‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 3)Chapitre 63 sur 183 · U ROYAUTÉ. — L'ASSEMBLÉE · texte numérisé non relu

U ROYAUTÉ. — L'ASSEMBLÉE

La royauté perdait ainsi cette main de justice qui lui appartenait depuis tant de siècles, qui avait vaincu la féodalité par la magistrature parlementaire, autant que l'épée au moins, comme celte épée qu'elle avait tenue si haut et qu'elle devait rendre aujourd'hui, quand la société était attaquée, à la dernière municipalité du royaume, seul arbitre et seul juge des circonstances où il fallait défendre l'ordre social et la paix publique.

L'Assemblée voulait cependant que Tordre fût rétabli et il était impossible qu'elle ne le voulût pas, au moins dans sa grande majorité, car elle était sincère, on doit le reconnaître, dans une politique qui peut paraître aujourd'hui très-contradictoire, résolue en même temps à détruire et à édifier, à édifier, sans doute, sur des ruines, mais d'après des idées et des théories dont elle croyait qu'un ordre nouveau devait sortir.

Dans cette situation, qui était loin d'être simple, quel langage l'Assemblée, pour ménager les passions qu'elle aurait voulu calmer, adressa-t-elle à la France, en adoptant des mesures de répression? Elle représenta, comme les auteurs du désordre, ceux-là mêmes qui auraient voulu dominer la situation révolutionnaire de Paris, par conséquent ceux qui, sous le nom général d'aristocrates*, restaient atteints et convaincus d'avoir présidé eux-mêmes à la dévastation de leurs propriétés, au meurtre et à l'incendie dont ils étaient victimes, pour compromettre la Révolution.

Cette faiblesse même qui excusait les coupables et qui, par le fait, en proclamant la théorie de l'ordre, donnait un bill d'indemnité au désordre, dont les auteurs véri-

*Droz, l. n, p. 318.

tables restaient impunis, ne faisait qu'ajouter aux dangers de la situation : car, ou les populations se laisseraient persuader par le préambule qui se trouvait en tête des arrêtés de l'Assemblée, et leur irritation deviendrait plus vive contre ceux dont on leur signalait les crimes; ou bien elies apprendraient que les brigands, ces hommes pour qui la Révolution n était qu*une occasion d'attaquer la propriété, une porte ouverte au pillage et au meurtre, navaient rien à craindre des rigueurs de rAssemblée, puisque ce n'étaient pas eux, mais leurs victimes, qui se trouvaient en cause, et qu'ils pouvaient continuer leurs crimes.

Au milieu de Teffervescence des esprits, l'Assemblée tenait à rester populaire, mais à quoi lui servirait cette popularité, et de quel prix la payerait-elle?

Une telle politique d'ailleurs, quand on la rapproche des craintes exprimées par l'Assemblée au moment de la réunion des troupes, ne peut-elle pas donner lieu de penser qu'alors aussi, fermant les yeux sur la situation rév\>lulionnaire de Paris, elle s*était effrayée à tort des pi\>jots du pouvoir, et qu elle les avait exagérés en même tentps pour se populariser et pour faire triompher son pouvoir, cette souveraineté collective qu'elle avait élevée Aunlossus de l'unité et de Tautorité royale?

(!o que beaucoup de membres de l'Assemblée appeluiout la libei té, n -était-il donc au fond qu'une lutte de pouvoirs et un conflit de prérogatives, celles de la royauté 0| oelles de l'Assemblée?

Et dans quoi moment assistait-on à une telle compétition?

Nous aimons à citer, dans les circonstances où l'Assemblée agissait ainsi pour affirmer son propre pouvoir,

LE POUVOIR ROYAL SUSPENDU «iOT

les paroles non suspectes d'historiens qui n'ont pas hésité, à leur point de vue exclusif et abstrait, qui est celui de la Révolution, dont la victoire leur parait nécessaire, à reconnaître la situation véritable qui était alors faite au gouvernement et à la société : a L'Assemblée, dit M. Mignet, avait acquis la toute*puissance, les municipalités relevaient d'elle, les gardes nationales lui obéissaient. Elle s'était divisée en comités pour faciliter ses travaux et pour y suffire. Le pouvoir royal ^ quoique existant de droite était en quelque sorte suspendu \ puisquil n était point obft^ et TAssemblée avait dû suppléer à son action par la sienne propre. Aussi, indépendamment des comités chargés de la préparation de ses travaux, en avait-elle nommé d'autres qui pussent exercer une utile surveillance au dehors. Un comité des subsistances s'occupait des approvisionnements, objet si important dans une année de disette ; un comité des rapports correspondait avec les municipalités et les provinces ; un comité de recherches recevait les dénonciations contre les conspirateurs du ii juillet^. »

Il soMt, nous le croyons, de jeter les yeux sur ce passage de M. Mignet, pour se rendre compte de la mesure qui, en mettant toute la force publique, par l'intermédiaire des municipalités, sous la main de l'Assemblée,

* C'est ce que dit Rabaud Saint-Étienne, membre lui-même de l'Assemblée : « Ainsi Ton voulait réformer la monarchie, et Ton commençait par suspendre le roi. » En quelque sorte! La légèreté, avec laquelle M. Mignet parle d'une situation si extraordinaire, est bien remarquable de la part d'un esprit sérieux.

* C'est-à-dire contre tous ceux qui s'étaient opposés au mouvement de la révolution, et qui avaient voulu lui résister, qaand déjà le pouvoir royal était virtuellement suspendu par celui de l'Assemblée.

208 CHAPITRE YII.

couronnait un ensemble d'attributions souveraines, un pouvoir sans limites.

I/Assemblée était arrivée logiquement à Tapplication (le cette parole de Bailly, lorsqu'il voulait distinguer son pouvoir de Tautorité royale, « le souverain. » Maintenant elle attirait ou voulait tout attirer à elle, mais, disons-le encore, avec de singuliers ménagements pour l'anarchie, et disons le mot vrai, que Thistorien digne de ce nom doit toujours prononcer, pour le brigandage.

Klle prenait assurément les plus grandes précautions contre l'ancien pouvoir, pourquoi n'en prenait- elle pas d'autres contre les incendiaires que d'accuser de leurs crimes les amis de ce pouvoir, imputation qui rejaillissait plus ou moins directement sur ce pouvoir luimême privé de toute action, et sur les classes de citoyens qui étaient en butte aux mêmes suspicions, aux mêmes périls, qui déjà avaient eu à subir les violences de la Révolution triomphante?

(loci n'est pas une attaque rétrospective contre l'Assomhléo constituante, mais une étude indispensable do la situation où elle était placée. A quoi servirait ntïjourd'hui une critique malveillante de ses actes? Il iniporte seulement d'en apprécier le caractère et la portée.

Nous ne croyons pas d'ailleurs à la fatalité, mais à la lojiique des situations; d'un côté, l'Assemblée, comme Bailly, le président de la séance du Jeu de paume, respectait le roi, et nous ne doutons pas non plus qu'à sa manière elle ne respectât la royauté; mais, dans la voie que la théorie lui avait ouverte, où elle marchait, convaincue que l'avenir appartenait aux idées nouvelles, « cette Assemblée de philosophes, élèves du dix-huitième

Page 1