LA CONSTITUANTE
Celle-ci avait beaucoup supporté de la rue et rien de la royauté; n'allait-elle pas la refaire, la reconstituer, et un peu, suivant cette fiction de la fable où r«on voit les enfants de Jason entreprendre de rajeunir leur vieux père en faisant bouillir ses membres, n'allait-elle pas mettre Tancienne royauté, la vieille France, dans cette chaudière de la théorie et des idées nouvelles, d'où elles devraient sortir à jamais rajeunies, florissantes, maîtresses du présent et de l'avenir?
Il est impossible de douter que tel fût le sentiment de la majorité de TAssemblée. Sans doute quelques hommes, amis de Necker, déjà frappés dans leurs illusions, auraient voulu que T Assemblée comprit autrement et sa position et ses devoirs.
On l'avait vu dans la discussion relative à l'arrestation du baron de Bezenval, quand cette Assemblée n'avait pu se déterminer à se prononcer contre les arrestations illégales et aussi contre cette violence qui, s'en prenant aux personnes, mettait en péril toute liberté et toute sûreté individuelles au gré des soupçons ou des haines populaires;; lorsqu'après le 14 juillet la même Assemblée ajournait la proclamation que lui proposait Lally-Tollendal pour condamner l'anarchie et le meurtre, « dont Tépidémie, comme le dit Droz, se répandait dans toute la France*. »
* f Les gens sans aveu qui venaient de remplir d'alarmes Paris irélaient pas étrangers aux nouveaux troubles. N'espérant plus le vaste pillage de la capitale» gênés par la bourgeoisie armée, ils se jetaient dans les environs; ils firent une véritable attaque contre Brie- Comte-Robert, dont ils mirent en fuite les habitants. Il n'y avait pas à Paris de mouvement général, mais à chaque instant, dans les rues, les passants traités d'aristocrates couraient risque de la vie. La Fayette en trois jours sauva dix-sept personnes, et plusieurs faillirent être massacrées dans ses bras. Les lettres des provinces voisines appor-
Sans doute quelques hommes amis de Neckcr, œux qu'on appela plus tard les constitutionnels, auraient voulu que r Assemblée comprit autrement sa position et ses devoirs, qu'elle entrât dans une voie de réaction contre le désordre sanglant qui venait envahir la France.
C'était dans ce sens qu'était conçue la proclamation de Lally-Tollendal, qui en avait démontré la nécessité par les paroles suivantes : « Il est plus que temps de rafTermir la puissance publique ébranlée jusque dans ses fondements; il est plus que temps de réunir les parties éparses d'un gouvernement qu^on cherche et qu'on ne trouve plui, et dé resserrer les liens sans lesquels toute société se dissout. »
Ce langage n'avait point été entendu, et, comme Lally- Tollendul proposait de ne faire cette proclamation que de concert avec le roi, d'inviter les Français à la « fidélité envers leur souverain*, » des représentants s'effrayaient de la force qu^on allait rendre au pouvoir exécutif, et d'autres disaient qu'on allait le compromettre en Texci* tant ù donner des ordres qui ne seraient point exécutés*, tandis que d'autres, comme Buzot et Robespierre, s'indignaient que la proclamation fût dirigée contre les amis de la liberté*. » '
Et quand l'Assemblée s'était déterminée quelques jours plus taiti à voter une adresse, elle n'avait plus offert que
taienl des nV^ls d^énioiiles dassassÙMis; el Ton ne pouvait douter qii<^ chaque cmirrier aniioïKxnît les progrès de Tefiroyable épn dénii«^ d« artnnxs qiii mcnaçMt de s^Hadte jusqu^aux extrémités de la FmK^. » {h ïkx^, t. Il, p. â%.) Cest cse qu oo a d^jà vu. « Ditit, I. Il p. ^70.
» l.W «pr^ <>Ht^ $éiiiK>e d« M j«Set que faakm fut massacré, le ^!l en nii^tiie mois»
L ASSENBLÈI:;. 1M
des conseils timides de paix el d'union, sans que le pouvoir royal eût élé consulté et prit aucune part a cette mesure.
Ces dispositions de l'Assemblée, que Ton a blâmées, en se plaçant au point de vue de la politique ordinaire et normale, n'avaient rien cependant, nous Tavons déjà fait observer, qui dût surprendre.
La force de l'Assemblée avait été l'émeute et l'insurrecreclion, l'anarchie en était la conséquence : comment l'aurait-elle réprimée? D'ailleurs, cette anarchie invoquait des principes dont il était difficile de contester la portée. Dès qu'on admettait comme légitime la prise de la Bastille, qui était le résultat de la guerre déclarée à l'autorité par un mouvement de rue et de place publique, comment parler d'ordre général et de respect pour les personnes à la multitude, devenue Tarmée, mais l'armée peu disciplinée de l'Assemblée? Il y avait des excès, des crimes, mais « c'était la guerre, » disaient et disent encore les partisans des théories révolutionnaires, de cette souveraineté du peuple que Rousseau avait proclamée, et dont Robespierre défendait déjà les conséquences au nom du salut public^ qui devait tout légitimer ^
* « Il prononça ces mots de salut public, pour Ja première fois, à Toccasion de leltres adressées au com e d'Artois, qui venaient d'être interceptées. Robespierre voulait qu'on les ouvrit, mais son avis ne prévalut pas : Tévêque de Langres avait allégué l'exemple de Pantiquité pour faire respecter le secret des lettres ; il (Robespierre), selon r«xpression de Gorsas, foudroya Yargumenl de Vévêque de Langres; ce n'était pas Tantiquité qu'il y avait ici à invoquer, c'était la suprême loi du salut public. Salut public! Ces deux mots dans la bouche de Robespierre auraient fait tressaillir TAssemblée si elle avait pu entrevoir alors tout ce qu'elles contenaient de puissance, de majesté, de torreur et de prodiges. » (L. Blanc, Histoire de la Révolution, t. Il,
itfO CHAPITRE V.
C'est une des éludes les plus importantes de l'histoire de cette première époque révolutioniiaire, que celle des formules el des opinions politiques dans lesquelles vien-
p. 460 et 461.) Comme le fait observer avec raison M. Louis Blanc dans un aulre passage, Robespierre était disciple de Rousseau; celle loi du salut public, pi-oclamêe par lui, est la conséquence directe de ce principe de la souveraineté du peuple, en vertu duquel le peuple, étant souverain, et souverain absolu, n'est lié par rien, pas même par le contrat social, qu'il peut rompre quand il lui convient. A plus Torle raison, si Ton part de ce principe, le peuple, qui n'est astreint à aucune loi sociale, n'est-il astreint à aucune loi publique ou judiciaire, et, maître du pouvoir 'par la force, il peut, lui souverain, se rendre justice à lui-même. C'est exactement ce que disait Maral dans son journal, quand il se plaignait qu'on se fût empressé, dans les provinces, d arrêter des scènes sanglantes, et qu'on se fut effarouché «le la fin tragique de quelques scélérats, t;\ ilres à la patrie. Évidemment, d'après Robespierre et Marat, le peuple était juge dis Ircàtres à la patrie, et il lui était permis de les tuer en vertu d'un pouvoir souverain dont il disposait. Ils n'étaient pas seuls à soutenir ces idées: M. Louis Blanc cite une brochure de Tépoque intitulée les Incendiaires du Dauphine, ou les Ennemis des Grands, où l'on justifie ainsi les crimes dont la France était le tliéâtre : « Les grands, les lidies, les seigneurs des provinces, ont si longtemps, si cruellemet écrasé le peuple, qu'il y n une ancienne haine presque ineffaçable. On a pris à ce peuple sa subsistance pour la fondre en argent, pour la porter en redevances à des seigneurs tyranniques ; tantôt c^étaient des corvées, tantôt c'étaient dos procès injustes, tantôt desyiolences. La vengeance s'amasse pendant un siècle dans des cœurs ulcérés, et aussitôt qu^elle peut agir c'est un torrejit qui n'a plus de frein. »
Nous n'examinons pas ici un pareil tableau, auquel la convocation des Assemblées provinciales et des États Généraux, eût-il été vrai, était la meilleure réponse ; nous nous bornons à rappeler ici la longue action du pouvoir ropl, qui avait transformé, depuis des siècles, l'un denne féodalité, dont il ne restait plus que de très-faibles vestiges, le pouvoir judiciaire comme radministratioo entre les mains de la bourgeoisie, les intendants beaucoup plus puissants que les seigneurs dans les provinces, le règne de Louis XIV ap(^ par Saint-Simon un régne de tourg* oisie ; mais, i Pépocpie du Consulat, nous aurons ]'oo>
LES THÉORIES. IGl
nent sappliquer les théories de Técole philosophique, théories inflexibles passées dans Tesprit des adeptes 5 l'état de dogmes, après un mouvement d'idées qui allait au renversement de tous les anciens dogmes, de tous les anciens principes.
C'était ce qu'on appelait alors le triomphe de la raison, qui aurait eu comme le peuple, ainsi qu'on le verra dans une note où nous citons un pamphlet de l'époque, ses représailles et ses vengeances à exercer.
C'est ainsi que se développait avec les théories du dix* huitième siècle, qui passaient dans les faits, le mouvement révolutionnaire.
Le but sincère de ces théories, pour un grand nombre, était Tutopie, cette promesse, tant de fois offerte à la France par les hommes du dix-huitième siècle, dont FAssemblée constituante était la représentation, d'un état de société bien supérieur à tout ce que l'esprit de l'homme . avait jamais pu espérer.
La philosophie du dix-huitième siècle avait beaucoup attaqué le passé; les publicistes révolutionnaires, Sieyés eii tête, avaient tout résumé en disant que ce peuple, qui devait être tout, n'était rien : l'Assemblée constituante, en
casion de revenir sur la question de cet ancien régime, qui, d'après les publicistes de 89, avait provoqué tant de vengeance, non-seulement contre les nobles, mais contre les riches, comme si le peuple, au bout d'une longue oppression, sans recours contre ses tyrans, n'avait plus qu'à se rendre justice à lui-même, dans un pays où sans doute Richelieu n'avait pas porté les derniers coups à la féodalité et à ses excès, et n'avait pas abattu les châteaux forts, où il n'y avait pas eu non plus des parlements disposés, en toute occasion, à donner tort à la noblesse d'épée, dont la robe» d'origine bourgeoise, était la rivale; mais nous l'avons dit, nous reviendrons sur cette question du passé, à l'époque du Consulat.