir; il flétrissait les révolutionnaires du nom de horde patr'toiiqve, el quel nom fallaitil donner aux fauteursde l'anarchie religieuse, de la dis* solution religieuse? Il n'y avait plus de clergé propriétaire, plus de noblesse, plus de bourgeoisie organisée, plus de provinces, mais des clubs, une presse qui n'avait plus de frein, une Assemblée qu'il déclarait lui-même non diiigeable; sur quoi aurait-il donc fondé sa monarchie constitutionnelle, en lui arrachant d'avance la base même de l'antique religion du pays ?

Y a-t-ii donc, dans le seul mot de monarchie constitutionnelle, dans la théorie seule qu'elle représente en dehors de foute société, au milieu même des ruines d'une société qui' achève de s'écrouler, une magie qui tienne lieu de tout, même de foi religieuse, chez une vieille na-' tion chrétienne, et la monarchie que rêvait Mirabeau allait*elle se tenir debout sur deâ phrases peut-être? Il repoussait précisément la première et la seule ressource qui restât à la France, sa religion maintenue, respectée ;' w.

U» CHAPITRE VIH.

cette religion qui, bien comprise, pouvait seule encore padiier les cœurs et les intelligences, faire taire tant d'orgueils qui allaient se jeter dans la plus furieuse et la plus sanglante des mêlées I

' C'étail ce que l'orgueil même de Mirabeau ne pouvait comprendre ; il disait comme ce personnage tragique :

c Moi seul, et c'est assez I 0 Mais ses excès de travail et ses débauches l'avaient tué, et quand il croyait mettre la main sur le pouvoir qu'il avait contribué à faire descendre si bas, il fallut mourir.

Ce corps dont il avait abusé mettait, en succombant, un dernier terme aux rêves superbes de son esprit, à « la monarchie conslitutionnelle, au pouvoir tutëlaireu que voulait refaire legénie de Mirabeau, par son unique puissance, par sa raison souveraine, à l'utopie, à la tbéorie, au roman de celui qui condamnait si justement la Uiëorie, l'utopie et le roman chez les autres; mais n'était-il pas lui-même l'enfant du dis-buitiéme siéde? N'y avait-il pas trouvé cet orgueil dominateur de la raison humaine qui allait si bien à son orgueilleux génie? El celui dont l'éloquence avait pu faire tant d'illusion aux autres, exexcer, dans certaines occasions, une in- . fluence extraordinaire sur ses auditeurs, n'avait-il pas dû se faire illusion à lui-même, malgré ses propres craintes d'avoir conlribuë à une vaste démolUion? ■ n y a eu, dans la Révolution, l'épisode du génie et du caractère de Mirabeau, il y aura encore d'autrt'S épisodes peut-être, mais qui ne l'empêcheront pas de suivre son cours et de marcher à ses conséquences.

Comme orateur et homme d'énergie, Mirabeau éleva les débats de l'Assemblée constituante à une hauteur de forme qu'elle n'aurait jamais pu atteindre sans lui ;

quelquefois il lui rappela des vérités politiques qu'elle, aurait même refusé d'entendre de la bouche de Maury et deCaialés; c'est qu'il restait assurément, au milieu de celte ambition qui lui Eaisail accepter les principes quelquefoisles plus révolutionnaires, quelque chose à Mirabeau du sentiment monarcliîque, du respect pour le roi et pour la reine, bien que, dans sa fameuse apostrophe à M. de Brézé, il eilt invoqué la souveraineté du peuple et qu'il se fût toujours tenu dans les rangs de la gauche, où il avait agi sisouvent en homme de révolution; mais qu'aurail pu l'esprit monarchique, même le meilleur, pour le salut d'une société chrétienne, sans l'esprit religieux?

Il avait très-certainement conservé aussi un autre .sentiment, le sentiment aristocratique : c'était un tribun qui n'avait pas cessé d'être comte.

Son génie oratoire, la vive originalité et les côtés pratiquesde son caractère firent de lui un homme à part, dans une certaine mesure, malgré le contact qu'il avait eu avec l'esprit ef les vices de son époque, et produisirent sur ses contemporains,' à quelque opinion qu'ils appartinssent, au milieu de circonstances qui devaient bientôt alarmer des chefs de la gauche elle-même, des adversaires de Mirabeau, comme Barnave et Duport, une si grande impression, que sa mort parut otîrir le caractère d'une calamité publique : la société, enlrainée par le courant qui l'emportait, se retourna pour contempler un instant cet athlète qui étail frappé et qui succombait au moment où il prélendaitla secourir.

Si l'on range derrière Mirabeau ceux qu'on pourrait appeler les politiques de la Révolution, ceux qui, h leur point de vue, auraient voulu en faire sortir un gouvernement régulier, à cété de la mort de Mirabeau qui, à

a» cBipffHE vm.

peu près tous les historiens l'ont reconnu, sortait à temps de la lice, il faut placer la retraite de Nedker, qui avait précédé cette mort. Déjà l'on avait crié dans les rues : « la trahison du comte de Mirabeau I » l'impopularité qui commençait pour lui avait depuis longtemps frappé Necker, que l'Assemblée n'écoutait plus, même en finances, surtout depuis qu'elle avait découvert les assignats, qui la dispensaient de tout système financier '.

Quant à la. populace dont il avait été l'idole, elle ne pouvait plus le souffrir depuis que le jiouvoir exécutif s'était associé k l'Assemblée pour la répression militaire de l'insurrection de Nancy.

Les assignats étaient, en effet, le seul système financier possible d'un pays qui n'avait plus de finances : la

< Necker s'eiïra^it avec raison des conceptions plus que hardies du comilé des finances, qui proposait, par l'organe de son rappralenr, H. de Montesquiou, de payer à la fob toute la dette exigible, qui, suivant ce dernier, était de 1,8S0 millions. Necker n'avait p»s eu de peine à démontrer, dans un mémoire qu'il adressa à l'Assemblée, que cette dette ne s'élevait pas ii plus 541 millions. Mirabeau, qui, avant la réunion de l'Assemblée, avait attaqué trés-vivement dans une brocliure le système des assignais, le soutint, au moment de U discussion qui précéda la reiraite de Necker, comme te seul moyen de Taire vivre ta Révolution : il avait dit dans une lettre à Ceruli, en date de janvier 17S9, que le papier-monnaie était une source de fyranme, d'ip^léUté et de chimérei, l'émission d'un tel papier une véritable orgie de Vaulorité ett délire ; mais alors on s'attendait i ce que les étaisgénéraux rétabliraient rarilement l'ordre dans les finances, el, en elTet.cela n'eût pas été diflicile s'ils eussent maintenu l'ordre dans l'État, nous croyons l'avoir déjà prouvé par le cfaiffire même d'un déficit auquel il était Tacile assurément de Tnii'e face.

L'Assemblée, celle fois, Gnitpar déciderque l'émission d'assignats, y compris 400 millions déjà émis, ne dépasserait pas 1 ,S0() millions. Hais pouvait-on s'arrêter dans cette voie et dans cette sitnaticn?

NECKBR —LES ASSIGNATS. SOÏ

gauche le sentait bien, e( l'émeute gronda aux portes de l'Assemblée contre des hommes comme Dupont de Nemours, qui redoutaient le papier -monnaie et qui l'attaquaient; mais ce papier, valeur chimérique, comme l'avait appelé Mirabeau, ne convenait-il pas è ta situation , nous l'avons déjà dit, et ne la résumail-îl pas?

U est curieux et instructif, en même temps, devoir Necker, au moment où il va se retirer, épuisé de la lutte, devant l'émeute qui le menace, juger .cette situation avec le découragement et au point de vue de Mirabeau, quand celui-ci parlait de la horde patriotique et de son roman ; ce même Necker qui voulait autrefois faire de l'administration des finances « une suite de pensées, » et qui regardait la propriété, à la manière de Rouleau, comme une simple convention sociale qu'on pouvait sans doute réformer par une autre convention, était revenu maintenant des romans et des abstractions, à en' juger par ces paroles de son dernier mémoire à l'Assemblée :

« Il faut se défier des inventions (les assignats) avec lesquelles on veut s'alTranchirenun instant des embarras' accumulés par des circonstances inouïes; les abstractions, en affaires publiques, me semblent tous les jours plus redoutables. Il est peu de personnes qui, dans la carrière du gouvernement, n'aient pas commencé par elles ; et, plus on a d'esprit, plus on les aime, parce qu'elles présentent à la pensée un domaine immense. Mais, à mesure que l'action de l'administration nous met aux prises avec la réalité, on se dégage insensiblement des idées systématiques ; on se voit forcé de soumettre son imagination au joug de l'expérience, et, en observant, on respecte da-

m CHAPITRB TUI.

vantage ce résultat précieux de tant de réflexions et de tant de pensées. »

C'élail l'histoire de Necker lui-même, de sesregreiset de son désiUusionnement, la confession d'un théoricien : ce ne sera point la dernière.

Après la retraite forcée de Necker, nous assisterons b la fuite de la Fayette, le théoricien le plus persévérant de la Révolution de 89, mais que sa propre théorie, maitresse des faits, expulsera de France, comme d^à elle en avait chassé Necker.

It est remarquable que ce fut la Fayette qui prévint Necker que la place n'était plus tenable pour lui *; c'était le 10 août qui devait en prévenir la Fayette et lui signifier ce qu'il n'avait pas voulu admettre jusque-là, que la Révolution n'avait plus besoin de son général.

Parmi les hommes de la gauche dont l'esprit Ihëorîcien et la lactique révolutionnaire avaient génè la Fayette luimême, on peut citer Duport, membre de ce triumvirat' que formaient avec lui Alexandre Lameth et Bamave. Après Varennes, après cette suspension du pouvoir royal décrétée par une Assemblée qui avait voulu fonder une monarchie, ne devait -il pas répéter, lui aussi, les paroles

* « La dernière émeute dont j'ai parlé arriva; les agitateurs qui iropulaient aux ministres le massacre de IfaTity (l.\ réprrasion de b sédition militaire que l'Assemblée elle-même avait dû ordonner,) les accusaient aussi de repousser les assignats qui sauveraient U France. Des cris menaçants suivirt-nt des motions sanguinaires. La Fayette, dans la soirée, envoya' Ter^ Necker un de ses aides de camp pour l'avertir de ne pas s'exposer à l'etTerTescence populaire.* {Bistotredurégnede Louis XVl. par J Droz, t. II!, p. 106.)

* Triurarinit qui, dés le 14 juillet 89, mais surtout après les journées d'octobre, avait aspiré îi gouverner la Révolution.

* Sini doute dini lai ctnbi.

^ '.oogic

LES TUéORiaENS. M3

de Necker et de Mirabeau, dont 41 avait été l'adversaire, et à son tour condamner ainsi, devant ta Constituante, les théories et les théoriciens : « Depuis qu'on noui rasgOM de jnincipes, comment ne s' est-on pas avisé que la stabilité est aussi un principe de gouvernement ' ? »

Sous l'empire de théories souveraines , puisqu'elles dominent la situation et qu'elles seront l'esprit même des événements, voici le spectacle auquel on assiste maintenant : les théoriciens condamnent eux-mêmes la théorie et se retirent de la mêlée où elle les avait précipités, quand elle ne les frappe pas d'eiil, comme Necker, ou qu'elle ne les livre pas an bourreau, comme Duport. De Hounier et de Ully-Tollendal à Net^ker, è Mirabeau, à Duport, nous avons eu à enrc^strer le même témoignage, dans sa succession et sa génération pour ainsi dire, un fait qui n'est pas récusable : cette histoire -de la Révolution et de son développement théorique, auquel rien ne résiste et dont ils se plaignent tous, faite par ses premiers acteurs, par Mounier, par Necker, par Mirabeau, par Duport lui-même, fondateur du club des Jacobins, par la droite, par la gauche de l'Assemblée constituante, en vaut bien une autre.

Nous pourrions multiplier les exemples k cet égard nous pourrions montrer des hommes, comme Sieyés, qui, à c6té de la Fayette et avec beaucoup moins de générosité que lui, personnifia en lui-même la théorie phi* losophique et révolutionnaire, s'efforçanl, par la création d'un nouveau club, celui de 89, de lutter contre les théo-

1 Paroles de Duport citées par H. Hignet dins son Bittotre de lu Bévolution, 1. 1, p. set.

Duport aurait voulu que les membres de la ConsUUiante pitssent fîiire partie de la l^pslative, mais il en fut décida autrement.

.oogic

ut CHAPITRE VIII.

ries de plus en plus subversives de cette société des Jacobins dont une partie de la gauche elle-ni6me,avecDuport et Barnave, fui forcée de sortir. Mais, après avoir dit un motderétatoùNecker laissait le ministère qu'il était forcé de quitter, et de la retraite des auti-es minislres, à part M. de Montmorin, nous reviendrons à la grande cause qui domine toutes les causes secondaires, et qui, nous l'avons déjà fait observer, s'était affirmée, comme aliène l'avait jamais fait encore, dans la constitution civile du clergé, dans le serment ecclésiastique, c'est-à-dire dans la tentative formelle de détruire le. catholicisme en France, de livrer la foi, la vérité religieuse, la régie des croyances et des moeurs, la base de notre civilisation chrétienne, à la raison humaine, constituant une nouvelle Église à son gré, par conséquent une société nouvelle*.

On a beaucoup parlé de la-faiblesse et de l'hésitalion du roi Louis XVI, et de l'impuissance de ce ministère dont le chef nominal, M. Necker, étailforcé de s'exiler et courait, en fuyant cette France qu'il avait traversée quinze mois auparavant en triomphateur, des dangers personnels ; nous n'avons pas nié assurément, dès l'origine, ce caractère d'hésitation, qui était naturel au roi et qui l'empêchait de prendre ces décisions énergiques que la politique ordinaire aurait pu, certes, lui conseillerî mais, pour être juste envers un prince qui, assurément,

' C'est ce que H. Hignet a si bien reconnu lorsqu'il a dit au début de son histoire, en parlant de la Révolution, qu'elU commençait en Europe l'ère des tociêtéi nouvelles, c'est-à-dire qu'elle aTail pour but de les commencer en détruisant les sociétés anciennes et le principe même de leur eiislenec, par le triomphe d'uD principe aovveau.

Page 1