L'ABSTRACTION. - LES BIENS DU CLERGÉ
l'abstraction qu'elle voulait appliquer partout^, elle aurait maintenu du moins l'administration dans les attributions de la royauté, qui, n'administrant plus, subissait encore un nouvel effacement, et à laquelle il ne restait plus qu'à donner des ministres élus.
Mais tandis que l'Assemblée constituante faisait pénétrer l'élection universelle et absolue dans le pouvoir administratif fondé, comme on Ta vu, par cette royauté qui restait maintenant isolée de tout ce qu'elle avait créé, de tout ce qu'elle avait fait, exception héréditaire dans un pays où tout devenait électif, seule ombre de l'ancienne tradition politique là où il n'y en avait plus, et que, de la commune au département, l'action de l'autorité centrale avait cessé d'exister, un autre changement bien plus grave encore allait avoir lieu.
On sait qu'il avait déjà été question des biens du clergé comme moyen de pourvoir à des embarras financiers qui ne faisaient qu'augmenter'. Un évéque, on ne l'a pas oublié, avait proposé de réaliser un emprunt trèsconsidérable hypothéqué sur les biens du clergé: nous nous sommes expliqué à cet égard.
Ce même clergé avait déjà renoncé spontanément aux dimes.
Il ne s'agissait pas seulement ici d'une question financière, car la proposition que nous venons de rappeler aurait suffi pour la résoudre, et, comme nous l'avons fait
* fl Ce plan, suivant M. Mignet, organisait la souveraineté du peuple. (M. Mignet, t.I, p. 184). Cela est possible, mais on verra qu'il désorganisait la France.
« « La pénurie des financés s'aggravait ; Taugmentation des dépenses, raffaiblissement ou la nullité des perceptions fiscales, laissaient peu d'espoir dans les ressources ordinaires. i(Droz, t. ni, p. 24.)
observer, l'adhésion non équivoque, donnée par un corps comme le clergé, sous la forme d'un emprunt librement consenti et non pas forcé, à rétablissement du ' régime nouveau, du gouvernement représentatif qu'il s'agissait d'établir d'une manière durable, était aussi ce qu'il y avait de plus propre, nous croyons l'avoir déjà dit, à fonder le crédit financier de ce gouvernement : c'est la confiance, en effet, et non la violence qui fonde le crédit.
Mais il y avait dans TAssemblée constituante un esprit qui ne pouvait s'arrêter ni se limiter, surtout dès qu'il s'agissait du clergé et de la religion, esprit qui, par une logique attachée à l'état des idées, volontairement ou involontairement, se trouvait impliqué dans toutes les mesures dont le clergé lui-même pouvait être l'objet.
On rapporte ce mot de M. de Talleyrand, qu'on pourrait, dans la question des biens et de la constitution civile du clergé, appliquer à M. de Talleyrand luimême et à l'Assemblée constituante, faisant intervenir une telle question dans l'établissement même du régime représentatif de 89 : « Je ne demande pas aux gens d'être de mon opinion, mais de la leur. »
Que voulaient alors l'Assemblée constituante et M. de Talleyrand? Créer un état de choses, sans doute, qui durât, qui ne cédât pas au premier orage, élever un édiiice qui eût une base dans le sol et non pas dresser une tente à peine retenue sur un sable mouvant par quelques piquets bientôt emportés par la tourmente. Que prétendaient-ils encore? Fonder un gouvernement libre et représentatif.
Nous sommes arrivés à une époque où ce retour sur les actes de l'Assemblée constituante est plus que jamais naturel et logique.
OPIMOiN DE M. DE TOCQUEYILLE. 379
Un esprit éminent, ami fidèle et dévoué de ce gouvernement, M. de Tocqueville, tout favorable qu'il voulût eucore rester à la Révolution de 89 ne s y est pas trompé; et, en présence des chutes successives du régime constitutionnel ou parlementaire, .s'est posé cette question : N'a-t-on pas trop détruit en 89, et, par cette démolition systématique de la société française, n'a-t-on pas porté un coup terrible à l'établissement même de ce régime représentatif que Ton prétendait fonder* ?
On peut, on doit, certes, juger Tacte de spoliation que l'Assemblée constituante, se plaçant toujours au point
*■ c J'ose penser, contrairement à une opinion bien générale et solidement établie, que les peuples qui ôtent au clergé catholique toute participation quelconque à la propriété foncière et transforment tous ses revenus en salaires ne servent que les intérêts du saintsiège et ceux des princes temporels, et se privent eux-mêmes d'un très-grand élément de liberté » (L'Ancien régime et la Bévolution, par M. de Tocqueville, p. 173.) M. de Tocqueville disait quelques lignes plus haut : c Mais ce qui contribuait encore à donner aux prêtres les idées, les besoins, les sentiments, souvent les passions du citoyens c^était la propriété foncière. J'ai eu la patience de lire la plupart des rapports et des débats que nous ont laissés les anciens états provinciaux, et particulièrement ceux du Languedoc, où le clergé était plus mêlé encore qu'ailleurs aux détails de Fadministration publique, ainsi que les procès-verbaux des Assemblées provinciales qui furent réunies en 1779 et 1787 ; et, apportant dans cette lecture les idées de mon temps, je m'étonnais de voir des évêques, des abbés, parmi lesquels plusieurs ont été aussi éminents par leur sainteté que par leur savoir, faire des rapports sur l'établissement d'un chemin ou d'un canal, y traiter la matière en profonde connaissance de cause, discuter avec infiniment de succès et d'art quels étaient les meilleurs moyens d^accroitre les produits de l'agriculture, d'assurer le bien-être des habitants et de faire prospérer Tindustrie, toujours égaux, et souvent supérieurs à tous les laïques qui s'occupaient avec eux des mêmes affaires.! (L'ilnd^fz Régime et la R^olutim, p. 172 et 173.)
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de \ue de la souverainelé arbitraire el absolue du peuple, crut pouvoir commettre à Tégard du clergé dans ce qu'il eut d'injuste et d'oppressif, dans ses funestes conséquences pour la propriété tout entière ; mais n est-il pas bien remarquable, avant tout, que cette Assemblée travaillai contre l'œuvre même qu elle voulait accomplir, en dépouillant le clergé, bientôt en le persécutant, et qu'elle détruisît là une des fermes colonnes de Tédifice qu'elle avait entrepris de construire? N'est-il pas bien remarquable que, suivant le mot de M. de Talleyrand, elle ne sût pas être de son opinion ?
C'est qu'il y avait, dans les idées et les passions qui agitaient l'Assemblée constituante, un principe de négation religieuse qui venait se mêler à tous ses actes, qui était son point de départ et son véritable idéal. Sans doute elle voulait ou croyait vouloir le gouvernement représentatif, mais elle n'admettait point qu'il représentât la religion et le clergé du pays, cette foi qui avait créé l'Europe moderne: la religion, pour la majorité de l'Assemblée, pouvait, comme la société, être votée au scrutin, et la loi humaine, la raison humaine, dont c^tte loi n'était qu'une forme, dominait la loi divine : de la spoliation des biens ecclésiastiques à la constitution civile du clergé il n'y avait qu'un pas.
Il y avait, certes, dans l'Assemblée plusieurs espèces d'incrédules.
Il y avait ceux, qui, regardant le triomphe de la philosophie comme déjà certain, pourvu qu'elle régnât sur les hautes cimes delà société, abandonnaient comme Voltaire les classes inférieures à la religion ; mais à côté de cette incrédulité de salon, qui était la plus modérée, il y en avait une qui, violente et agressive comme celle de