SIEGE ET REDDITION DE U BASTILLE
M. de Launay; mais la garnison, déjà si peu nombreuse, se divisa, les trente-deux Suisses furent seuls à exécuter les ordres du gouverneur, les invalides, soulevés contre leur chef, avaient retiré les canons, au moment où un bataillon de gardes françaises, avec ses artilleurs, venait d'abattre le pont-levis et de se jeter dans la première cour, où il était entré pêle-mêle avec la multitude *.
Le gouverneur, plutôt que de se rendre, voulut faire sauter la Bastille ; mais les invalides, qui s'étaient saisis de la clef des poudres, le forcèrent à capituler. Ils firent des signaux aux colonnes populaires, ou contraignirent le gouverneur lui-même, suivant un historien, à « faire passer, à travers une espèce de créneau qui se trouvait près du pont-levis, un papier sur lequel étaient écrites les conditions de la capitulation : la garnison sortira avec les honneurs de la guerre *. »
Au milieu des récits contradictoires sur la lutte qui se livra entre le peuple et les Suisses de la garnison, car il
* D'iiprès le marquis de Sainte-Fer, ancien officier aux gardes françaises, qui a publié cette relation vers 1834, ce bataillon de gardes françaises était resté consigné dans la caserne de la rue Verte. Il n'avait pris aucune part à la défection de son corps, et il avait même sauvé Fartillerie du régiment. On lui jeUe un écrit par-dessus la porte de la caserne, où Ton affirmait que le peuple, maiu*e de la Bastille, massacrait ses camarades, et Ton ajoutait que, sans lâcheté, des soldats ne pouvaient se laisser consigner dans un tel moment. Ces fausses nouvelles agirent sur Tesprit du bataillon, il sortit de la caserne, malgré les officiers, avec ses canons, et, par une attaque inattendue, contribua à la prise de la place. On comprend que dans la confusion du moment, ces gardes françaises, ou n'avaient pu vérifier Texactitude de la nouvelle qu'on leur avait donnée, ou mêlés une fuis au mouvement, s*é(aient laissé entraîner comme tant de leurs camarades.
* M. de Conny, Histoire de la Révolution de France,!" vol., p. 233.
110 CHAPITRE lY.
ne parait pas que les invalides y aient pris part, un fait officiel et très-important, car ce fait est un chiffre, peut servir à caractériser celte lutte, c'est le nombre des morts et des blessés. Ce chiffre est fourni par le tableau que fit dresser la Commune ; les assiégeants eurent quatre-vingt huit blessés et quatre-vingt-trois morts, tandis que la garnison ne perdit qu un homme.
On a parlé, dans plus d'un récit, de coups de canon tirés à mitraille sur la multitude immense des assiégeants. Quand on pense au nombre de ceux qui succombèrent parmi ces derniers, on ne peut admettre l'exactitude d'une telle assertion. Si l'on avait tiré à mitraille sur la population qui obstruait tous les abords de la Bastille, c'est par milliers que l'on aurait compté les morts.
Quant au peu d'effet qu'avait produit le feu de cette multitude, il prouve assez combien la position était forte, et, si Ton avait voulu se servir de l'artillerie de la place, à peu près inexpugnable.
Que l'on compulse les divers récits, et l'on arrivera à cette conclusion, que le combat ne s'est guère engagé qu'avec les assaillants immédiats de la Bastille, et que le gouverneur, maîtrisé d'ailleurs par la majorité de la garnison, n'a opposé à des milliers d'assiégeants, avec des troupes qui ne s'élevaient qu'à un peu plus de cent hommes, qu'une résistance dont trente-deux Suisses ont fait tous les frais. Ce furent les Suisses qui, au moment où les gardes françaises et le peuple avaient pénétré dans la première cour, firent une décharge qui tua un assez grand nombre d'assaillants*.
* Beaulieu, Essais historiques sur la Révolution de France, I*' vol,, p. 330.
PRISE DE u Bastille. m
La Bastille se rendit lorsque le siège de la seconde enceinte venait à peine de commencer, et il est facile de comprendre Timpuissance où se trouvait réduit le chef d'une si petite garnison, dont la plus grande partie était décidée à capituler.
Comme fait d'armes, cet événement qui eut tant d'importance au point de vue révolutionnaire, n'en avait donc aucune, et ce fut une bataille de principes gagnée au moyen d'une escarmouche d'avant-garde.
Il y avait du courage sans doute à affronter les canons de la Bastille ; mais ces canons n'ouvrirent pas le feu qui, en foudroyant les insurgés, aurait pu donner un tout autre caractère à la lutte, dans laquelle serait très-probablement intervenue l'armée de cinquante mille hommes, dont le gouvernement disposait encore.
Il est facile de s'imaginer la confusion extrême d'un tel mouvement et l'invasion de la multitude dans la formidable citadelle qui lui était ouverte. La joie du triomphe et l'orgueil du succès étaient d'autant plus grands chez beaucoup deceuxquin'avaientpoint combattu. Cefurentlesplus impitoyables. Parmi leurs victimes, il faut d'abord nommer le gouverneur, dont la résistance était regardée comme un crime. La haine qui s'attachait à son nom éclata dans le danger que courut une jeune iille, belle et tremblante, trouvée dans un appartement de la forteresse ; on crut qu'elle était sa fille, et des furieux avaient résolu de la brûler : un soldat des gardes françaises l'arracha à ses bourreaux.
Quant au gouverneur, un officier du régiment de la reine, nommé Élie, et un soldat des gardes françaises, Hulin, s'efforcent de le sauver. Élie porte au bout de son sabre la capitulation de la Bastille, ce papier dont les gardes françaises et les autres assaillants ont accepté les condi-
lii CHAPITRE IV.
lions; ils ont entrepris, avec cette espèce de sauvegarde, de ie mener à l'Hôtel de Ville à travers une foule qui ne lui épargne aucun outrage, aucune torture, malgré le dévouement de ses défenseurs. Ce fut sur la place de Grève qu'il succomba sous les coups de ses meurtriers, « en se défendant comme un lion, » suivant le récit d'un témoin oculaire de sa mort K
Nous croyons qu'il ne faut pas chercher bien loin l'explication de ces assassinats publics, commis par des furieux : il y a des natures violentes et cruelles qui s'exaltent dans les révolutions, et qui, au milieu des passions émues, arrivent à des excès qui sembleraient impossibles dans des temps plus calmes. Nous en avons eu des exemples contemporains, et Paris n'a oublié ni les journées de juin, ni les meurtriers du général Bréa.
La mort du gouverneur de la Bastille appelait d'autres morts. On lui avait coupé la tête et on la portait au bout d une pique : les sauvages se contentent de la chevelure de leur ennemi; la barbarie des peuples civilisés, toutes les histoires l'attestent, est plus raffinée, il lui faut des trophées plus sanglants, et surtout quand la populace des grandes villes est la maîtresse, elle a des fantaisies de Néron : c'est là sa manière de régner, de montrer sa force et son pouvoir : connaissez-vous d'ailleurs rien de plus ingouvernable, de plus furieux que la colère d'un enfant? Le peuple, dans son ignorance, montre cette même colère, que trop souvent rien ne peut éclairer ni fléchir, et qui déborde comme les flots de ce peuple qui s'enivre de sa puissance et de son nombre
* L'abbé Lefebvre. Dussaulx, un des électeurs de THôtel de Ville, rapporte ces paroles dans la relation qu'il a publiée sous le titre de V Œuvre des sept jours, ]^. 501.