NECKER — LES ASSIGNATS
gauche le sentait bien, et l'émeute gronda aux portes de TAssemblée contre des hommes comme Dupont de Nemours, qui redoutaient le papier -monnaie et qui Tattaquaient; mais ce papier, valeur chimérique^ comme l'avait appelé Mirabeau, ne convenait-il pas à la situation, nous Tavons déjà dit, et ne la résumait-il pas?
11 est curieux et instructif, en même temps, de voir Necker, au moment où il va se retirer, épuisé de la lutte, devant l'émeute qui le menace, juger cette situation avecle découragement et au point de vue de Mirabeau, quand celui-ci parlait de la horde patriotique et de son roman ; ce même Necker qui voulait autrefois faire de Tadininistration des finances « une suite de pensées, » et qui regardait la propriété, à la manière de Rousseau, comme une simple convention sociale qu'on pouvait sans doute réformer par une autre convention, était revenu maintenant des romans et des abstractions, à en juger par ces paroles de son dernier mémoire à l'Assemblée :
« Il faut se défier des inventions (les assignats) avec lesquelles on veut s'affranchir en un instant des embarras accumulés par des circonstances inouïes; les abstractions, en affaires publiques^ me semblent tous les jours plus redoutables. Il est peu de personnes qui, dans la carrière du gouvernement, n'aient pas commencé par elles ; et, phis on a d'esprit^ plus on les aime^ parce qu'elles présentent à la pensée un domaine immense. Mais, à mesure que l'action de l'administration nous met aux prises avec la réalité, on se dégage insensiblement des idées systématiques ; on se voit forcé de soumettre son imagination au joug de rexpérience, et, en observant, on respecte da-
502 CHAPITRE YIII.
vantage ce résultat précieux de tant de réflexions et de tant de pensées. »
C'était l'histoire de Necker lui-même, de ses regrels et de son désillusionnemenf , la confession d'un théoricien : ce ne sera point la dernière.
Après la retraite forcée de Necker, nous assisterons à la fuite de la Fayette, le théoricien le plus persévérant de la Révolution de 89, mais que sa propre théorie, maîtresse des faits, expulsera de France, comme déjà elle en avait chassé Necker.
Il est remarquable que ce fut la Fayette qui prévint Necker que la place n'était plus tenable pour lui ^ c'était le 10 août qui devait en prévenir la Fayette et lui signifier ce qu'il n'avait pas voulu admettre jusque-là, que la Révolution n'avait plus besoin de son général.
Parmi les hommes de la gauche dont l'esprit théoricien et la tactique révolutionnaire avaient gêné la Fayette luimôme, on peut citer Du port, membre de ce triumvirat^ que formaient avec lui Alexandre Lameth et Bamave. Après Varennes, après cette suspension du pouvoir royal décrétée par une Assemblée qui avait voulu fonder une monarchie, ne devait -il pas répéter, lui aussi, les paroles
* <c La dernière émeute dont j'ai parlé arriva ; les agitateurs qui ijiiputaient aux ministres le massacre de Nancy (l.i répression de la sédition militaire que l'Assemblée elle-même avait dû ordonner,) les accusaient aussi de repousser les assignats qui sauveraient la France. Des cris menaçants suivirent des motions sanguinaires. La Fayette, dans la soirée, envoya* vers Necker un de ses aides de camp pour l'avertir de ne pas s'exposer à l'effervescence populaire.! (Histoire du règne de Louis XVI', par J. Droz, t. III, p. 206.)
* Triumvirat qui, dés le 14 juillet 89, mais surtout après les journées d'octobre, avait aspiré à gouverner la Révolution.
"^ Sans doute dans les clubs.