II
celle grande vérité que l autorité des rois est suspendue quand le souverain donne ses lois ^ »
Il y avait, à ce qu'il paraît, un autre souverain, qui déchirait les voiles un peu plus vile que T Assemblée, qui s établissait chez elle comme chez lui, et qui paraissait décidé à ne lui laisser aucune illusion. C'est ce souverain qui disait : « Parle, député; tais-toi, député; parlez, députés; taisez-vous, députés, » et qui avait fini, pour mieux préluder à rétablissement du régime représentatif et de la souveraineté législative en France, par mettre à la porte le souverain qui dotinait des lois^ de sorte qu'il y avait, en ce moment, deux autorités de suspendues, pour parler comme Rabaut Saint-Élienne, celle du roi par l'Assemblée, et celle de TAssemblée par la populace, qui était alors le véritable souverain, et qui, à sa manière d'agir comme de parler, se prenait évidemment pour tel *.
*^ Précis historique de la Révoluticny par Babaut Saint-Étienne.
* 11 esl bien important, au moment où ce qui reste de l'autorité royale va être en butte à une première attaque directe de la part de la populace, de préciser d'une manière authentique la situation de TAssemblée elle-même. 11 a ici deux témoignages d'une grande valeur, celui de Mounier et celui de Mirabeau ; nous les empruntons tous les deux à J. Droz. « Mounier, » dit-il, « présidait l'Assemblée. Les hommes dont la faiblesse avait fait échouer son plan politique avaient cru s'absoudre en lui rendant un hommage personnel, et venaient de rélever par le scrutin secret aux honneurs du fauteuil. Dès que Mirabeau eut appris qu'une multitude de femrnes et de bandits approchaient, il monta au bureau et dit à demi- voix à Mounier : « Monsieur « le président, quarante mille Parisiens marchent sur nous. — Je « l'ignore. — Paris, vous dir-je, marche sur nous ; pressez la délibé- « ration, levez la séance. Allez au château, donnez-y cet avis; dites, « si vous voulez, que vous le tenez de moi, j'y consens. — Je ne « presse jamais les délibérations; on ne les presse que trop souvent. « — Mais ces quarante mille hommes... — Tant mieux! ils n'ont qu'à X nous tuer tovs, mais touSf entendez- vous ? les affaires de la Repu-
On ne voit ici que le commencement de cet état de choses. Qu'il fût déplorable, certes, nous sommes loin de le contester ; mais l'histoire doit avant tout enregistrer les faits avec une religieuse exactitude. Chaque fait est comme une pierre dont elle se servira pour édifier, et elle ne peut en omettre aucun, lors même qu'il faut gémir comme Français de l'abaissement des pouvoirs et delà société elle-même sous le dernier des jougs, quelque
« blique n'en iront que mieux. » Mirabeau s'éloigna en disant : « Monsieur le président, le mot est joli ! »
Voilà comment Mounier, le constitutionnel Mounier, au moment des 5 et 6 octobre, appréciait les services rendus par FAssemblée constituante à la France, et ceux qu'elle pouvait encore lui rendre.
Plus tard, Mirabeau disait à Cabanis, en parlant de cette même assemblée, telle qu'il jugeait sa situation au moment des journées d'octobre, lorsqu'il conseillait précisément à Mounier de lever la séance : • J'étais fort inquiet pour l'Assemblée. Les gazetiers de Vanarchie ne nous traitaient pas mieux que ce pauvre Louis XVI. Je ni'aUendais à une scène terrible, mais courte, pendant laquelle il fallait à tout prix sauver la représentation nationale, seule autorité qui survivait aux autres et qui pouvait tout réparer. J'aurais voulu que l'Assemblée ne fût pas réunie dans un moment où, si elle était ea séance, il devenait presque impossible de ne pas se déshonorer ou se perdre. » (J. Droz, Histoire du règne de Louis XVI, p. 30 et 51.)
Un fait montrera bien encore l'état des esprits à cette époque, leur sutrexcitalion extraordinaire, qui, ne tenant plus compte des règles élémentaires d'une société, en effaçaient toutes les convenances en même temps que les garanties : à la séance du soir qui suivit l'invasion de l'Assemblée par la populace venue de Paris, elle écouta la lecture d'une adresse des forçats de Toulon, qui lui offraient leurs bras levés pour la défense de la constitution. Cette adresse, à laquelle les brigands, comme on les appelait, formaient un auditoire naturellement très-sympathique, obtint des applaudissements dont on ne peut s'étonner lorsqu'on songe aux scènes qui vont suivre. L'Assemblée, ainsi que le fait observer un historien, au moment où l'adresse des forçats de Toulon fut si bien accueillie, avait à discuter les lois criminelles, et Tà-propos n'en était que plus remarquable.
résultat que les théoriciens nous promettent au sortir de l'épreuve.
Nous ne pouvons beaucoup nous étendre sur les épisodes divers des journées d'octobre.
Mais il suflit de les suivre pour en bien comprendre et l'origine et la portée.
Nous avons vu bien des émeutes et des insurrections^ chaque génération à peu près, depuis le 14 juillet 89^ est au fait de la manière dont elles éclatent.
Rien n'est plus inoflensif qu'une émeute ou une insurrection qui commence.
C'est la véritable tactique de ces sortes de mouvemenis et la diplomatie même du désordre. Ce sont quelques cris, môme parfois des cris légaux et constitutionnels, que l'on pousse, quelques pierres tout au plus que l'on jette.
Cette tactique se reflète parfaitement dans le langage de certains historiens, thuriféraires habituels des mouvements de la rue.
Or, comme la sensibilité était dans les habitudes du dixhuitième siècle, il faut voir, à ne consulter ici que les écrivains de 89, comment, à l'origine même du mouvement d*oiisont sorties les journées d'octobre, tout se présente au point de vue le plus touchant et avec les formes naturelles à une époque d'utopie, où, quand la réalité était horrible, on cherchait à la parer.
Ce sont des mères qui, ne pouvant donner du pain à leurs enfants, ont i^solu d'aller cheitJier le roi, dont le séjour à Paris imit cesser la famine*. Seulement à ces mères se mêlent, on l'avoue, des hommes déguisés en femmes,
* Prtcis historique de /a ReivlaSion, par Rabaut Saiol-Élienne,
qui, peut-être, les dirigent, comme l'huissier Maillard, un des futurs massacreurs de seplembre*, et leur donnent le mot d'ordre, que le même historien indique plus haut assez clairement lorsqu*il dit, en rapportant des propos alors publics dans Paris, que, pour répondre au complot ai la cour, et, « puisqu'on voulait enlever le roi, le mettre à la tête d'un parti, on ne parlait que de prendre le devant et de l'amener à Paris '. » Ainsi l'on a pu assurément se servir de cette diselte, qui n'était alors que trop réelle, pour enrégimenter la masse de femmes que l'on voulait jeter sur la route de Paris à Versailles, mais le but révolutionnaire à*amener le roi à Paris était arrêté d'avance, et cette émeute de femmes n'était qu':m moyen de circonstance pour cacher une autre démonstration et préparer d'autres résultats, que devaient amener et la surrexcitation d'abord des esprits et l'influence des instigateurs du mouvement, des politiques de la rue, des Danton et des Santerre, car ces femmes ne partaient pas seules, et le sentiment des mères, comme Rabaut Saint-Étienne se laisse aller à le dire d'un ton attendri, n'était pas le seul mobile de cette journée^.
Ces mères et ces hommes déguisés en femmes «avaient forcé l'Hôtel de Ville pour y chercher des armes, et, avec un tumulte qu'on ne peut décrire, avaient pris et ramassé des canons que celte masse conduisait, entraînant avec elle toutes les femmes qu,'elle rencontrait*. »
« Précis historique de la Révolution, par Rabaut Saint-Étiermc, p. 233.
« Ibid.
» IbvL, p. 2^2.
♦ Ibid., p. 231.
Dans des mouvements de celte nature, il y a certes une multitude très-diverse. On ne s*élonne donc pas que, parmi les femmes introduites auprès du roi, un peu après rinvasion de l'Assemblée, il s'en soit trouvé une que sa bonté ait touchée. Dans ces flots humains qui avaient roulé vers la ville royale, il est tout simple qu'il y ait eu même des curieux, des badauds de Témeute et de l'insurrection ; et, parmi les femmes, il devait s'en rencontrer assurément qui, étrangères à tout mauvais dessein, cédant à un entraînement qui était devenu contagieux, comme il arrive en pareil cas, à cette pensée depuis longtemps répandue qu'il dépendait du roi de mettre un terme à la disette, et qu'il fallait l'aller chercher à Versailles pour avoir du pain à Paris, suivirent, instinctivement et sans aucune mauvaise intention, l'impulsion une fois donnée.
Loreque Maillard, dans le tumulte qui accompagne la députation dont il est le chef, vient d'adresser quelques paroles à l'Assemblée ^, on voit, en effet, avec les
* Voici une partie de ce discours : « Le peuple est près de mourir de faim; nous venons demander du pain pour lui. Le peuple a le bi^as levé et se portera à des excès; c'est à FAssemblée à les prévenir. Nous savons qu'il y a dans celte assemblée des aristocrates qui veulent nous faire mourir de faim. >'ous voulons qu on renvoie le régiment de Flandre ; nous exigeons que les gardes du corps fassent réparation à la cocarde nationale *. Oiii, quoi que vous disiez, nous sommes tous frères. »
* Ou avait répandu à dessein le bruit que la cocarde tricolore arait été foulée au\ pieds dans le repas donné par les gardes du corps. « 11 est faux. » dit Droi
{i. lU, p. ^), « que la cocai-dc tricolore ait été foulée aux pieds; mais elle fut insultée par ce foil que des femmes détachèrent leurs ruUans blancs, en tirent des cocai-dcs et les distribuèrent. » Puisque les gardes du corps portaient encore la cocarde blanche, comme on Va vu, il est évident qu'on n'insultait pas la nouvelle cocaiJe, qui n'était que celle d'une récente insurrection, en dislhbaant la cocarde blanche que l'on portail depuis des siècles.
membres de rAsscmblce qui se rendent auprès du roi pour lui parler de la disette qui pèse sur Paris, et à laquelle on a pu voir, par un passage des Mémoires de Necker, que Ton s'efforçait de pourvoir autant que possible, des femmes se joindre aux députés, et leur prendre hardiment le bras pour les accompagner chez le roi.
C'est alors que se passa cette scène dans le cabinet de Louis XVI, où, quand il vient de les accueillir avec des paroles de bonté, l'une de ces femmes, « jeune et belle \ » dit-on, émue par la présence du prince, devant qui elle s'efforce d'être Torgane de ses compagnes, perd connaissance, et, revenue à elle, veut baiser la main du roi, qui Tenibrasse.
Ces femmes, qui étaient au nombre de douze, rassurées par les paroles du roi, émues par sa bienveillance paternelle, descendent Tescalier du château en criant : Vive le roi ! Vive la reine !
Ce n'était là qu'un épisode, qu'une préface.
En même temps, et après que toutes ces femmes avaient quitté Paris, comme le dit Rabaut Saint-Étienne, a il en était sorti aussi des hommes armés de piques, de haches, de bâtons pointus, dont la haine se portait surtout contre la reine et contre les gardes du corps... Ces bandes farouches avaient précédé la garde nationale, dont il faut bien les distinguer; elles causèrent tout le désordre du lendemain *. »
Ce sont les mêmes bandes que le même historien
* Histoire de la RévolutioUf par M. de Conny, 1. 1, p. 566.
* Précis historique de la Révolution^ par Rabaut Saint-Étienne,
280 CIIAPITIŒ Vil.
appelle indifféremment les brigands^ la muliitude^ et M. Mignet, quelques Iwmmes du peuple K
Il y eut enfin, dans les journées d'octobre, la part de la garde nationale de Paris et de son chef, le général la Fayette.
On peut l'indiquer d'avance en rappelant que cette garde amena son chef bien plus qu'elle ne fut amenée par lui, qu'elle céda comme lui, avant lui, à la pression d'un soulèvement populaire , sous l'empire d'idées que généralement elle partageait avec la multitude parisienne.
Ces paroles prononcées par la Fayette en présence du roi, au moment de son arrivée à Versailles, indiquèrent très-clairement la situation où il s'était trouvé, lui le théoricien convaincu assurément, qui avait tant insisté sur la proclamation des droits de l'homme en tète de la constitution, lui le calque le plus fidèle, dans une monarchie, de la république américaine : ce Sire, j'ai préféré venir à vos pieds avec vingt mille hommes bien armes plutôt que de mourir en place de Grève^. Je vous présente deux députés de la Commune '. Ils viennent vous téraoi-
* M. Mignet, Histoire de la Révolution^ t. 1, p. 172. Plus près des faits, Rabaut Saint-Étienne ne cherche pas à dissimuler leur
' nombre.
* La populace, furieuse, avait entouré la Fayette sur la place de Grève pour le faire marcher sur Versailles. Les grenadiers de la garde nationale lui avaient adressé, par Torgane d'un des leurs, les plus vives injonctions, afin qu'il donnât Tordre du départ. Les paroles mêmes de la Fayette prouvent que, sur la place de Grève, la garde nationale ne le protégeait pas.
' Après avoir fait une longue résistance au mouvement qui tendait à lancer sur Versailles la population parisienne et la garde nationale elle-même, la Fayette, serré, pressé par la populace, au milieu de ses
gner de ramour des Parisiens pour votre personne sacrée, et vous assurer qu'ils verseront jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour vous défendre. Je supplie Votre Jlajesté de se reposer entièrement sur mes soins, je réjwnds de tout. »
On verra commentle commandant de la garde nationale pouvait répondre de tout, et quel rôle lui était réserve dans les journées d'octobre.
Ce qui est évident, c'est que, au moment où l'Assemblée subissait l'invasion de la populace parisienne, qui remplissait la ville royale, où le roi lui donnait audience dans son cabinet, pêle-mêle avec les députés, il n'y avait plus à Paris de soumission pour le chef de cette force armée citoyenne qui avait remplacé toute garnison, et que l'autorité du général la Fayette était aussi effacée que celle du roi et de l'Assemblée.
Il ne cachait pas lui-même que sa vie avait été en danger « sur la place de Grève; » quant à la garde nationale, dont il promettait l'appui au roi, elle avait aussi contraint son chef à partir, et l'on peut voir, par l'arrêté de la Commune, c'est-à-dire de la première autorité civile, de la municipalité, et, dans le fait, du gouvernement de Paris, que celte municipalité, ce gouvernement venait aussi
menaces et de celles des gardes-françaises, tandis qu on saisissait la bride de son cheval pour l'entraîner, ne partit que lorsqu'il fut parvenu, dans ce tumulte, à faire rendre par la Commune, à laquelle il fit connaître sa position, un arrêté ainsi conçu : « \u les circonstances et le désir du peuple, et sur la représentation faite par le cornmandant général qu'il était impossible de s'y refuser, rassemblée des représentants de la Commune autorise monsieur le commandant général de la garde nationale et même lui ordonne de se transporter à Versailles. Elle, lui recommande la sûreté de la ville, et, pour le surplus, elle s'en rapporte à sa prudence. »
d'obéir 5 rinsurreclion, parce que, disait Tarrêlé de la Commune, il était impossible de s'y refuser.
Celait évidemment un autre 14 juillet, plus qu'un 14 juillet; d'abord, on avait pris la Bastille, point de mire qu'on avait montré à l'insurreclion, et sur lequel on avait visé le pouvoir comme la poupée du tir qu'il s'agit de briser; maintenant, on allait prendre le roi.
On s'explique facilement cette logique révolutionnaire. Des historiens, qui étaient près des événements^ comme Droz, pensent qu'il y avait un complot pour donner la lieutenance générale du royaume au duc d'Orléans, et que Danton ainsi que Santerre « étaient secrètement unis aux commensaux de ce prince ^ » 11 en donne comme preuve le témoignage de la Fayette.
Cette lieutenance générale, situation provisoire, aurait
* Droz, Histoire du règne de Louis XVI, t. III, p. 21.
On remarque en effet le passage suivant dans les Mémoires de la Fayette : k Un jour (c'était peu après le 14 juillet), en passant à cheval près du district des Cordeliers, ce général fut invité à s'y rendre. L'assemblée était nombreuse, une partie de la salle pleine de gardesfrançaises. Après les applaudissements ordinaires, le fameux Danton, président et orateur de la séance, informa la Fayette que, pour récompenser le patriotisme des braves gardes -françaises, le district avait arrêté de demander qu'on rétablît leur régiment, et qu'on en donnât le commandement au premier prince du sang, le duc d'O?'léans. On ne doutait pas, disait-il, de l'assentiment du commandant général à un projet si patriotique. Le tout accompagné des compliments du président et des acclamations de l'assemblée.
« La Fayette se trouvait pris au piège. Son exorde fut très-précautionné ; mais il parvint graduellement à dégoûter du projet les citoyens et les gardes-françaises eux-mêmes. Le complot, qui avait ses racines ailleurs, fut complètement déjoué. » (Mémoires de la Fayette, t. Il, p. 272.)
Mais, comme le fait observer Droz avec raison, le projet de a s'emparer du roi, de Tamener et de le retenir dans la capitale, était celui
élé le résultat de la fuite du roi et de sa famille, qu'on espérait amener par Tinvasion de Versailles.
Quoi qu'il en fût, il est facile de voir que des révolutionnaires comme Dantoji et Santerre, comme les hommes dont la parole avait le plus d'influence au district des Cordeliers, voulaient un chef du pouvoir, quelque amoindri, quelque faible que fût ce pouvoir, qui leur appartint el dont ils pussent se servir à l'occasion.
Ils s'effrayaient du lambeau de manteau royal qui restait à Louis XVI, et de cette couronne qu'ils n'avaient pu encore lui arracher de la tête : un lieutenant général à eux leur aurait convenu, c'eût été déjà un interrègne, une lacune de royauté, et, quelles que fussent alors leurs idées sur la forme du gouvernement, leur domination personnelle.
Mais, si le roi ne prenait pas la fuite, s'il restait, en l'amenant à Paris on obtiendrait le même résultat en définitive, seulement il faudrait mettre plus de temps peut-être pour user, dans une phase révolutionnaire nou velle, tout ce qui, dans les cœurs, dans les traditions mêmes et les habitudes d'esprit, pouvait rester encore aux classes populaires elles-mêmes de respect et d'attachement pour l'ancienne monarchie et la personne royale, pour triompher enfin dans la guerre déclarée au passé. La fiiite du roi, que les politiques révolutionnaires auraient voulu provoquer, pour que la place du pouvoir restât vide, coupait court, il est vrai, à une telle situation, et, au lieu du prince qui subissait l'insurrection, elle pou-
qui offrait le plus de moyens pour réunir de nombreux partisans; il était le seul dont on osât parler hautement ; il était le moins compliqué et le plus propre à flatter Torgueil de la populace souve^ raine. » (Droz, t. III, p. *21 et 22.)
tt4 ClAMIRE TIL
¥ail donner on roi de rînsorreclion ; produire immédiatement wi état de choses où non-seolement la gauche de l'Assemblée, mais eelle des faubourgs l'emportât, où Santerre, comme chef de la garde nationale, remplaçât la Fayette, et où, dans une assemblée nouvelle, car on demandait alors la dissolution de la Constituante, qu*on avait accusé le pouvoir de vouloir dissoudre % Danton s'emparât du rôle de Jlirabeau.
Ce complot, qui laissait entrevoir, dans une perspective plus rapprochée, la chute même du pouvoir royal et qui atteste Timpatience révolutionnaire, ne changeait rien du reste, nous l'avons déjà fait observer, au résultat, qui paraissait ne pouvoir être, dans la voie où Ton marchait, que la victoire de la révolution extrême.
Quel serait le caractère de cette révolution si pressée de s*af&rmer elle-même et de supprimer tout le passé pour créer un pouvoir nouveau qui lui appartiendrait exclusivement?
11 faut étudier à Versailles, pendant les journées d'octobre, la manière dont cette situation se développe.
Plus d'un épisode d'un même mouvement a dû caractériser ces journées; ce* qui importe surtout, c'est de ramener les effets à la cause principale qui les a produits.
On a vu quelles étaient, à part quelques exceptions, les dispositions des femmes qui avaient envahi l'Assemblée *.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur celles des
* Marat la réclamait dans VAmi du Peuple (ii- 9 à 17). On dira que la presse, faite comme la faisait Marat, était quelque chose d'exceptionnel; mais quel était donc le temps où Ton donnait ainsi, dans la presse, la parole à Marat?
* M. de Barante dit que • au moment où Maillard menaçait au nom
hommes qui les avaient accompagnées, sur le désordre qu'ils commencèrent à répandre dans Versailles, sur les insultes et les actes d'agression auxquels la place d'Armes les vit se livrer conlre les gardes du corps qu'ils y avaient trouvés rangés en bataille *.
C'est ainsi que toujours s'engagent les luttes avec les troupes.
Au moment où commençaient les journées de juillet 1850, à chaque petite ruelle qui donnait dans la rue Saint-Denis, des pierres étaient jetées à la garde royale, qui parcourait celte rue. L'émeute s'essaye toujours avant d'éclater, mais c'était à autre chose encore que s'essayaient les bandits, ou, si l'on aime mieux, les brigands de la démagogie venus ce jour-là à Versailles.
Au milieu des efforts que les femmes arrivées de Paris faisaient pour détourner la troupe de son devoir, et devant la résistance d'hommes qui, étrangers à l'armée, s'étaient mêlés aux rangs de celle Iroupe cl refusaient d'en sortir, une collision s'engagea ; un officier des gardes du corps, M. de Savonières, fut blessé au moment où il poursuivait à coups de plat de sabre un de ces perturbateurs '. »
du peuple d'une terrible effusion de sang, dénonçait les ennemis de la nation, les femmes vociféraient des outrages contre la reine. • (Notice sur M. de Saint-Priest, p. cxxi.)
• « Il était environ trois heures lorsqu'on commença à apercevoir dansTavenue Tavant-garde des femmes de Pai*is » — «Trois cents gardes du corps, ceux de Monsieur et du comte d'Artois, le réçiiment de Flandre, les chasseurs des Trois-Évêchés, plusieurs compagnies de la garde nationale, étaient venus se ranger en bataille sur la place d'Armes ; le comte d'Estaing fut investi du commandement de Versailles. » (Histoire de la Révolution, par M. deConny, t. I, p, 359*)
' Notice sur M. le comte de Saint-Priesty par M. de Baranle»
p. CXXIII.
ËQ ce moment, des gardes nationaux de Versailles tirèrent sur lui; M. de Savonières mourut quelque temps après de sa blessure.
Certes, M. de Savonières était parfaitement dans son droit, et il n'est pas d'officier qui, surtout dans des circonstances aussi graves, tolérerait une telle perturbation de toute discipline militaire, et l'introduction d'émeutiers dans les rangs. Il est vrai que celui dont M. de Savonières exigeait l'expulsion portait l'uniforme de la garde nationale de Paris, comme si cet uniforme avait dû protéger le désordre.
Mais ce qui nous frappe ici, c'est le parti desémeutiers pris par la garde nationale de Versailles, et un meurtre commis par des hommes de cette garde sur la personne d'un officier de l'armée.
Rabaut Saint-Élienne n a pas caché ^ la facilité avec
* Rabaut Saint-Élienne raconte le fait à peu près comme M. de Barante, et y ajoute même quelques détails : « On avait rassemblé autour du château, » dit-il, • les forces militaires de Versailles. Le roi, qui revenait de la chasse et qui n'entendait parler que de femmes, avait défendu de tirer. Cependant le tumulte élait grand de toutes ces bandes attroupées ou dispersées, voltigeant et changeant à tout moment de mouvements et de formes : Parisiens, Versaillais, hommes, femmes, gardes nationales, c'était une confusion en deçà de la grille. On dit que le sieur Brunont, soldat parisien, voulant s'avancer vers la grille, fut repoussé par les gardes du corps, et que M. de Savonières et deux autres le poursuivirent le sabre à la main, et que M. de Savonières, ayant reçu un coup de fusil, ce fut le signal de la haine des gardes du roi et des gardes nationales de Versailles; celles-ci tirèrent plusieurs coups sur les gardes du roi qui se retiraient. Malheureusement encore, au moment où une députation de gardes du roi, sans armes, portait une lettre d'honnêtetés à la garde nationale de Versailles, il partit une salve de coups de fusil. La garde nationale se crut trahie, et, la fureur s'emparant des esprits,
laquelle la garde nationale, dans cette brûlante atmosphère qu'elle respirait, était entraînée du côté de Témeute. Certes, une telle situation n'était pas naturelle, et n'avait rien que de très-contraire aux intérêts d'ordre qui sont ceux-là mêmes de la bourgeoisie; mais n'y a-t41 pas en 89 une situation qui domine les hommes et leurs intérêts? Avant tout, ne tient-on pas en suspicion les gardes du roi, et quiconque porte l'uniforme de la garde nationale peut-il mal faire? On regrette de penser que les premiers coups de fusil contre les gardes du corps soient ainsi partis, à Versailles, des rangs même de la garde nationale de cette ville, situation d'ailleurs, que les perturbateurs, qui voulaient se mêler de force à la troupe, étaient sans doute heureux de provoquer! . r
Ainsi les dispositions des bandes dont la multitude effrayait cette ville, se trouvaient dans un triste rapport, à l'égard de la garde du roi, avec celles mêmes de la garde nationale de Versailles.
Telle était la situation avant que le général la Fayette n'arrivât de Paris * .
Ce, qui ressort des faits que nous venons de relater, c'estnque l'agression ne venait pas des troupes qui en-
on charge les fusils, on braque les canons... » (Rabaut Sainl-Étienne, Précis historique de la Révolution, p. 239, 240 et 241.)
* Au moment ou M. de Savoniéres venait de tomber, M de Barante dit (p. cxxin de la f^otice sur le comte de Saint-Priesl) que « le comle d'Estaing, pour éviter une collision, ordonna aux gardes du corps de rentrer à leur quartier, qu'ils le trouvèrent envahi par la populace et livré au pillage; qu'ils revinrent prendre leur position; et, comme on leur tirait des coups de (mil, qu'ils furent postés dans Tintérieur de la cour, derrière la grille, qu'ils tenaient fermée. »
Certes, de ce côté il n'y avait point de provocation.
touraient le roi, et qu'on faisait tout, au contraire, de ce côlé, pourTéviter.
Il est bien important aussi, pour comprendre les journées d'octobre, d'assister aux dernières délibérations du conseil du roi, avant l'arrivée de la Fayelte.
Xa Notice dont M. de Baranle est Tauteur offre des renseignements précieux à cet égard.
On se souvient du premier projet que M. de Saint- Priest avait soumis au roi, et qui avait été rejeté, celui de lenir tête à Tinsurrection * et de lui barrer le chemin de Versailles.
On a vu que Necker, toujours confiant dans les sentiments populaires, sur lesquels il croyait, sans doute, pouvoir encore exercer une grande influence, avait soutenu l'avis, qui, du reste, était en harmonie avec les dispositions du roi, celui d'éviter, avant tout, la guerre civile et l'effusion du sang, qui pouvaient être le résultat d'une résistance au soulèvement, dont le but était d'amener le roi à Paris et de l'y retenir.
Nous avons opposé, en cette circonstance, les conseils de M. de Saint-Priest, homme pratique, envisageant les affaires d'État à un point de vue positif, à ceux de Necker, encore utopiste, malgré les leçons qu'il avait reçues en politique et en finance, malgré la ruine de toutes ses espérances constitutionnelles, à laquelle il venait d'assister, avec les Mounier, les Lally-ToUendal et les Bergasse, lui le partisan du système représentatif de l'Angleterre : nous croyons que le contraste qui existait entre les opinions de ces deux hommes, membres du même ministère,
* La plupart des historiens de la Révolution ont ignoré ce projet, la Notice de M. de Barante n'ayant paru qu'en 1845.