DD 14 JUILLET AU 4 AOUT
Rentrée de Necker au ministère : il veut sauver le baron de Bezenval, commandant de l'armée de Paris sous le maréchal de Broglie. — Suites du 14 juillet dans les provinces : progrès de Tesprit révolutionnaire, élat de Paris, état de la France. — L'utopie et la Révolution. «— Premier échec d'une grande popularité. ~ L'Assemblée. — La Constitution.
Le miniistre populaire dont la retraite avait été une des causes immédiates de l'insurrection du 14 juillet était revenu triomphalement au pouvoir, tandis que les ministres qui l'avaient remplacé, et le parti de la cour, comme on l'appelait, n'avaient exercé qu'une bien courte influence, suivie par la victoire de l'insurrection.
Comme Necker lui-même l'avait prévu, ses adversaires ne l'avaient pas tenu longtemps éloigné du rôle politique qu'il avait ambitionné, et il était naturel que, du point de vue auquel il s'était placé, depuis qu'il avait voulu gouverner la France, il se flattât désormais d'être l'arbitre de la situation entre le roi et l'Assemblée, entre le roi et le peuple lui-même.
L'émigration, qui venait de commencer, semblait rendre cette situation plus facile encore pour le chef du cabinet, puisqu'il n'avait plus à craindre de contradiction dans l'entourage du prince, et que la gravité même des
événements paraissait devoir encore augmenter son crédit.
L'homme qui avait traversé la France au milieu du plus vif enthousiasme populaire pouvait-il douter, en effet, qu*à Paris surtout il n'obtint une première demande adressée à cette insurrection victorieuse qui recevait, le 50 juillet, la visite de Necker à THôtel de Ville, après avoir reçu, quelques jours auparavant, celle du roi?
La veille, Necker s'était rendu à l'Assemblée nationale, où, à quelques paroles prononcées sous l'influence d'une Irës-vive émotion, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt répondit par le panégyrique du ministre qui retrait aux afiaires.
Roi, chambre et ministre semblaient donc rapprochés.
Comptant sur une popularité qui lui rendait le gouvernement de la France, Necker, mû d'ailleurs par un sentiment triVlouable, avait voulu, même sur sa route, annoncer son retour par un acte de justice et de générosités
On a vu les crimes commis dans Paris après le 14 juillet; les passions du moment, dont ces crimes étai^it l'expression, ne se bcomaient pas à des exécutioDs sommaires, mais un espi^l de haine et de défiance s'attaquait à tous ceux qui, de pn^ ou de loin, avaimt eu quelque part à celle veUéilé de résistance d*uae monarchie moralement
i'cl esH|M^il fei^ bientôt d autres progrès et de Paris s*étomhii À ta Fnmee; er, sous Timpressioa de la d^ance qu^ UOM!» vHHMis d'initifii^f > le bajroQ de Beienval, qui, aiiutt qu0 d aiitres peffs«iiM|^ marquants, avait quitté Fitris et cKefdiail à s«ftir de FraKe, s'était vu arrêter
LE BAROiN DE BEZEMYAL. 145
par la municipalité de Yillenaux. Une lettre, où Necker demandait la mise en liberté du baron de Bezenval, n'avait obtenu aucun succès ; Necker, le ministre aimé de TAssemblée nationale, attendait un tout autre résultat du pouvoir quel qu'il fût qu'il allait trouver à THôtel de Ville.
Il est bien remarquable qu'il ne s'adressa pas à TAssemblée pour obtenir celte mise en liberté qu'une petite municipalité lui a refusée; quant au pouvoir royal, qu'il représente, et qui devrait tenir dans sa main la police du royaume, il y songe encore moins ; après les événements qui viennent de se passer, il ne faut pas, dira-t-on, s'en étonner; mais cela doit seiwir à caractériser ces événements, leur marche et leur résultat aussi prompt que tranché : voici Necker, rappelé par une insurrection, reçu avec enthousiasme par TAssemblée, qui, avant cette insurrection, semblait concentrer tous les pouvoirs, dominer une royauté virtuellement suspendue par les principes et les actes de cette assemblée, de Taveu de ses propres membres ; à qui Necker s adressera-t-il plus naturellement qu'à une telle assemblée pour obtenir ce que, dans le langage du temps, on aurait pu appeler un acte de clémence, au moins de générosité? Il parait que, tout utopiste qu'il était, Necker sentait lui-même instinctivement que ce n'était plus à l'Assemblée nationale, au souverain^ comme disait Bailly, au moment où le roi, par l'organe de M. de Brézé, enjoignait à la chambre du tiers de se séparer, qu'il appartenait de donner des ordres à la municipalité de Yillenaux.
Etait-ce donc, en ce moment, la municipalité de Yillenaux qui était devenue le souverain? Oui vraiment, car elle représentait le principe vainqueur, celui de la Révolution.
Ce fait, qui parait un fait de détail, l'arrestation de
M. de Bezenval, est, à ce point de vue de généralité révolutionnaire, qui se dégage ainsi d'une circonstance individuelle, pour ainsi dire, assez important pour qu'on s'y arrête.
I^ théorie nouvelle, celle de la souveraineté du peuple opposée au vieux gouvernement de la monarchie, à Tancicnne société fondée sur certaines bases traditionnelles, religieuses et politiques, a paru d'abord renfermée dans une assemblée qui s* est elle-même déclarée souveraine, plus que souveraine, constituante, créatrice, en partant dos idées du dix-huitiéme siècle, et de la raison humaine érigée en juge suprême de toutes les questions qui peuvent intéresser, non-seulement un peuple, mais tous les peuples, un pays, mais tous les pays, mais le monde; cependant, on présence de cette théorie développée et appliquée, ol dos troubles de la me qui l'accompagnent presque nussiliM, un club immense, nous l'avons vu, Yas- «rm^/f'V ile h vapitalej comme on l'a appelée, est déjà hitorvonu ù otMé de œs électeurs de THôtel de Ville, qui eux mu\ ont nunmoncé à s'emparer d'une partie de ce pou- \{\\\\ dont rhérilago sembleouvert; mais, api*ës le 14 juil- W\t ou tnU dit qu^me marée montante, celle des idées et tlo» imHHiouii iio ré|H>que, va s*élevant au-dessus de toutes li^^ inlluoniH^s^ et que le pouvoir, dans son naufrage, \\w iW jo(\N sur (os écueils, à chaque instant peut être iMUporté \m quelque lame nouvelle.
ÏUsm un o»s iUmo où il ne s'agit même pas de ce vieux Aw\\ \W (li^'AiV i^ui appartient depuis tant de siècles à la *vyaut\^^ uiaisH d'une anwtation préventive qui, dans des oiiVim>ilauiHVi iHU^iale^ ne pouvait concerner que l'admiuliklrutiiMU I0 p^'wiier ministre du royaume vient à nWlol di> \\\h> ik hum sa*!ro;?ser à Taulorité des élec-
.NECKEH DEVAIT LES ÉLtCTEUHS. I .»
leurs, qui, elle-même, \a bientôt disparaître. C'est là que, entouré d'une suite composée de personnages d'élite, Necker demande à ces électeurs, représentants encore de l'insurrection victorieuse, b mise en liberlé du baron de Bezenval , coupable d*avoir commandé la force publique sous les ordres du maréchal de Broglie, et d'avoir été disposé peut-être à exécuter les ordres que son chef lui aurait donnés dans ce commencement de résistance, ou, si Ton veut, de démonstration armée, auquel le roi s'était un instant résolu.
Ce qui montre bien la sincérité des idées et des espérances de Neckcr, c'est la confiance avec laquelle il s'adresse non-seulement aux électeurs, mais à tous ceux qui ont pu prendre part à la dernière insurrection : « Devant le plus inconnu, le plus obscur des citoyens de Paris, je me prosterne, s'écrie-t-il quand il est en présence des électeurs de l'Hôtel de Ville, je me jette à genoux pour demander qu'on n'exerce ni envers M. de Bezenval, ni envers personne, aucune rigueur semblable, en aucune manière, à celles qu'on a récitées*. »
Nous n'insisterons pas sur la position prise par ce ministre qui se met aux pieds de tout le monde, pour qu'il y ait un gouvernement en France et que les passions n'y prennent pas la place de la justice.
Cependant les électeurs, ce pouvoir qui s'est luimême improvisé à côté des États Généraux, sont émus par un langage qui a le mérite d'être en parfaite harmonie avec la sensibilité de l'époque et avec les terreurs qui pouvaient l'accompagner*.
Par le mot de rigueur M. Necker veut caractériserai ou tes les violences dont il est question au moment de son retour. * M. Necker, en demandant cette insigne faveur, la mise en liberlé 11. 10
f y; cuArniiE t.
L'utopie se montrait encore dans le discours de Necker : parlant de l'aTcnir, il montre tous les biens que pewveni promettre l'union du peuple et du souverain et l'accord de toutes les forces propres à fonder le bonheur sur la liberté et la durée de cette liberté sur le bonheur général. « Ah f messieui-s, ajoutait Necker en terminant cette supplique, dont les électeurs furent trës-êmus, que tous les citoyens, que tous les habitants de la France, rentrent pour toujours sous la garde des lois I Cédez, je vous en supplie, à mes vives instances, et que, par votre bienfait, ce jour devienne le plus heureux de ma vie et l'un des plus glorieux qui puissent vous être réservés. »
11 ne tint pas aux électeurs, devant lesquels Necker déployait une éloquence assez analogue à celle qu'avait montrée Lally-Tollendal à l'Hôtel de Ville, lors de la récente visite du roi, que Necker ne fût exaucé. Comme il le leur avait dit avec raison au commencement de sa supplique, il s'adressait à des hommes distingués par une éduc tion généreuse j et dans le style du dix-huitième siècle, cela voulait dire qu'il y avait rapport d'idées et de hcntimenls entre Necker et les électeurs de Paris, comme entre Lally-Tollendal et lui ; mais, par une pression qu'exerçaient déjà les circonstances toutes nouvelles où l'on se trouvait depuis le 14 juillet, ce serment du jeu de paume dt» la rue, les électeurs de l'Hôtel de Ville, qui avaient exercé tant d*intluence à dater du mouvement (l'opinion qui avait précédé les Ëtats Généraux, allaient se démettre des fonctions municipales. Les soixante districts de Paris, réunis en assemblées primaires, sous
(lû'Bl. de Beienval, invoquait aussi une amnistie qui rendrait le calme ù la France, (Voir Droi, vol. II, p. S95.)
L£S ASSEMBLÉES PRINAIHËS. 117
riropression, dit-on, des paroles de Mirabeau, qui avait voulu, en les agitant, se faire nommer maire de Paris, avaient nommé une assemblée de cent membres, qui allait devenir la Commune de Paris, Les électeurs s'eiTaçaicnt devant une situation qulls ne pouvaient régler, et Bailly lui-même avait invité les districts à élire rassemblée qui allait hériter de ces électeurs, qu'un historien de la Révolution appelle une oligarchie^.
Les électeurs avaient eu de la force contre le pouvoir royal, de Tinfluence sur TAssemblée constituante, qui recevait leurs communications; ils étaient au moment d'abdiquer devant le mouvement du 14 juillet et des élections de districts, basées sur la souveraineté des assemblées primaires. Ce n'était d'ailleurs ici que la logique même de la souveraineté du peuple qui remontait à son origine en remontant au premier degré d'élection, logique inflexible, on le voit, qui, lorsque l'Assemblée qui devait représenter la France s'était réunie depuis trqis mois à peine, se formulait dans les faits avec un empire extraordinaire. Car, si les esprits n'avaient pas été eux-mêmes pleins de cette théorie, la parole de Mirabeau ne les eût pas trouvés si disposés à l'appliquer; et, fait bien remarquable, ces mêmes assemblées primaires, qui revendiquèrent ainsi leur souveraineté, ne portèrent point Mirabeau à la mairie de Paris, comme il l'espérait, preuve évidente qu'elles étaient sous l'empire exclusif d'idées théoriques, qu'il suffisait d'invoquer pour qu'elles s'aflir* massent sans vouloir servir d'instrument à une ambition personnelle'.
* Voir V Histoire de la Révotuiion par M. Louis Bianc, t. U, p. 457.
* M. Louis Blanc fait une observalion curieuse à cet égard, c'e^l
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Quand Noxker vint donc à l'Hôtel de Ville demander h mise en liberté de M. de Bezenval, il y trouva la nouvelle municipalité déjà installée ; c est par elle qu'il fut d'abord reçu, et non pas Tordre, mais Tinvitation de faire mettre eh liberté le baron de Bezenval fut signée par les nouveaux élus. Deux d'entre eux même se rendirent à Villenaux pour que le vœu de Necker fût aussitôt satisfait. Puis celui-ci , accompagné des représentants de la com- ■uune, passa dans la salle on les électeurs étaient réunis et y relut son discours, qui excita le plus vif enthousiasme^ On n'entendit bientôt plus de tous côtés que les a cris de pardon, de grâce, d'amnistie, » et deux électeurs, comme le président de TAssemblée nationale, adressèrent i M. de Necker des harangues où il semblait que désormais il était l'arbitre comme le sauveur de la France. On y remarquait ces mots : « Un peuple nombreux se presse sur vos paSy U ne pourra jamais oublier que c*est par vous quU existe, la destinée de cet empire est visiblement unie à la
vôtre ^
Enfin, la délibération suivante, rédigée par M. de Clermont-Tonnerre, reçut immédiatement la signature des électeurs : « Sur le discours si vrai, si sublime et si attendrissant de M. Necker, l'Assemblée, pénétrée des sentiments de justice et d'humanité qu'il respire, arrête que le jour où ce ministre, si cher et si nécessaire, a été rendu à la France devait être un jour de fête; en conséquence, elle déclare, au nom de tous les habitants de celte capir
que ces mêmes bourgeois, qui formaient Vimmense rr^jorilé des dis-- IricUt craignaient la violence des passiotis de Mv^abeau ; mais ils ne craignaient pas, à ce qu*il parait, d'agir au nom de la souveraineté du peuple (Louis Blanc, Histoire de la Révolution, t. II, p. 457). « Droi» t. Il, p. â96
ARRÊTE DE I/HOTEL DE VILLE. iiO
(aie, cerlaine de ne pas être désavouée, qu'elle pardonne à tous ses ennemis, qu'elle proscrit tout acte de violence contraire au présent arrêté, et qu'elle regarde désormafs comme les seuls ennemis de la nation ceux qui troubleront par leurs excès la tranquillité publique; et, en outre, que le présent arrêté sera lu aux prônes de toutes les paroisses, publié à son de trompe, envoyé à toutes les mu^ nicipalités, et que les applaudissements qu'il obtiendra distingueront les bons citoyens ^ »
Cet arrêté était pris au moment où Necker venait d'être conduit à une fenêtre où on l'avait montré au peuple, qui l'appelait par ses acclamations. Quand il se retrouva au milieu des électeurs et des représentants de la commune, on lui donna lecture de cet arrêté improvisé pour rendre son triomphe complet; il en fut ému jusqu'aux larmes, et il retourna à Versailles, naturellement sous l'impression du triomphe qu'il venait de remporter sur les passions populaires*.
Mais à peine l'arrêté était-il rendu qu'il fut attaqué dans les districts par des hommes d'opinions plus avancées, comme il arrive toujours dans les révolutions, auxquels se joignit Mirabeau, mécontent de voir Necker rentré au pouvoir et de ne pas y être lui-même.
Il en est ainsi dans les époques où les idées sont profondément remuées : les ambitieux n'y voient que des moyens et des instruments.
De bonne heure cependant Mirabeau demandait placée pour son génie : il n* avait pu être ministre, il voulait, nous l'avons vu, être maire de Paris; et, quoiqu'il eût
•Droz, t. II, p. 297
échoué déjà dans celle prélention, parce qu'il avait échoué, il voulut faire sentir son pouvoir, qui, certes, eût été nul à Paris dans une tout autre situation. Le district de TOratoire, qui était le sien, opposa un arrêté à celui des électeurs et des représentants de la commune, sans doute au nom de la souveraineté du peuple^ qui ne devait appartenir qu'aux assemblées primaires.
Il suflit de cet acte d'opposition, auquel plusieurs districts donnèrent leur assentiment, pour que les membres de la commune, élus par les districts, revinssent sur leur arrêté et rappelassent leurs envoyés, tandis que le district de rOratoire, devenu le souverain, ou, si Ton veut, le ministère de Tinlérieur et de la police dans une telle circonstance, chargeait deux de ses membres d*aller à Villenaux porter Tordre d*y retenir Bezenval prisonnier ^
Les électeurs, moins faibles que les membres de la commune, auraient voulu maintenir Tarrêlé commun et les principes d^humanité qui avaient été proclamés à rilôtel do Ville, à Toccasion du retour et de la visite de Ncckor; mais on ne voulut point entendre leurs députés i\ rOratoiiv, qui était fort parce qu'il se prévalait de la IHission révolutionnaire. Le loscin commença à sonner et rémcule à gronder.
La nuit s'annonçait avec de nouveaux orages. Les meurtres si récemment commis à THôtel de Ville parlèrent sans doute à Tespril des électeurs effrayés, les seuls qui eussent résisté jusque-là, car la comnuuu\ on Ta vu, avait déjà cédé; ils cédèrent aussi, et donnèrent do leur arrêté une explication qui Teffaçait*.
LE BARON DE BEZENYAL. \hï
Us écrivirent à Nccker pour lui annoncer leur délennination^
Les électeurs, en retirant leur arrêté, avaient déclaré qu'ils n*avaient jamais cru ni pu croire qails avaient le droit de rémission. Qui lavait donc ce droit, c'est-à-dire le droit de grâce? Il est évident que c était le roi; mais on voit que Necker, dans sa lettre, ne parle du roi et du président de l'Assemblée que lorsqu'il a échoué à l'Hôtel de Ville, tant, au milieu de ses illusions, il sentait luimême que le pouvoir du moment était là.
Cependant une séance pleine d*agitation eut lieu à TAssemblée, écho déjà de la situation de Paris, où la question de la mise en liberté du baron de Bezcnval fut discutée entre les partisans et les adversaires de la mesure.
On posa, ce qui était fait pour surprendre, une question de pouvoir : les électeurs avaient-ils le droit de prendre l'arrêté qu'ils avaient pris? Ils avaient bien eu le droit de siéger à rilôtel de Ville depuis les élections et d y exercer une autorité que l'Assemblée elle-même avait reconnue, au nom de la ville de Paris, dont on les avait regardés comme les représentants et les organes. D'ailleurs, les membres de la commune, sortis des districts, élus nouveaux des assemblées primaires, n'avaient-ils pas sanctionné l'arrêté des électeurs?
Ce n'était pas la véritable question.
*^ecker leur fit la réponse suivante : « J'ai reçu la triste nouvelle que vous m'avez fait Thonneur de me communiquer ; j'en rendrai Cùmpte au roi, et je m'en entretiendrai avec M. le président de TAssemblée nationale. Mon bonheur n'a guère duré. C'est tout ce que je puis dire dans le premier moment, et n'étant instruit qu'imparfait«> ment par la lettre que vous venez de m'écrire. »
Vol CHAPITRE V.
Il y avait un pouvoir qui mettait à néant l'autorité des électeurs, c était celui d'une opinion qui déjà les avait remplacés par les membres de la commune euxmêmes, déjà sous lempire de cette opinion, avant qu'ils eussent pu prendre aucune initiative, et qui, à la première injonction, venaient de lui céder.
L'erreur des membres de l'Assemblée était précisément déjuger la question comme si Ton se fût alors trouvé dans des circonstances ordinaires et normales.
Dans la discussion qui éclata entre Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, Mounier et Mirabeau, on agita cette grande question de la liberté individuelle qui appartenait aux principes mômes que l'Assemblée était venue soutenir; au moment où la Bastille venait d'être prise au nom de ces principes et de la liberté indéfinie, qui permettait jusqu'à l'insurrection, il était curieux d'entendre Ilobespierre et d'autres députés méconnaître précisément les garanties les plus ordinaires de la liberté individuelle.
En résumé, l'Assemblée, sans improuver l'arrêté qu'avaient pris tous les électeurs et les membres de la com inune, l'interpréta comme eux, c'est-à-dire céda à la pression des districts et des assemblées primaires, et déclara (|ue le baron de Bezenval était sous la sauvegarde de la loi, ce qui était tout simplement maintenir son arrestation.
Avant de suivre les séances de l'Assemblée et d'y étudier les discussions d'où devait sortir la constitution nouvelle, nous avons encore à indiquer les conséquences du 1 i juillet, non-seulement à Paris, mais dans les provinces, le développement d'une situation qu'il importe de ne pus peindre de vue pour avoir une idée juste de la Révolution.
Les désordros les plus graves avaient éclaté dans plu-
LES PROVINCES. i53
sieurs villes : à Strasbourg, où pendant trente-six heures les soldats de la garnison et la populace commirent les plus grands excès; à Caen, où Belzunce, major des dragons, fut massacré; dans les campagnes, où des alarmes habilement répandues, on le croit, par la politique et les émissaires de Duport, un des chefs du club breton, soulevèrent en même temps toutes les craintes et toutes les passions, et, au lieu des brigands imaginaires dont on menaçait les paysans, les transformèrent eux-mêmes en furieux qui, au bruit du toscin, se levèrent contre les aristocrates^ commettant des a dévastations et des atrocités, » se livrant à l'incendie des châteaux et au massacre des propriétaires*.
* Joseph Droz» auquel nous empruntons ces mots de dévastations et d'atrocités, explique ainsi l'intervention de Duport dans ces terriUes circonstances, de ce jeune conseiller au Parlement qui, avant la Révolution, était un de ces hardis novateurs préludant par la théorie à Taction qu'ils devaient exercer plus tard. « Duport, dit Joseph Droz, nous en verrons plus d'une preuve, avait, à un haut degré, l'esprit d'intrigue révolutionnaire. En quinze jours la France fut armée ; mais quelle dif.érence entre former une garde nationale et jeter ainsi des armes à tout un peuple, aux prolétaires, aux gens les plus pauvres et les plus ignorants ! Duport, bien qu'il eût de Thabileté, ressemblait à un mécanicien qui construirait des machines
sans calculer leur force et leurs effets J'aime à croire, du moins,
que les effets de sa tentative hardie dépassaient les bornes qu'il voulait leur donner. Sans doute il était loin des intentions d'un homme nourri dans la magistrature de provoquer la dévastation et l'assassinat; mais, pour exécuter son projet, on ne pouvait trouver des émissaires que parmi d'infimes intrigants et des gens à tête folle. Ces hommes emportèrent les idées forcenées des dubs tes plus démocratiques et prêchèrent en courant le meurtre et l'incendie. Dans plusieurs provinces, ils montrèrent de prétendus ordres du roi portant injonction de brûler les châteaux, et ils annoncèrent que Louis XVI voulait qu'il ne restât plus en France d'autre château que le sien. Les paysans, qui auraient voulu ne payer ni droits seigneuriaux, ni impôts, n'étaient
i5é aumu T.
Ouarid OQ réfléclni aa mobile qui poussait les paysans à ces crimes, on retrooTe le même qui venait d*agîr sur les liommes qui avaient assassiné de Launay, Berthier et Foulon à Paris, le même qui, en présence des troupes réunies contre les désordres de Paris, avait fait éclater rinsurrection du 14 juillet : l'autorité ou les premières classes de la société, devenues des objets de haine et de suspicion, d'inquiétude farouche^ comme dit M. Louis Blanc lui-même*, voilà quelle était la conséquence des théories qui exaltaient alors un si grand nombre d'esprits.
Popularisées par les actes mêmes de l'Assemblée, les idées, qui changeaient en môme temps les conditions du pouvoir et celles de la société, qui mettaient la souveraineté dans le nombre et par conséquent dans la force matérielle, réagissaient avec une violence extraordinaire TiOnire le passé tout entier, société et pouvoir, comme mI <m! passé, qui avait fait la France cependant, quelques n)procli(*H (|u'()n lui adressât, n'avait été qu'une longue ut rritutln injustice, qu'une barbare usurpation.
(!onuuonl s'étonner que Fenvie des petits contre les griMMlw, contre les riches, contre les puissants, une fois Hiin^cilén, et souvent par l'enthousiasme des révolutioniiMJroM convaincus et naïfs, des utopistes surtout, Texplo- Niort, (le|)uis longtemps préparée dans les idées, éclatât (liMiH loH i'nils, (|u'une longue traînée de flamme et de HUHK MtloHtâl <l<<ns toute la France et le triomphe démo- (THliquo ilu ii juillet et les crimes qui Tavaient suivi?
(|im iU^jà lro|) |»rt^|>«iH\N à inx^evoir une impulsion coupable. § (Joseph l»nii, Hi$t0iTi^ th H^ne de Louis XV!, t. Il, p. 384 et 285.) < HiHluirp il$ la HeiHiiMlion, t. Il, p. 474.
L'AMNISTIE. i&5
Cette Bastille, qu'on avait prise, qui avait servi de prétexte et de but à Tinsurrection, n'avait été que le point de départ de Tincendie.
C'était à cette situation que Nécker aurait voulu répondre par une mesure générale de réconciliation, par une amnistie; mais contre de tels crimes l'amnistie des innocents n'était pas suffisante, il aurait fallu, dans la mesure du possible, le châtiment des coupables. Dans quelques provinces, les autorités locales et les populations elles-mêmes réagirent contre ce débordement des passions révolutionnaires, et Tordre matériel se rétablit*: des incendiaires, des brigands que les circonstances avaient comme précipités à l'assaut de la société, et qui étaient l'armée même du désordre et de l'anarchie, dans le Dauphiné, en Bourgogne, en Klandre, subirent le supplice qu'ils n'avaient que trop mérité. Mais, comme le fait observer un historien*, il eût fallu que l'impulsion partit du centre. Or l'aulorilé royale était désarmée par
' Joseph Droz, t. II, p. 286, de son Histoire du Règne de Louis XVI.
* Droz, bien que faTorable lui-même aux idées nouvelles, fait remarquer avec douleur que FÂssemblée est alors restée passive et sans énergie Les excès de la presse étaient inouïs, l'Assemblée les tolérait. • Les électeurs, dit Joseph Droz, avaient essayé (24 juillet) de faire peser quelque responsabilité sur les auteurs d'écrits incendiaires. Les haines que cette tentative courageuse souleva contre eux li'empêchérent point leurs successeurs (les membres de la commune) de la renouveler ; mais FÂssemblée nationale resta muette, et bientôt la licence de la presse n'eut plus de bornes ; le féroce Marat, ce Néron bourgeois, écrivit impunément dans son journal : c A qui la faute si • les ennemis de la liberté réussissent enfin à se relever? Aux Gom- « munes, et aux communes seules, dont le défaut de vues politiques f ne leur a pas permis de sentir les suites funestes d'une retenue dé* f placée et d'une fausse humanité. Effarouchées de la fin tragique « de quelques scélérats, traîtres à la patrie, elles se sont trop em-
l'Assemblée, par le récent triomphe de l'insurrection, et l'Assemblée n'exerça elle-même aucune action sur l'état du royaume livré à une telle anarchie, à une anarchie sanglante, comme on le verra par le journal même de Marat, que nous avons cité.
Certes, les reproches que fait l'historien du régne de Louis XVI à l'Assemblée sont justes en eux-mêmes; il aurait dû être interdit à une assemblée française de rester impassible en présence d'une telle situation; mais les circonstances avaient jeté sur le théâtre des événements un acteur, sur lequel l'assemblée du jeu de paume n'avait pas compté, cet acteur était tout le monde.
Ces électeurs qui s'étaient eux-mêmes improvisé un mandat que personne ne leur avait donné, ce club du Palais-Royal, assemblée de la rue toujours siégeant au milieu de Paris, avaient presque remplacé l'Assemblée nommée par les provinces.
* pivs^Vs darr^er ces scènes sanglantes. * (Numéro dulTseptem-
Im>' t78U. — vt^i»>t RtW^^ ^ ^^^ ^^^» ^' ^ P- ^^') ^ situation <Mit| ici tùon uuiniresto : il y a une presse qui justifie les ineendiaires (v| lo» »$$as$ins« r.\ssoml)lêe laisse dire cette presse, et «Marat, qui délmtt\ l'St ainsi oncvHiragê à continuer. Certes, rimmense majorité de r \$^«nnbUV, iHHis nVii doutons pas, était contraire à ces crimes et les iH^H)anu)»it ; mais ollo était sous Fempire d'une situation, celle qui avait créé Tinsurrection du 14 juillet : réagirait-elle contre cette situation qui avait désarmé la cour, comme on disait alors? Allait- ^le it>ndi>(^ à Tautorité rople une Toroe prématurée en luttant contre tvs miMmrf$ séÀiiii^x que redoutait autreibb Mirabeau? anarchie mAme qui de Paris s était éteinhie à toute la France? On Yoit bien qii i^lK^ w CTorait pas le |KHivoir, puisqu'elle n osait interdire à Marat k> |«iH^rique de Tassassinat, et qu'elle lui permettait de Uàmei^ k^ communes, qui «TÙent an>Hé trop rite, suivant lui* tW j(«yit^^ sm^nfts^ et auxquelles il reprochait d'avoir manqué de v\K« pi^îliqiM».