PERSÉCUTION PHILOSOPHIQUE. - D'ALEMBERT
nous pourrions en dresser la longue et déplorable liste*. D'Alembert avait exprimé le vœu, on s'en souvient,
* Nous nous bornerons à la citation suivante, que nous empruntons au livre de M. fabbé Jager : « On fit des motions au Palais-Royal, dans les carrefours et dans les marchés.... Une émeute se prépara, se forma, se grossit, pour ainsi dire, sous les yeux de Tautorité, sans que personne y mit obstacle. Le samedi 9 avril, dans les différents quartiers de la ville, à la même heure, une foule de femmes, parmi lesquelles se trouvaient des hommes déguisés*, se porta sur les monastères et les communautés de filles et de sœurs de charité, en enfonça les portes et se Uvra à des actes odieux , tels qu'il ne s'en commet pas chez les peuples barbares. Des vierges consacrées à Dieu, sans distinction d'âge, des dames respectables volontairement recluses, furent dépouillées de leurs vêtements, battues de verges, poursuivies dans cet état dans tous les coins de leurs maisons et de leurs jardins, terrassées, meurtries de coups, accablées d'injures plus cruelles que la mort même. Les pieuses filles de Saint-Vincent de Paul, dont le dévouement est si héroïque, l'humilité si profonde, se virent fustiger, ensanglanter par les mains de ces femmes et de ces hommes dont elles avaient si souvent nourri la misère, couvert la nudité, soigné les plaies.... Elles passèrent plusieurs heures dans ces affreux tourments.... La garde nationale prit les armes et accourut; mais elle resta Tarme au bras, faute d'ordres.... Enfin, après
lusieurs heures, la rage des bourreaux étant épuisée, les profanateurs des couvents défilèrent à travers les haies de soldats, sans être troublés le moins du monde dans leur marche triomphale. L'impunité inspira plus de hardiesse : ce qu'on avait fait dans l'intérieur des couvents se pratiqua dans la rue. Trois sœurs de Saint- Vincent de Paul, attachées à la paroisse Samte-Marguerite, quartier des pauvres, moururent à la suite de ces indignes traitements. » (Histoire de L'^Église de France pendant la Révolution, par M. fabbé Jager, t. n, p. 274 et 275). L'Assemblée constituante , loin de provoquer des poursuites contre les auteurs de pareils crimes, ne voulut pas même entendre la lecture de la lettre de la supérieure générale des sœurs de Saint-Vincent de Paul, où elle invoquait son appui et son intervention^*. A Paris, le même supplice était infligé par la populace
* Comme aux 5 et 6 octobre.
** Voir le Moniteur du 13 avril 1791.
Jl. tlJ
514 CHAPITRE YllI.
que « la confession fût abolie, » on voit que la populace de Paris procédait à cette réforme; Voltaire, celui qu'on écrasât rinfâme. Tandis qu'on portait au Panthéon les cendres du philanthrope, on flagellait les sœursde charité, les filles de Jésus-Christ, les amies des pauvres, et, une populace barbare, en les faisant périr, s'essayait à effacer de notre civilisation cet Évangile qu'elles représentent si fidèlement sur la terre.
Quand le Souverain Pontife, par deux brefs succesdfs, condamna de la manière la plus formelle la constitution civile du clergé, un fait qui montra bien l'esprit de la populace parisienne et de ses meneurs *■ avait résumé le sentiment de haine et d'impiété violente qui s'emparait de la populace : le Pape fut brûlé en effigie au Palais- Royal*.
Un tel fait se place naturellement à côté de l'apothéose de Voltaire et de Rousseau, décrétée par l'Assemblée constituante. Cette assemblée, pas plus que la municipalité de Paris, à qui le maintien de l'ordre public était spécialement dévolu, ne mit obstacle à une telle démonstration ni ne chercha à punir ceux qui s'en étaient rendus coupables. On ne gardait pas même envers le Pape les égards que l'on doit à un prince étranger avec lequel on n'est point en guerre, et une assemblée, qui avait la prétention de faire une monarchie, livrait un prince, celui
aux femmes qui se rendaient aux chapelles encore laissées au calholicisme dans ce pays catholique. On vit les mêmes scènes dans les provinces, à Marseille, à Montpellier, à Nîmes, à Bordeaux, etc.
' En date du 10 mars et du 13 avril 91.
> Le 4 mai 91. La violence expulsa bientôt après les évèques légitimes de leurs diocèses, soit que Tautorité intervînt, soit qu'elle laissât faire Témeule. 11 en fut de même des prêtres qui avaient refusé le serment. (Voir M. Tabbé Jager, t. m, p. 256.)
GRISE REUGIEUSE. 515
qui porte la triple couronne, à tous les outrages de la rue, qui le jugeait, car il y eut un simulacre de jugement ayant cette lugubre parodie du supplice qu'on prétendait infliger au chef de l'Église universelle.
C'est vers celte époque aussi qu'effrayés des progrès d'une révolution de plus en plus antireligieuse, les tantes du roi, pour conserver une liberté de conscience, qui était de jour en jour plus attaquée, se retirèrent à Rome, non sans avoir éprouvé beaucoup de difliculté pour sortir de France, droit garanti cependant par la nouvelle constitution * .
Mais un fait qui résume une telle situation et qui précède de bien peu la dernière tentative du roi pour s'y soustraire, fut la violence que la populace de Paris voulut exercer sur la conscience du monarque.
On put bien apprécier dès lors la crise où se trouvaient désormais engagés le pouvoir et la société dans cett monarchie.
Jusque-là, quelque fut le poids dont l'émeute eût pesé sur la situation, elle avait un but général, elle avait pu paraître à beaucoup uniquement politique, elle attaquait le Pouvoir tel qu'il était constitué et prétendait le changer à son gré ; mais maintenant la volonté despotique lui venait d'imposer personnellement au roi la constitution civile du clergé et les prêtres assermentés de sa paroisse % de lui donner, en un mot, une religion dont il ne voulait pas, sous prétexte qu'il avait sanctionné la constitution
* Elles fuFent arrêtées en route, et il fallut que Mirabeau intervînt dans TAssemblée, comme le Moniteur le constate (séance du 24 février 91), pour qu'elles pussent continuer leur voyage.
* Un garde national avait déjà insulté le roi dans sa chapelle, parce que des prêtres non ai3sermentés y disaient la messe.
civile du clergé, comme si une contrainte pouvait en justifier une autre.
Le roi, qui regrettait vivement cettesanction, qu'il avait surtout donnée, on peut s'en souvenir, dans la crainte d'exposer le clergé à la fureur des faubourgs % résistait à une violence qui attaquait maintenant jusqu'à sa liberté individuelle.
C'était le moment aussi où, expulsés de toutes leurs paroisses, les catholiques étaient réduits à louer Téglise des Théatins, devant laquelle recommencèrent les violences que nous avons déjà rapportées.
C'est au milieu de ces désordres et dans Tespoir de trouver quelque repos à Saint-CIoud, pendant la semaine sainte, que le roi voulut y aller avec sa famille; or, c'était là une entreprise difficile et, on va le voir, impossible.
Malgré les dispositions prises par le directeur du déparlement, malgré le concours du général la Fayette, qui ne put se faire obéir de la garde nationale, une foule, de plus en plus compacte, arrêta la voiture du roi, pendant près de deux heures, devant le château des Tuileries. Les insultes, les vociférations, le forcèrent, ainsi que la famille royale, à rentrer dans ce palais, qui était devenu une étroite prison. La populace souveraine voulait que le roi ne communiât que de la main d'un prêtre assermenté*.
Avons-nous besoin d'insister sur la situation extrême à laquelle le pouvoir était réduit. Le roi n'avait plus même
* On n'a pas oublié que le garde des sceaux, rarcheVêque de Bordeaux, lui avait parlé dans ce sens.
* C'est en cette occasion que le dub des Gordeliers, qui avait tout fait pour exciter Témeute, fit afficher un arrêté où il dénonçait le roi à TAssemblée sous le nom de premier fonctionnaire public.