CONFISCATION DES BIENS DU CLERGÉ
était pour lui le principe de la liberté de conscience, et rAssemblée avait formulé cette pensée de Mirabeau en refusant de reconnaître Tancienne religion du pays comme la base même de la société que cette religion avait faite.
On en était là après quatorze cents ans de civilisation chrétienne, dans une monardiie qui remontait à Clovis et à Charlemagne, et, quant à la religion, cette assemblée qui refaisait tout, qui voulait remonter en tout à l'origine des choses, se bornait à édicter cette formule : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas Tordre public établi par la loi\ »
Il est vrai, nous l'avons . déjà fait observer, que Dieu avait été mentionné dans les Ihroits de Vhomme, sous le nom d'Être suprême ; il y avait là une sorte de profession de déisme à la manière de Rousseau ; mais ce qu'on avait pu conclure de la discussion et du résultat de cette discussion, c'est que l'Assemblée, par respect pour toutes les croyances religieuses, se dispensait d'en avoir aucune et n'en reconnaissait aucune à la société française. Il est vrai qu'elle avait beaucoup perdu de vue cette société particulière, ne s'occupant alors, dans son enthousiasme philosophique, que de l'homme en général.
Encore était-elle illogique, car elle pouvait blesser les athées en parlant de YÊtre suprême; Dieu bien commode, il est vrai, qui n'avait aucun devoir, aucune croyance à pjrescrirc, la majorité de l'Assemblée le pensait, qui ne paraissait guère là que pour la forme, et, qu'on nous permette le mot, comme notaire appelé à certifier et
* Dixième article de la Déclaration des droits.
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à parapher dûment les droits illimités et infinis de l'homme, qui n'avait, pour^règle de sa foi religieuse quelle qu elle fût, que son opinion, comme disait Mirabeau, ce qui faisait de la religion presque un objet de fantaisie, doctrine nouvelle dans une assemblée française.
Il est vrai que si toutes les religions devaient être libres, le catholicisme, parce qu'il était celle de la majorité des Français, ne devait pas Fétre moins que les autres ; c*élait sans doute ce qu'il fallait conclure de la discussion et de Tadoption même du dixième article des Droits de l'homme que nous venons de reproduire ^ où il était dit expressément que « nul ne devait être inquiété pour ses opinions religieuses. »
II semble donc que l'Assemblée aurait pu se borner à cette prise de possession desbitns du clergé qu'elle décréta en principe, quoique sous une forme cauteleuse, dans la séance du 2 novembre, en décidant que ces biens « étaient à la disposition de la nation, » comme l'avait proposé Mirabeau ; mais il est facile d'apprécier les causes dii refus qu'elle fit d'accepter l'offre de l'archevêque d'Âix, qui, au nom du clergé, proposait, dans la séance du 3 octobre, de voter un emprunt de quatre cents millions, garanti par les biens que Ton voulait vendre, au lieu de supprimer, comme il le faisait observer, une ressource, un gage pour l'Étal lui-même, par une aliénation funeste et injuste : les causes qui faisaient sacrifier les biens du clergé, sans souci même de l'intérêt public, étaient évi-
* C'est au moment de cette discussion, dans la séance du 20 août, que TÂssemblée, qui réglait tout par des comités, choisit dans son sein un comité ecclésiastique, où les membres du clergé n'étaient que pour un tiers, et où dominaient les philosophes, comme on appelait alors les adversaires de la religion.
GAU»E RÉELLE DE LA SPOUâTION DU CLERGÉ. 395
demment morales, plus que matérielles, et, pour dire le mot de Tépoque, philosophiques.
Comment les nouveaux législateurs, les nouveaux organisateurs de la France se seraient- ils séparés de l'esprit dont ils étaient pleins ? N*avait-on pas entendu les hommes de la gauche, de cette gauche qui maintenant devenait la majorité, qui l'avait montré dans la discussion du veto^ malgré IMirabeau et son éloquence, dire par la bouche de Chapelier ^ : « La qualification impropre de corps que s est donnée le clergé a seule pu jeter du doute sur la question de ces propriétés. Dans une autre législature on n'entendra plus le clergé dire : nos adversaires ^ nos biens... puisqu'il ny aura plus decUrgé. « Ce qui était proclamer que l'Église elle-même n'était pas une société, que les prêtres catholiques n'étaient que des individus, et qu'il n'y avait pas d'Église, puisqu'il n'y avait pas de clergé.
Mais, il faut le dire pour être juste, l'esprit philosophique de la gauche avait encore eu, dans cette mémorable circonstance, la rue pour appui ; ces auxiliaires séditieux que, dès l'origine, Mirabeau avait redoutés, quoiqu'il les eût acceptés quelquefois : la peur eut sa part dans le vote de l'Assemblée constituante.
Et ce n'était pas la petite populace de Versailles qui avait joué son rôle dans les manifestations qui eurent pour but d'arracher l'assentiment de cette partie irrésolue et timide, de ce centre de l'Assemblée sur lequel la terreur avait agi déjà, on l'a vu, dans la discussion du veto ; c'était la populace toujours si nombreuse de Paris, celle des 5 et 6 octobre ; celle qui, d'après le témoi-
* Séance du 2 novembre 89.
gnage de Mounier, que nous citons dans Tappendice de ce volume, parlait pendant cesjjoumées d'exterminer la 7iobles8e et le clergé^ et poursmvait surtout les eedésias' tiques^.
Car r Assemblée, depuis le 19 octobre, siégeait à Paris dans une des salles de rArchevèché, en attendant que celle du Manège, située près des Tuileries, sur l'emplacement où la rue de Rivoli a été depuis construite, fut prête à la recevoir*.
Dès les 30 et 31 octobre la populace avait envahi les abords et même le grand escalier de rarchevêdié. Elle vociférait des menaces contre tous ceux qui défendaient les biens du clergé. C'était la populace des 5 et 6 octobre, celle que Lally-ToUendal avait entendu crier : « Les évoques à la lanterne ! » celle qui avait rendu visite au roi dans la ville de Versailles et qui l'avait amené à Paris.
Il paraît que Mirabeau, cependant, n'étant pas encore sûr de la majorité pour Tacte de spoliation qu'il avait conseillé à TAssemblée, fit remettre la séance au 2 novembre.
Ce jour-là, la populace était revenue en masse; armée de piques, de bâtons, elle avait occupé, avant le jour j la place de Notre-Dame ' et toutes les avenues de la salle
' Lally Tollendal, dans la lettre que nous citons après la déclaratiou de Mounier, expliqué et confirme ainsi les paroles de son collègue dans une énumération que nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur: « ...Ce cri de Tous les évêques à la lanterne ! dans le moment où le roi entre dans sa capitale avec deux évêques de son conseil; un coup de fusil que j'ai vu tirer dans Tun des carrosses de la reine...»
> L'Assemblée siégea dans la salle du Manège à dater du 9 novembre 89.
* Histoire de rÉglm de Francependant la Révolution^ parM. Tabbé Jager, I" vol., p. 326.