DISCOURS DE LALLY-TOLLEXDAL
a voulu établir VOS libertés, vos propriétés, sur des fondements inébranlables; voilà celui qui vous a ofTert, pour ainsi dire, d'entrer en partage de son autorité, ne réservant que celle qui est nécessaire à votre bonheur, celle que vous-même devez le conjurer de ne jamais perdre.
« Et vous, sire, permettez à un sujet qui n'est ni plus fidèle, ni plus dévoué que tous ceux qui vous environnent, mais qui Test autant qu'aucun de ceux qui vous obéissent, permettez-lui d'élever la voix vers vous et de vous dire : Le voilà, ce peuple que vous idolâtrez ! Regardez, sire, consolez-vous en regardant tous les citoyens de votre capitale; voyez leurs yeux, écoutez leurs voix, pénétrez dans les cœurs qui volent au-devant de vous; il n'est pas un seul homme qui ne soit prêt à verser pour vous, pour votre autorité légitime^, jusqu'à la dernière goutte de son sang. »
Dans la pensée de Lally-Tollendal et des amis de Necker, un rapprochement opéré entre le roi et les Parisiens, comme entre le roi et l'Assemblée, Necker encore une fois ministre, ils arrêteraient la Révolution au point qui leur conviendrait.
Lally-Tollendal et son parti ne sont point les seuls qui aient eu cet espoir. Il explique la ligne alors suivie par bien des membres de TAssemblée, par une partie de la gauche elle-même.
Déjà ce même député, en apprenant l'insurrection du 14 juillet, avait dit à la tribune : « Le peuple, s'indignant de son esclavage, brisant ses fers, renversant la citadelle
< Lally, qui était on des membres les plus importants de son parti , croyait par ces paroles relever Tautorité royale et inspirer à tout le monde les sentiments qu'il éprouvait lui-même.
m CUAPITRE IV.
du despotisme, s'est livré à des excès que la misère et les oppresseurs avaient rendus bien légitimes; mais bientôt il est revenu à ses premiers sentiments d'humanité et de douceur... la clémence d*un peuple est le plus beau spectacle qu'on puisse offrir à l'univers. » On verra bientôt Lally-Tollcndal et ses amis changer d*idée à Fcgard des crimes qui, déjà, avaient ensanglanté l'insurrection da 14 juillet.
Le roi confirma la nomination de Bailly comme maire de Paris, et celle de la Fayette en qualité de commandant général de la garde nationale. Il accepta la cocarde tricolore que Bailly lui offrit, et la mit à son chapeau. Nous l'avons déjà dit : c'étaient là les conséquences nécessaires de la démarche qu'il faisait à l'Hôtel de Ville : en se retirant avec les troupes qui s'éloignaient de la capitale, il avait craint d'engager la guerre civile; en venant à Paris, nous avons vu qu'il croyait risquer sa vie, et il n'avait point reculé devant ce péril.
Au moment où, la cocarde tricolore à son chapeau, le roi se présenta à l'une des fenêtres de l'Hôtel de Ville, d'immenses acclamations l'accueillirent. On aurait pu croire, sous l'impression du moment, que les modérés de l'Assemblée avaient atteint leur but, si l'enthousiasme qui éclatait au milieu de ces masses populaires et en présence d'un spectacle inouï jusqu'alors avait été une garantie suffisante de l'avenir, et si l'on gouvernait avec des émotions.
La voiture du roi, quand il partit, était couverte de cocardes tricolores; les chevaux, l'impériale même, offraient aux regards les couleurs nouvelles qui effaçaient les anciennes, et qui, adoptées par la royauté, semblaient la transformer.
LA PREMIÈRE ËMIGRATION. 135
Le roi retrouva, à la barrière de Passy, ses gardes, qui l'y avaient attendu. Quelques-uns d'entre eux se hâtèrent de porter à la reine la nouvelle de ce retour, presque inespéré, tant ses inquiétudes étaient vives. Elle courut au-devant du roi et l'embrassa, comme si èUe avait craint de ne pas le revoir.
Au milieu de l'agitation extraordinaire des esprits et du mouvement d opinion qui triomphait par l'insurrection du 14 juillet, eut lieu la première émigration. Nous aurons plus tard à l'apprécier au point de vue politique; à dire vrai, ce n'était que le commencement de Témigration, l'éloignement de quelques princes et de certains grands personnages, qui étaient alors en butte à l'irritation populaire, et que l'on qualifiait du nom de cour. C'était à eux, à leurs conseils, qu'on avait attribué la réunion des troupes autour de Paris, les projets de résistance et même de réaction. Ils se retiraient devant le mouvement contraire qui triomphait et les scènes sanglantes qui avaient suivi la reddition de la Bastille.
Si l'on considère les circonstances du moment, il est évident que leur présence eût été en même temps une occasion de troubles et un embarras pour le roi dans la voie où il s'était efforcé de rentrer, en rappelant Necker, en renonçant à tout système de résistance. Ainsi partirent, de même que les ministres, qu'on avait regardés comme les instruments de la cour, les grands personnages qui étaient la cour elle-même, le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le duc d'Enghien, le prince de Conti. Le duc et la duchesse de Polignac, la duchesse de Guiche, leur fille, se réfugièrent en Suisse, et, ren- <x>ntrant à Bâle M. Necker,' qui s'y était retiré, ils lui annoncèrent son rappel au ministère, changement bien
156 CHAPITRE lY.
prompt, sans doute, mais dont il avait au moins prévu la
cause V
On a vu en efTet que le roi s*était engagé au rappel de Necker. Le retour du ministre fut un triomphe de la frontière à Versailles; mais, avant ce retour, de nouveaux meurtres avaient été commis à THôtel de Ville, ceux de Foulon, ancien administrateur des armées, et de son gendre Berthier de Sauvigny, intendant de la généralité de Paris.
Foulon s'était trouvé sur la liste du ministère, dont le baron de Breteuil était le chef ; quoique son âge avancé, il avait soixante-quatorze ans, lui eût fait refuser les fonctions auxquelles il était appelé , son nom n'était pas moins impopulaire. Il avait pris, le 16 juillet, un passe- port à sa section*.
Si Ion consulte les faits, il semble certain qu*il dut les périls dont il fut menacé presque aussitôt après Finsurroction du 14 juillet au titre de contrôleur général qui lui était donné dans le nouveau ministère. Le peuple avait-il eu le temps de savoir qu'il eût refusé ses fonctions? Au milieu de la disette qui pesait sur les classes populaires, on élevait aussi contre lui Faccusation d'ac-
* « Ku paHaiU de P»ts» le iS joiDei, M. Necker prédit à sa fille qualité ^lem» civile Matemît dans les vingt-quaU-e heures. Il fallait Mrt> bien aùr de soii f;iit pour parler ainsi. Madame de Staël et M. Necker CH^uvknui^U de cette i^rèdîctioD dans leurs écrits. » {Histoire de Dr^Hiff iii^i^His h /In Un liqm ak L9ms XVL par labbé de Montjail-
QtMMHl le r\4 »'ikait rendu ^ rassemblée avec ses deux firères pour IIUHMUW l\^K%neittent des troupes» il avait aussi annoncé le rappel
* (V IMt e»t afttmv!^ par M. Louis Blanc» d'après une note fournie par It^ AimQle (L. k^. IK^nàrt et te hfmhuim, t. D» p. 441).
ROUYEAUX MEURTRES. 137
caparemeiit. Cette vague rumeur ne fut jamais prouvée \ Arrêté à la campagne par des paysans, il fut mené à Paris comme un criminel, mais avec des outrages qui sont épargnés aux plus coupables : on lui avait mis une couronne d'orties sur la tête, un bouquet de chardons à la main et du foin à la bouche. Bailly et Lafayette furent impuissants lorsqu'ils voulurent empêcher ce nouvel assassinat. On entraîna Foulon et on le pendit à la lanterne qui avait déjà servi à d'autres exécutions. On lui coupa la tête, et, comme celles de Flesselle et de Launay, on la plaça au bout d une pique.
Quelques instants après, le gendre de Foulon, Berthier, subissait le même sort, arrêté comme son beau-père, dont on lui présenta la tête sanglante ; trainé à THôtel de Ville, il y fut aussi massacré; mais, ayant résisté avec beaucoup de courage à ses meurtriers, il tomba sous les coups de baïonnettes qu'on lui portait. On reprochait surtout à Berthier d'avoir été l'intendant de l'armée réunie autour de Paris. « Un peuple féroce, » dit Rabaud Saint-Étienne*, ^ s'acharne sur le corps de la victime; un barbare lui arrache le cœur, qu'il porte au bout de son coutelas', et sa tête est promenée avec celle de Foulon. »
* Voir Louis Blanc, Histoire de la Réwlution, t. n, p. 440.
* Précis historique de la Révolution française, p. 185.
* Nous croyons devoir reproduire ici les détails suivants, empruntés à Tabbé de MonCgaillard, contemporain lui-même des événements, et très-contraire, nous Tavons déjà dit, à Tancien régime : t II nous reste à retracer un crime plus épouvantable, et cet incroyable forfait, nous le voyons encore, comme si nous y eussions assisté, tant la véracité du témoin oculaire dont nous tenons le fait est incontestable et reconnue. Le propriétaire du cœur de M. Berthier, le vainqueur de la Bastille dont on vient de parler, entre, à la chute du jour, au café de Foy (Palais-Royal), s'assied à une table avec les cinq ou six can-
ÎIS CHIPITRS If.
Ces meurtres furent commis le 22 juillet. La Fayette Toulut d'abord envoyer sa démission dans une lettre où il les déplorait; mais Bailly et le comité des électeurs avaient obtenu d'avance qu'il la retirât en cédant aux instances qu'on ne wumquerait pas de lui faire ^
La Fayette et Bailly venaient d'assister à une scène que r histoire doit rapporter et qui explique la démission de la Fayette : celui qui avait arraché le cœur de Berthier était venu le jeter tout sanglant sur la table du comité des électeurs , en s*écriant : « Voilà le cœur de Berthier' ! » M. Louis Blanc, en citant les Mémoires de Bailly^ ajoute : c A ce spectacle épouvantable, un électeur s évanouit; Bailly reste immobile et comme foudroyé, pendant
nibales dont il est le chef, et demande du café; on le leur sert. PourroDSHfious rapporter ce que le maître du café nous confirma sur les dix heures du soir? Il faut s'y résoudre, de quelque horreur qu^un pareil souvenir vienne glacer nos sens. Le monstre détache le cœur de M. Berthier de la baïonnette où il était fiché, le presse fortement entre ses mains, en exprime quelques gouttes de sang, les répand dans les tasses de café, et, au même instant, la bande infernale porte le breuvage à ses lèvres et entonne, avec des éclats de barbarie impossibles à rendre, l'ariette : Non, il rCeat pas de bonne fêle quand le cœur n'en est pas ! Nous haïssons de toute la force de notre âme le despotisme des rois ; mais nous exécrons la férocité du peuple *. • L'abbé de Montgaillard ajoute : « M. Foulon avait été percé à coups de couteau dans toutes les parties de son corps, et haché à coups de sabre et de faux ; sa tête, séparée du tronc et mise sur la pointe d'une pique, fut placée pendant un quart d'heure devant son hôtel, boulevard du Temple, au coin du faubourg de ce nom ; elle fut ensuite promenée en triomphe dans les rues adjacentes. Quatre jours après, on vit chez les marchands de nouveautés, au Palais-Royal, des modes couleur sang de Foulon **, t
* M. Thiers, Histoire de la Révolution, t. I*', p. 427.
* Mémoires de Bailly, t. H, p. 125.
* Hiitoire de France, par l'abbé de Montgaillard, t. Il, p. llfô et 106. ••«.,W.,p. 106.