‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 3)Chapitre 141 sur 183 · IMPUISSANCE DE MIRABEAU POUR LE BIEN · texte numérisé non relu

IMPUISSANCE DE MIRABEAU POUR LE BIEN

Nous avons aussi rappelé, de la part de la Fayette et de quelques autres, la velléité de former un ministère sérieux, velléité sans résultat.

Mirabeau avait entrepris de faire à lui seul une monar* chie représentative et de réussir là où le parti constitutionnel de TAssemblée avait échoué. Il eut ce projet jusqu'à sa mort.

D'autres vont venir encore après lui et échoueront^ comme il est facile de reconnaître qu'il aurait échoué.

Mirabeau, au reste, craignait d'avoir contribué à une vaste démolition K

C'était ce même Mirabeau qui, ennemi dès l'origine des théories, même chez son ami Sieyès, résumait ainsi, peu de temps avant sa mort, dans un entretien avec Malouet etM. de Montmorin', son opinion sur les hommes qui dominaient l'Assemblée constituante soit par la presse, soit par la gauche qui était dans son propre sein, sur le parti révolutionnaire en un mol. « Je leur dirai, oui, je leur dirai : vous m'avez vu dans vos rangs luttant contre la tyrannie, et c'est elle que je combats encore ; mais l'autorité légale, la monarchie constitutionnelle, l'autorité tutélaire du monarque ', je me suis toujours réservé le droit et l'obligation de les défendre... »Et, se retournant vers Montmorin etMalouet, Mirabeau ajoutait dans ce remarquable entretien : « Prenez bien garde que je suis le seul, dans cette horde patriotique^ qui puisse parler ainsi sans faire volte-face. Je n'ai jamais adopté

* Paroles de {lirabeau dans une lettre au roi citée par Joseph Droz» Histoire du règne de Louis XVI, t. III, p. 148.

* Cette conversation a été rapportée par Malouet ; elle est citée également parDroz, t. m, p. 264.

' Letelo, qu'en effet Mirabeau avait défendu.

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leurromanj nileur métaphysique, ni leurs crimes inutiles.)) Mais Mirabeau appartenait trop bien au dix-huitième siècle pour n'avoir pas, lui-même, son utopie, son ro* man et sa métaphysique constitutionnelle.

On lavait bien vu dans la question du serment ecclésiastique, où il parut montrer une véritable passion pour soumettre l'Église de France à l'Etal, alors représenté par l'Assemblée, à moins que la soif de cette popularité, qui était le marchepied de son ambition, ne Tait rendu indifférent sur le choix d'un si coupable moyen, tant il lui coûtait peu de faire de la religion Tinstrument de la politique*.

^ C'était le moment où Mirabeau espérait le plus réaliser ses projets et se croyait le plus près du pouvoir. Il attaqua la religion et le clergé avec une violence inouïe dans un projet d'instruction, espèce de mandement constitutionnel ou philosophique, réponse aux mandements des évoques, que TAssemblée voulait adresser au peuple, et dont le comité ecclésiastique avait confié la rédaction à Mirabeau.

Après une diatribe contre les évêques et les prêtres, où il mettait le peuple dans laltemative de choisir entre le christianisme et la Révolution, il concluait ainsi : « Or le peuple, balancé dans Tallernative dêtre chrétien ou libre, prendra le parti qui coûtera le moins à son besoin de respirer de ses anciens malheurs ; il abjurera son chrislianisme, il maudira ses pasteurs; il ne voudra plus connaître que le Dieu créateur de la nature et de la liberté, et alors tout ce qui lui retracera le souvenirs du dieu de l'Evangile lui sera odieux; il ne voudra plus sacrifier que sur l'autel de la patrie ; il ne verra ses anciens temples que comme des monuments qui ne sauraient plus servir qu'à attester combien il fut longtemps le jouet de l'imposture et la victime du mensonge. Il ne pourra donc plus souffrir que le prix de sa sueur et de son sang soit appliqué aux dépenses d'un culte qu'il rejette, et qu'une portion immense des ressources publiques soit attribuée à un sacerdoce conspirateur, i

L'impiété du projet d'instruction rédigé par Mirabeau indigna le janséniste Camus, membre de la gauche comme Mirabeau, et T Assemblée, dans lesein de laquelle un tel projet excita les plus vifs murmures de la part de la droite, et provoqua la sortie de Maur]^ comme de plusieurs

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Or c'était le moment même où il aspirait à gouverner 1 État, à triompher de l'anarchie, el il ne voyait pas qu'il

ecclésiastiques, n'osa eHe-même Tadopter. Mirabeau, cependant, blâmait en secret la constitution civile du clergé ; il n'avait pris aucune part à la discussion et au vote de ce décret, et une lettre de lui citée par Droz (Histoire du régne de Louis XVI, t. m, p. 235), lettre, en date du 27 janvier 91, postérieure, il est vrai, de quelques jours à la séance du 14 janvier, où il avait lu son projet d'instruction, appréciait de la manière la plus juste Timniense faute que TÂssemblée avait faite en votant la constitution civile du clergé *.

« Voilà, disait Mirabeau, une plaie nouvelle, mais la plus envenimée de toutes, qui va ajouter encore un foyer de gangrène à tous ceux qui rongent, corrodent et dissolvent le corps politique Nous nous étions fait un roi en effigie^ sans pouvoir, et un corps législatif qui administre, qui informe, qui juge, qui récompense, qui prescrit, qui fait tout, eicepté ce qu'il doit faire. A présent nous arrangeons le schisme religieux à côté du schisme politique. Nous n'avions pas assez de résistances, nous en suscitons à plaisir; de dangers, nous évoquons le pire de. tous; d'embarras, nous soulevons le plus inextricable ; c'est de quoi amener la fin de tout, si TAssemblée ne se lasse pas bientôt d'obéir aux anarchistes. »

Certes, on ne pouvait peindre la situation avec plus de vérité. Est-oé donc le même homme qui parle, elque prouve un tel langage ? Que Mirabeau, sans foi religieuse, comme il était sans mœurs, avait conservé assez de raison poli tique pour comprendre les funestes conséquences d'un schisme, mais qu'il ne craignait pas d'ajouter lui-même àunmalqu'il reconnaissait si grand, parce qu'il prétendait pouvoir seul le guérir. S'il appréciait le danger des divisions religieuses, il ne respectait pas le christianisme en lui-même, et il se croyait permis de l'attaquer, de le flétrir, de le mettre sous les pieds de la Révolution pour le besoin de sa cause, quitte à le défendre plus tard, peut-être, tandis que cette cause, celle du gouvernement qu'il aurait voulu fonder, avait tant besoin du christianisme! Il n'y avait pour lui de réel que le rôle auquel il aspirait, le théâtre où la mort le ûl tomber dans toute la force de l'âge.

Quelque fussent, d'ailleurs, les calculs de Mirabeau dans son projet

* « La minute de ceUe leUre, » dk Droz, est entre les mains de H. Lucas Monligny. »

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allait provoquer une bien plus grande anarcliie, la guerre civile elle-même par la persécution religieuse, contribuer à une bien plus grande démolition que la démolition politique qu'il redoutait, celle de l'Église de France, et par l'une entraîner Tautre! Mais sans doute il espérait toujours, quand il lui conviendrait, maîtriser les esprits par sa parole, et ce qui lui importait avant tout, c'était, en toute occasion, d'augmenter son influence même en disant ce qu il ne pensait pas.

Mirabeau, comme sa vie l'avait prouvé, comme sa mort le montra, était un génie païen, un patricien déclassé, jeté au milieu du courant démocratique d'une révolution qui l'avait emporté. Telle qu'elle était, il aurait voulu la prendre et en faire de la politique, y tailler un grand rôle à la mesure de Mirabeau, compléter la première partie de la vie de Catilina, mais la compléter en Cicéron qui sauve Rome. Cicéron respectait les temples des dieux; Mirabeau, malgré son incrédulité, aurait suivi cet exemple, mais sans doute dans des temps tranquilles, et il eût élé peut-être aussi religieux qu'un païen ; mais il mettait la politique au-dessus de la reli-

d'instruclion au peuple, qu'il publia malgré le mauvais accueil de la majorité de TAssemblée, qui n'osait pas aller si loin, et rindignation de ses collègues du côté droit, ce projet d'instruction ne montrait que trop ce qu'on pouvait dire alors à une tribune française. Si c'était là de la politique, à quoi était-elle donc descendue? N'est-il pas plus vrai de dire que, dans une situation où Tattaque à la religion et au clergé était tombée des salons et des écrits philosophiques dans la rue, dans une situation, non pas politique mais philosophique, sur laquelle agissait profondément la négation du dix-huitième siècle, au milieu de l'anarchie religieuse que ce siècle avait faite, Mirabeau parlait au peuple le langage d'une philosophie que Ton pourrait croire emprunté à quelque lettre de Voltaire ou de d'Alenibert î

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