LE ROI IRA-T-IL A PARIS
dans les faits une logique à laquelle il est bien difficile de résister.
Était-ce donc ce qu'il y avait de mieux à faire, même pour le triomphe de cette liberté dont le nom retentissait alors sur les places publiques, et sans laquelle il semblait que le pays ne pouvait vivre? L'ordre trouverait-il une garantie dans ce nouveau rapprochement qu'on voulait opérer entre le roi et le peuple de Paris? La Constitution, que rAssombléc avait commencé à discuter, sortirait-elle forte et durable de toutes les démarches que les premiers pouvoirs de l'État, le roi et l'Assemblée, feraient auprès de l'Hôtel de Ville et de la multitude?
Il ne fallait guère s'attendre à ce que, dans la situation où l'on se trouvait, on se livrât à de telles considérations. La prise de la Bastille avait été une surprise populaire pour l'Hôtel de Ville, pour l'Assemblée comme pour le roi: ce fait seul mérite bien des réflexions! Mais la première conséquence de cette surprise était qu on suivait les événements plutôt qu'on ne les dirigeait.
Cependant le roi, avant de se rendre à Paris et de sanctionner par sa présence le mouvement qui venait d'avoir lieu, hésita et délibéra.
C'était un si grand parti à prendre, qu'on n'est point surpris de l'irrésolution du prince auquel le nouveau maire de Paris conseillait cette démarche ; elle semblait naturelle et néces^ire à Bailly, mais il était difficile qu'elle n'étonnât point le roi de France.
U est vrai que ce nom commence déjà à mal représenter le pouvoir royal tel que l'ont fait les décrets de l'Assemblée; mais, placé entre les idées qui les ont inspirés et l'ancienne tradition monarchique, le roi, malgré la tendance qu'il a montrée, dès l'origine, aux concessions,
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même les plus larges, malgré la démarche spoiilanée qu'il a faite la veille auprès de TAssemblée, se demande si, dans Tétat des esprits, il ne fera pas mieux de s'éloigner de Paris que de la renouveler à THôtel de Ville.
Nous trouvons à cet égard des détails d'un grand intérêt dans un ouvrage de M. de Barante^, dont les notes et les papiers de M. le comte de Saint-Priest, ancien ministre de Louis XVI, ont fourni les matériaux les plus importants. « Le matin même*, dit M. de Barante, une longue délibération avait eu lieu chez le roi. La démarche à laquelle il s'était résigné la veille (en se rendant à l'Assemblée) n'avait point calmé les esprits. M. le comte d'Artois était encore menacé par de publiques clameurs. Les serviteurs du roi, qui avaient, par leurs conseils ou leurs actes, manifesté leur zèle contre la cause populaire, les ministres qu'il avait choisis, semblaient en danger; ce qui s'était passé à Paris devait inspirer de vives craintes. Les troupes avaient reçu l'ordre de se retirer. Le roi, sa famille, la cour, le gouvernement iraientils se mettre sous la garde de l'armée en s'éloignant de l'Assemblée nationale et de Paris? C'était une grande détermination ; ceux qui la connaissaient crurent un moment qu'elle serait adoptée; le roi était indécis. Cependant la majorité du comité, que le roi avait réuni pour examiner ce projet, pensa sans doute que ce serait re* prendre celui qui venait d'échouer d'une si terrible manière, lorsque les chances de succès étaient infiniment
* Lettres et instructions de Louis KVIII au comte de Saint-Priest, précédées d'une notice par M. de Barante. ' Le matin du 46 juillet.
VOYAGE DE PARIS. liO
diminuées. Il fut résolu que le roi s abandonnerait au cours des événements. »
C'est ainsi que le roi se décida au voyage de Paris. Tout en espérant, sans doute, qu'il serait possible de donn er à ces événements une heureuse issue, il ne pouvait se faire illusion sur les dangers personnels auxquels il s'exposait : les meurtres commis la veille, la tête du comte d'Artois mise à prix, la vive agitation de tant d'esprits après l'insurrection du 14 juillet, se présentaient naturellement à la pensée du roi.
La reine voyait avec effroi une telle résolution ; mais il est digne de remarque, dans le cours de cette histoire, que Louis XVI n'hésite pas, lorsqu'il ne s'agit pour lui que de courir un danger personnel; ce qui efiraye, ce qui fait hésiter le chef d'un vaste empire, c'est la responsabilité d'une grande mesure à prendre, surtout celle du sang versé.
D'ailleurs, n'est-ce pas le prince qui, dès Torigine, partisan des réformes, par conséquent des innovations, a voulu gouverner avec Turgot, Necker, et naturellement avec Topinion enthousiaste qui les a soutenus tour à tour jusqu'à la convocation des étals généraux? Et n'est-ce pas la même opinion qui, maintenant encore, devenue le parti populaire, rappelle Necker à grands cris comme le sauveur de la France? Le roi peut-il penser que tout ce mouvement de réformes soit un vain mot, et, s'il le croyait, combien peu en ce moment le croiraient avec lui?
Quant à la réalité du péril qu'il y avait à courir, il eût été difficile de la nier, et la suite de ce récit en donnera la preuve.
Le roi communia avant de quitter Versailles, et, au moment de partir, il remit à Monsieur un acte par lequel