‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 3)Chapitre 115 sur 183 · LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ

prétendue Église que TAssemblée constituante n'hésitait pas à voler, et qu'elle faisait sortir du scrutin électoral, évoques et curés, avec le recours à la puissance civile j h la raison humaine, par conséquent, seul et véritable pape de la nouvelle Église, bien plus soumise à Tautorité civile que l'anglicanisme lui-même où les évoques nomment au moinsles ministres, ne sont pas soumis au suffrage universel, et n'ont pour électeurs ni les dissidents ni les juifs. Si, par exemple, un évêque ne trouvant pas un prêtre orthodoxe, lui refusait l'institution canonique, il en résultait que la puissance civile, arbitre dans cette contestation, devrait prononcer sur une question d'orthodoxie, et qu'elle deviendrait forcément maîtresse de la foi. Cela même était décidé en principe dansTarticle qui l'établissait juge entre l'évêque et le prêtre : en fait, une Église où le pape n'existait plus que de nom, où les évêques ne pouvaient choisir leurs curés, était réduite à une sorte de presbytéranisme, mais avec cette différence que le presbytéranisme s'était isolé, dans son organisation, de la puissance civile et ne la reconnaissait pas, en principe, juge de la foi religieuse.

Pour apprécier au reste ce que c'était qu'une organisation civile du clergé de France, qui commençait par supprimer, sans aucune espèce de concert avec la puissance spirituelle, cinquante-un évêchés *, nous ne parlons pas du remaniement général des paroisses à détruire ou à créer, des canonicats^ prébendes, chapelles j chapellenies, tant des églises collégiales et de tous chapitres réguliers et séculiers de Vun et de Vautre sexe, des abbayes et

< Quand cet article fut voté, sans le concours de Tautorité spiriluelle, les évêques ne prirent plus aucune part à la discussion.

418 CHAPITBE TIU.

prieurés en règle ou en commende aussi de Vun et de l autre sexe, et de tous autres bénéfices généralement quelconques ÉTEINTS ET SUPPRIMÉS ^ ; il faut suivre, dans le Moniteur y la discussion dont la constilution civile fut le résultat.

Là est le commentaire même de Tacte extraordinaire et du parti pris d'une Assemblée qui n'a qu une pensée, celle de tout soumettre à un certain niveau, de tout ramener à une certaine unité, la volonté de F homme formulée au scrutin dans un chiifre de votants.

On entendit Robespierre demander, dans cette discussion, Tabolition des métropoles, du cardinalat, le mariage des prêtres : c'était réclamer et prévoir les conséquences mêmes de la constitution civile du clergé.

C'était aussi répondre aux aspirations de la philosophie du dix-huitième siècle*, et ce n'est pas constitution civile, c'était constitution philosophique du clergé qu'on aurait dû dire.

Et voilà pourquoi l'Assemblée, évidemment, la votait.

Voulant tout changer, changeant tout dans Tordre temporel, comme la philosophie dont elle était l'élève avait tout critiqué, comment n'aurait-elle pas touché à l'ordre spirituel le premier attaqué, le premier ébranlé par cette philosophie ?

Certes, si cette Assemblée avait eu Tesprit politique elle n'aurait pas ajouté aux discordes civiles les discordes religieuses, un schisme et une hérésie à une révolution; .mais ce qui pour nous est une démolition, qui faisait

* Voir rarticle XX du litre II,

« On se souvient de cette lettre de d'Alembert où, voyant tout cotUeur de rose, il parle du mariage des prêtres comme d'une de ses espérances, de la confession abolie, etc.

ŒUVRE DE L'ASSEllOlAE CONSTITUANTE. 419

ployer, soûs un même effort de destruction, la société, était pour elle une organisation générale : elle ne croyait jamais trop défaire.parcequ'elle voulait et croyait pouvoir tout refaire, même la religion, non pas pour elle-même qui, en majorité, était voltairienne, mais pour la société: cette prétention de la part d'une Assemblée de philosophes^ comme on Ta si bien appelée, d'inventer une constitution civile de l'Église à l'usage des croyants, d'enseigner aux évêques eux-mêmes la mesure de leurs rapports avec le Saint-Siège est une des plus extraordinaires et des plus déplorables aberrations de l'Assemblée constituante.

En admettant qu'elle eût entrepris une œuvre polilique durable, puisqu'elle voulait tant iimover dans l'Eiat, il semble qu'elle aurait dû au moins respecter les fondements mêmes de la religion, et que c'était bien assez de vouloir établir le gouvernement représentatif en France, surtout dans les conditions où elle l'avait placé, sans compliquer la situation, celle qui se présentait après les 5 et 6 octobre, d'une lutte avec la foi religieuse.

C'était ici précisément que ressortait le point de vue abstrait auquel se plaçait l'Assemblée constituante, point de vue étranger à toute politique normale, qui dédaignait lès traditions de l'expérience comme toute espèce de traditions : le changement que voulait opérer cette Assemblée, eût-il été aussi désirable qu'il l'était peu, aurait dû évidemment être écarté comme la complication d'une situation déjà trop compliquée, comme un obstacle à cet ordre et à cette paix si nécessaires à l'établissement de tout gouvernement régulier; mais qu'importait à des esprits qui avaient à parcourir le cercle illimité de la théorie?

C'était, au reste, le développement d'une situation qui

420 CHAPITRE YUI.

n'avait cessé de faire des progrès, dans un certain sens, depuis que les victoires de la gauche, au milieu desquelles avaient éclaté les journées d'octobre, avaient ruiné toutes les espérances de ce parti constitutionnel, qui, avec Mounier, avait cru en 89 travailler à une œuvre politique, à rétablissement d'un gouvernement représentatif véritable: on lui répondait par la constitution civile du clergé ; un homme se levait et montrait du doigt le chemin parcouru dans ce pays catholique, Robespierre demandait le mariage des prêtres. On repoussait à grands cris cette proposition ; mais ses paroles, empruntées au siècle même et à ses idées, allaient tout à Theurese formuler en décrets.

Ce même homme ne prétendrait-il pas fonder le déisme philosophique sur les ruines du catholicisme et en devenir le grand prêtre?

Quanta T Assemblée, qui était entrée dans tous les détails de la constitution civile du clergé, comme si elle gravait sur Tairain, elle croyait avoir pourvu à tout, et même, à en croire ses membres jansénistes, ramené l'Église catholique à sa pureté primitive; il ne restait plus, à TÉglise entière, qu'à suivre un aussi beau plan, qu'on devait à des jansénistes condamnés par elle et a des philosophes qui niaient toutes ses croyances ; mais le monde catholique fut unanime avec Rome pour repousser l'étrange conception de l'Assemblée constituante ; l'immense majorité des évêques et du clergé de France, des fidèles, exprima les mêmes sentiments, professa les mêmes doctrines ; et la résistance, les troubles, provoqués sur divers points du territoire par la violence qu'on voulait, au nom de la liberté, exercer sur les consciences catholiques, suffisent pour caractériser l'entreprise de l'Assemblée ; cette situa-

Page 1