‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 3)Chapitre 124 sur 183 · LE MESSAGE DD GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

LE MESSAGE DD GENRE HUMAIN

Alexandre de Laraeth, dans un discours approprié à la circonstance, et où il prenait au sérieux la députation du genre humain et son orateur, répondit au baron prussien : « Ainsi, dit-il, cet autel de la patrie, qu'un civisme si ardent élève aujourd'hui dans le Champ de Mars, va recevoir non-seulement les serments de la grande famille •du peuple français, mais encore de la grande famille du genre humain. Uauguste message que vous venez de recevoir, et dont je vous vois tous si profondément pénélrés, n'est que le prélude d'un pacte encore'plus saint qui va lier toutes les nations. De nouveaux pèlerins, qui ne sont plus entraînés par la superstition ^ mais par le plus beau mobile qui puisse agir sur les hommes, abordent en foule dans nos murs... »

On voit que le langage théâtral de la gauche était au diapason de celui de l'orateur du genre humain, et que les pensées, ainsi que les termes, en étaient puisés à la même source philosophique.

C'était une représentation du Contrat social donnée à la France et à l'Europe, dont les rois, qui cependant avaient encore leurs ambassadeurs à Paris, étaient avertis, par le bonnet de la liberté que leur montrait le baron Oootz et ïauguste message du genre humain, comme parlait M. de Lameth, du pacte qui allait lier toutes les nations, c est-à-dire des aspirations d'une Révolution qui tendait à exercer une domination universelle.

Rien ne manquait au programme : M. de Lameth n'avait pas oublié d'attaquer le catholicisme sous le nom de superstition, dont les pèleriîis étaient remplacés par les pèlerins nouveaux, ceux des idées philosophiques et révolutionnaires.

Tel était le langage que l'Assemblée écoutait mainte-

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nant et acceptait : il était en harmonie avec la Constitution civile du clergé el la philosophie qui en était le principe, comme l'expropriatiou du clergé formait le budget normal de cette philosophie passée des idées dans les faits, de cette Bévobitionj comme Tavait eppelée CondoroetS en 84, dont le chef, peu de temps avant sa mort, avait été salué, lui aussi, au nom du genre humain \ par les franco maçons. t *. . ;. -, . '

Or cette prétention à Tuniversalité, au renouvellement du monde, cet esprit de propagande, qui, de la philosophie du dix-huitième siècle, étaient déjà passés à la Révolution, et que M. de Tocqueville a si bien définis, en comparant cette Révolution à l'islamisme, expliquent Texaltation d'un grand nombre de ses partisans et de ses fanatiques, comme Anacharsis Clootz, que déjà l'Âsscmblée constituante recevait avec honneur, et auquel un de ses membres les plus connus, un des chefs du puissant club des Jacobins, répondait, dans lu langue philosophique et révolutionnaire de i'iépoque, en attendant que la députation du genre humain assistât à h fédération du 14 juillet et y arborât : le tonri^ de la liberté.

Qu'était-ce donc, pour des hommes, qui, sous Tempire de telles convictions, aspiraient à changer le monde, A le renouveler, que la monarchie française elle-même? Évidemment un accessoire, le simple instrument de leurs desseins, instrument qu'ils pouvaient et devaient- façonner à leur gré, pour le faire servir^ aU triomphe de

* Voir le premier volume de cet ouvrage, p. 282.

* Ibid,, p. 71 du premier volume de cet ouvrage; ou nèûs' gîtons

les paroles de Gondorcet.

LE lltKnE HUMAIN. — LA FRANCE. 4iJ

leui's idées et des droits de l'homme : le genre humain^ pour parler comme les francs-maçons et Anacharsis Qoolz, comme les hommes qui, à TAssemblée constituante, partageaient leurs idées, absorbait la France : devant quels actes auraient-ils reculé^? Et, dans la voie où ils entraient j' dans l'application d'une philosophie nou-

* Nous avons dit, dans le premier volume de cet ouvrage, p. 91 > fl en attaquant une religion dont la nature est d'être universelle, parce qu*eUe a polur base l'infinité de Dieu/ la philosophie duxiix4iui« tiéme siècle tendait elle-même à VîiniversoMtév et c'est dai^ ces termes aussi que la lutte s'était engagée : <c Douze faquins, -avait dit n Voltaire, ont bien conquis le monde I »

C'était le monde, en effet, qu'il s'agissait de conquérir à certaines idées, Voltaire lavait déclaré, on venait le dire maintenant devant l'Assemblée constituante, et à un certain état de choses, k ;une délivrance générale du monde, au triomphe universel des peuples, souverains opprimés, conséquence logique des idées du dix-huitîéme siècle. Pour répéter ici les parbles de Voltaire, dans sa feltre à II4 de Ghau«elin> ne disait-il «pas dès 1764 : « Tout ce qvie je vois j^t^e les semences d'une révolution qui arrivera in^manquablement, et dont je n'aurai j)as le temps d'être témoin. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, çw'on éclatera a la première occasion, et alors ce sera un beau tapage ?» On avait éclaté et le tapage était commeocé.

La même année n'adressait-il pas à d'Alçmbert ces lignes que nous avons déjà cilées dans le premier volume de cette histoire : « Il s'élève une génération qui a le fanatisme en hôrfeur; les premières places seront un jour occupées par les philosophes ; le règne de la raison se prépare? » Tout ce qui se passait était donc parfaiteoient logique : poip répéter ici le mot si vrai de M. Mignet, la France- avait une assemblée de philosophes, élèves du dix-huitième siècle *, et cette assemblée, qui s'était déclarée souveraine, occupait, pour le moment, la première place : de la haine et de V horreur du fanatisme, la transition, à la poH tique avait été courte, mais à une politique . qui devait partout faire régner la raison, et déjà l'on recevait, ou J!on prétendait recevoir à Paris, en 90, les envoyés de ce genre hwhain, au nom duquel Voltaire s'était vu féliciter peu d'années auparavant.

' Histoire de la Révolution, par M. Hignet, I** vol., p. 149.

velle à la politique et à la société, h toutes les sociétés, quelle serait leur règle ou leur mesure?

Nous ne savons; mais, en présence de la logique des faits qui commence à répondre si haut à la logique des idées, il nous semble qu'aucun esprit, doué de quelque justesse et de quelque impartialité d'appréciation, ne pourra guère se faire illusion sur Torigine et la nature du mouvement qui se développe, de plus en plus, au milieu d alternatives qui ne 1 arrêteront pas. Quelque opinion qu'on se soit formée sur le résultat de ce mouvement, on ne peut, on ne pourra nier qu'il soit tel, qu'il ne soit sorti, avec ses conséquences, de la philosophie du dixhuitième, et de ce quelle appelait elle-même « le règne de la raison. »

On ne saurait s*étonner des faits déjà accomplis, quand on réfléchit à cette cause virtuelle de la Révolution, de ce tapage^ qui, pour parler comme Voltaire, « avait éclaté à la première occasion, » des attaques auxquelles le catholicisme et le clergé avaient déjà été en butte, de cette Constitution civile qui précédait de bien peu le serment ecclésiastique, el de la lutte que l'Assemblée constituante allait engager de plus en plus avec la foi religieuse et les consciences.

Les fêtes de la fédération ne furent qu'un épisode jeté «ntre la Constitution civile du clergé et le serment ecclésiastique, une parenthèse aussi entre l'exception d'un vote plus favorable à la royauté * et l'ensemble même d'une situation qui marchera, à travers des phases de plus en plus rapides, vers un terme qui ne sera pas cependant une conclusion : ce terme, c'est le résultat pro-

' Sur le droit de paix ou de guerre.

LÀ RËYOLUTION. — Ulf ÉPISODE. 445

chain, pour Tancien gouvernement de la France, de la Révolution de 89.

A côté de Tenlhousiasme réel qui existait alors pour le régime nouveau, de celte vive espérance qui régnait dans beaucoup de cœurs, et qui peut-être parle encore, en ce moment, à de jeunes esprits, la fête du Champ de Mars, qui réunit les fédérés des départements, mit en lumière un fait, c'est qu'au milieu de lexaltation des idées nouvelles, le vieux sentiment de respect et d'amour pour la personne du roi, n'avait point disparu en province, et qu'on s'efforçait de Tailier aux idées mêmes, à la Constitution, qui tendaient, de plus en plus, à détruire les derniers restes du pouvoir royal, en effaçant toute son influence sur l'État,* comme tous ses rapports avec l'administration même du pays.

Une multitude énorme remplit le Champ de Mars dont la population parisienne, de toute classe à peu près, a préparé de ses mains l'immense théâtre, où doit se passer une des scènes les plus dramatiques, mais aussi les plus vaines de la Révolution, une de ces scènes à grand spectacle qui convenaient à des utopistes sincères, comme M. de la FayetteS mais qui ne changeaient rien à la situation.

Bailly, en sa qualité de maire de Paris, avait fait la pn^sition de cette solennité à l'Assemblée constituante, en indiquant Paris même comme le lieu de cette réunion

^ n y avait déjà eu de ces fédérations, de ces réunions entre les gardes- nationales des provinces, où Ton cherchait à concilier, dans les mêmes serments, la fidélité au roi et l'amour de la constitution. Des fêtes des repas, des bals, accompagnaient ces réunions, où Ton ne doutait pas de Tavenir. Quarante raille hommes s'étaient ainsi trouvés rassemblés à Lyon.

44Q CIIAIITRE VllI.

de tous les fédérés de France, et le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille, comme la date qui ré^ pondait le mieux à un rapprochement de la France entière.

Le 14 juillet marquait surtout l époque où le pouvoir royal, s'inclinant devant TAssemblée.et l'Hôtel de Ville de Paris, avait renoiicé à se défendre, àrsantirpar lui» même de la situatioin déjà si grave où. il était engagé, s'était désarmé en retirant de Paris cinquante mille hommes de troupes qu'il avait appelés à soa secours, et dont l'état d'une capitale profondément agitée ne justifiait que trop la présence, en prenant à l'Hôtel de Ville la cocarde même de l'insurrection, tandis que l'Assemblée aussi avait non-seulement encouragé, mais provoqué par son attitude toute la conduite que le roi avait tenue à cette époque, et que des hommes comme Lally-rTolendal l'avaient exaltée devant le peu pie, de Paris.

La date qu'on célébrait au Champ' de Mars était donc celle de l'insurrection et de la victoire populaire, quoique cette victoire, an l'a vu, n'eût pas été bien diffîdle; mais, pour des esprits enthousiastes d'une liberté d'autant plus séduisante qu'elle était indéfinie et saus limites, la prise de la Bastille était devenue la date même de cette liberté, la formule de l'affranchissement du pays, et, malgré tant de violences, tant de meurtres qui l'avaient suivie, malgré les 5 et 6 octobre qui lui avaient succédé, elle restait comme un phare qui semblait éclairer les desti* nées de la France; il en était ainsi même pour Qes fédérés, pour ces gardes nationales des provinces qui désiraient vivement le maintien d'une monarchie au moins nominale, des égards pour le roi et sa famille, le rétablissement de l'ordre matériel.

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