NOUVEAU MINISTÈRE
même n*insiste pas sur le renvoi des troupes, malgré les excitations de Mirabeau. Le roi lui a rappelé que 1 ordre est troublé, menacé; celte fois elle ne le niera point.
Cependant la concentration de troupes autour de Paris, est suivie de la nomination d'un nouveau ministère. Le 11 juillet la démission de M. Necker est acceptée; ce ministre part secrètement d'après la promesse qu'il en a faite au roi. MM. de Montmorin, de la Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest, qui faisaient partie du même cabinet, se retirent aussi. Le baron de Breteuil, auquel on a attribué les plans les plus arrêtés et les menaces les plus violentes, devient le chef du nouveau cabinet; il a pour collègues, à la guerre, le maréchal de Broglie, et aux finances, M. Foulon.
L'énergie dont se vantait, dit^n, le baron de Breleuil, et qui semblait ne pas manquer au maréchal de Broglie, déjà revêtu du commandement de toutes les troupes appelées autour de Paris, donnait un caractère de résistance et de système encore plus prononcé à cette concentration de troupes; mais comment le roi, dès qu'il voulait résister à la situation que lui faisait la capitale du royaume livrée aux passions révolutionnaires, aurait-il conservé au pouvoir M. Necker, le ministre des concessions? Puisqu'il résistait, il lui fallait un ministère de résistance. Cette conclusion logique n'était point admise par le Palais-Royal, l'Hôtel de Ville, ni même par les amis et les admirateurs les plus modérés de M. Necker, par tous ceux qui regardaient sa présence au pouvoir, comme le meilleur gage des intentions du gouvernement. Cependant, que venait faire le ministère? Cette dispersion de l'Assemblée, que le maréchal de Broglie, commandant de toutes les forces appelées dans les environs de Paris,
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n'avait point tentée, le baron de Breteuil, qui était représenté comme l'homme d'une réaction complète, n allaitil pas la mettre à exécution?
On disait que ce devait être son premier acte; alors assurément rien n'était plus facile que de prendre au mol le déti de Mirabeau dans la séance du 23 juin, et de faire marclier contre l'Assemblée ces mêmes forces qu'il se plaignait, depuis quelques jours, derenconlrer partout entre Versailles et Paris. Il y avait là des troupes étran- ^'éres qui ne comprenaient rien au débat agité entre l'As- «emblée el la couronne, et dont la discipline n'était pas douteuse; il n'y eut aucune tentative de ce genre.
Cependant, avant la retraite de M. Necker et la nomination du nouveau ministère, dans la nuit du 9 au 10 juillet, de graves désordres avaient encore eu lieu à Paris. Ces hommes, auxquels on a donné en plus d'une occasion, le nom de brigands, parurent tout à coup sur plusieui's points de la capitale, désarmant les patrouilles et enlevant les armes des corps de garde. A l'Hôtel de Ville, les provocations à l'insurrection éclataient au milieu de l'assemblée des électeurs. Un d'enire eux les exhortait h siéger en permanence et ajoutait que, si Ton ne prévenait pas la cour, le 15 juillet serait un jour funeste pour la France.
Au reste, cette situation n était pas nouvelle. Le peuple de l'émeute était déjà interveim quelques jours auparavant, lorsqu'il s'agissait de la réunion du clergé et de la noblesse au tiers état. Il n'était pas surprenant qu'il intervint encore au moment où le pouvoir prenait une attitude de résistance, et que ses chefs parlassent de préve- }iir h cour.
fin n'était pas la pirmiére fois qu'on la prévenait.
POLITIOUB RÈVOLUTIONNAmE. 75
Il est impossible de bien comprendre Thisloire de la Révolution de 89, si Ton ne suit pas cette politique révolutionnaire qui consistait à toujours agir avant le pouvoir en Taccusant de desseins qu'il ne mettait pas cependant à exécution. Était-elle utile, nécessaire, légitime, pour faire triompher les idées nouvelles et pour agiter profondément les masses, qui en étaient comme Tarmée? C'est là évidemment le point de vue réel de la Révolution; nous nous en tenons à la question de fait, et nous nous efforçons, dans ce récit, de mettre en lumière la situation véritable et la politique naturelle de chacun, celle du pouvoir qui cherche à se défendre et celle de la Révolution qui attaque, qui presque toujours provoque en disant qu'elle est provoquée, un peu comme les Romains qui trouvaient toujours quelque prétexte pour envahir telle province ou tel royaume convoité par la grande république. Ainsi quand le roi Louis XYI se plaignait, dans sa réponse à Tadresse del'Assemblée, des scènes scandaleuses qui s étaient passées à Versailles, il faisait allusion à une émeute dans laquelle l'archevôque de Paris, M. de Juigné, modèle de charité, avait manqué de périr, parce qu'il ne pensait pas queleelergédût se réunir au tiers, et qu'il s'opposait à cette réunion. Nous trouvons dans un historien, dont le témoignage ne sera pas suspect, un récit de ce fait qui indique en même temps la situation de Paris, à la veille des mesures prises par le pouvoir. On comprendra d'autant mieux la situation du roi entre l'état de la capitale et les scènes qui se passaient sous ses yeux à Versailles, comme en présence des états généraux ^ Les quarante-sept delà noblesse venaient de se réunir au tiers, mais la majorité de cet ordre
* Voir VHistoire delà Bévolutiont par M. Lonis Blanc, t. Il, p. 31 0.
et une partie considéi^ble du clergé n'avaient pu encore se décider à suivre ce mouvement : « Paris fermentait, dit M. Louis Blanc. Une députation vint apporter à l'Assemblée nationale les félicitations et les encouragements de l* Hôtel de Ville; on reçut du Palais-Royal une adresse couverte de signatures, qui respirait la guerre; on apprit que les gardes françaises avaient fait un pas vers la révolte, et le Chapelier, Glaizen, députés de Bretagne, Mirabeau, Sieyès, Petion, Barnave, fondèrent à Versailles ce club breton, qui, transporté à Paris, allait être bientôt le club des Jacobins. TotU concourait donc à augmenter l énergie du mouvement, et il n*est pas besoin de recourir a 1 hypothèse d'un complot pour expliquer l'émeute au sein de laquelle M. de Juigné, archevêque de Paris, faillit alors périr*. »
Ainsi l'émeute à Versailles, même en présence du roi, venait agir sur la réunion des trois ordres, et menaçait de mort un archevêque de Paris.
Si Ton appelle complot un plan secret d'attaque contre le pouvoir, M. Louis Blanc a raison, cette espèce de complot était parfaitement inutile alors; même à Tinsu d'une grande partie de ceux qui avaient lancé les premières et les plus terribles provocations au pouvoir, cette attaque, ce complot, si l'on veut, étaient publics depuis la réunion même des états généraux, et Ton ne peut en donner une meilleure preuve que ces autres paroles du même historien : « Elle apparaissait donc triomphante stir les cimes de l'État cette Assemblée de plébéiens naguère obscurs. Le 10 juin elle s'était affirmée; le 17 elle avait pris le nom d'Assemblée nationale; le 20, elle avait prêté Vhéroi-
I HiitûiredelaBévolution, par M. Louis Blanc, t. U, p. 511.
LE PAI,A1S-UUYAL. 77
que serment du jeu de paume; le 22, elle avail conquis le clergé; le 23, elle s'élait déclarée souveraine; le 27, elle avail dompté la noblesse. »
Or, c'est après toutes ses victoires que l'agitation de Paris devenait de plus en plus menaçante, que Témeule à peu près contiimelle du Palais-Royal faisait alliance avec rindiscipline des soldats, en face d'une Assemblée qui, se rendant compte à elle-même des pas rapides qu'elle avail faits, dans une voie bien nouvelle, regardait déjà comme suspendu ce pouvoir royal qu'elle voulait cependant maintenir.
Kiivin'iiinil dans la politique du pouvoir. — Il se nicl cii défense, mais il n'agi! pas. — EfTaceineiU el \iévUs du pouvoir, défection des gardes fVHiiçai«CM. — Paroles menaçantes atlribuées au roaréclial de Broglieel 51 M. d<î Hnîieiiil. — I.a Déclaraiion des droiU de t homme. — Paroles du duc d(î Ihoglic, paroles de l'Assemblée. — Comment laut-il juger la loiidiiili! du roi? — Les faits, les actes, les événements. — Cai-aclèi-c (lu roi. — Esprit de l'époque. — Les mouvements de troupes. — Comuirul \v renvoi de Necker el l'appel des ti-oupes avaient été accueillis.
— Sincérité des impressions populaires. — Tentatives faites auprès des li'oupofi. — M. Necker, madame de Slaêl. — Retraite de Necker, indignation populaire. — Le Palais-Royal, centre du mouvement. — Camille DcHnioulins. — « Aux armes! » — La cocarde de rinsurrcction. — Prcniicîro rencontre. — Progrès do l'insuiTection. — Le prince de Lanilicsc. — Los gardes françaises. — Le caractère du prince de Lambesc
— Victoire de l'insurrection. — Retour de Necker au pouvoir.
IMacê dans une lelle siltialion, on s'explique un revirenieiil dans la politique du pouvoir: ira-t-il plus loin? Si le inoiivcnienl veut toujours marcher, n'est-il pas naturel |iie le pouvoir cherche à Tarrêler? Si la situation lui paniil impossible, est-il exfraordinaire qu'il s'efforce de la inodifior? dans quelle mesure? A cet égard, nous avons suivi les faits, et nous continuerons à les suivre. Or, après la nomination du nouveau ministère, pas plus qu'après •elle du maréchal deBroglie au commandement des troupes, le pouvoir ne s'empresse d'agir. En présence des périls qui le nienacent, de l'effacement auquel le condamne TAssemblée, do la défection des gardes françaises qui œnunence, il appelle des régiments dont il croit être le
SITUATION DU UOl. i9
plus sur ; il arme, il se met en défense, mais il n'agit pas. On lui attribue des plans qu'il n'exécute point. Qu'en fautil conclure? Que le roi, qui a senti la gravité de la situation, espère, par un déploiement de forces extraordinaires, maintenir Tordre, prévenir une plus grande perturbation. Autour de lui, sans doute, la reine, le comte d'Artois, tous ceux qui ne cèdent pas à Tentrainement des idées nouvelles, croient à la nécessité d'un système plus énergique; on répète des paroles menaçantes, attribuées au maréchal de Broglic et à M. de Breteuil, mais ceux mêmes qui s'en indignent ne songent pas à la déclaration des droits de l'homme, soumise aux délibérations de l'Assemblée, à l'insurrection de cette Assemblée contre le pouvoir royal, quand elle a proclamé sa propre souveraineté : paroles pour paroles, si le duc de Broglie, qui est ù la tétc denviron onze régiments, en a prononcé quelques-unes de dures et de violentes, lui vieux serviteur de la royauté, en présence des dangers qu'il lui voit courir, il est certain que l'Assemblée qui est portée par un mouvement populaire, dont elle s'effraye elle-même, en a prononcé d'autres de bien plus décisives, et celles-là, authentiques, publiques, olficielles, puisque, de l'aveu même de ses membres les plus engagés dans une politique si nouvelle, ces paroles, ces actes de l'Assemblée ont produit comme résultat la suspension du pouvoir royal, situation intolérable pour un pouvoir quel qu'il soit. Si Ton veut être juste envers tout le monde, apprécier avec impartialité la cause qui sera tout à l'heure victorieuse, et non pas la flatter, que nîste-t-il donc à faire? Ne pas se contenter des assertions, plus ou moins fidèles, des propos souvent qu'on attribue à tel ou tel personnage, pour juger la conduite du roi, de la cour et de leurs adversaires dans cette tentative
Wi CUAHITRE IV.
<1<,* résislaiice, que l'un a appelée la conspiration de la cour, ;i laquelle le parti des idées nouvelles aurait eu le droit (le répondre par une autre conspiration, mais s'en tenir aux laits, aux actes de chacun, aux événements qui en sont les résultats. Puisque les troupes réunies par le roi ne servent ni à dissoudre l'Assemblée, ni à lui imposer la déclaration du 25 juin, ni à disperser le club du Palais- Hoyal, ni à interdire aux électeurs l'exercice d'un pouvoir anormal à Tllôtel de Ville, on a le droit de conclure, et la conduite du pouvoir vient à l'appui de cette opinion, que la position prise par le gouvernement est une position d'expectative, ce qui répond tout à fait au caractère du roi, à riiorreur qu'il a de répandre le sang, horreur qu'il manifestera dans toutes les grandes circonstances. Nais il y avait alors, dans l'air, dans les idées même d'hommes qui se croyaient modérés, qui voulaient l'être, une opposition formelle à tout temps d'arrêt dans la voie où l'on était entré, où le roi avait si vite marché lui-même, une défiance excessive conire l'entourage naturel de ce prince qui ne l'avait pas empêché cependant de faire de grandes concessions à rAsscmbléc. Il y avait un esprit qui exigeait des satisfactions promptes, complètes, et pour lequel la résistance était une trahison ; cet esprit se regardait comme ayant l'intelligence et le droit de son côté : « Pourquoi ces régiments, pourquoi ces troupes? Pendant que l'Assemblée souveraine fait la Constitution qui va sauver la France et la régénérer, pourquoi cet appel à la force? Si l'amour de la liberté réunit des citoyens à l'Hôtel de Ville, s'ils croient devoir se donner à eux-mêmes la mission patriotique de maintenir les rapports de Paris avec l'Assemblée, si la foule qui remplit le Palais-Royal devient comme l'armée permanente des idées nouvelles, si ces idées lui par-