‹ Nouvelle histoire de la révolution de 1789 (volume 3)Chapitre 75 sur 183 · LE GOUTE D'ESTAING · texte numérisé non relu

LE GOUTE D'ESTAING

comme nous Tavons déjà dit, résume très-clairement la situation qui s'agite.

Le roi et Necker ne sont pas les seuls qui pensent encore ainsi, surtout avant que les journées d'octobre ne soient arrivées à leur conclusion , avant les scènes du château de Versailles.

On vit le général d'Estaing, qui s'était distingué dans des guerres lointaines, rester dans l'inaction la plus complète devant le pillage du quartier des gardes du corps par la populace et des coups de fusil qu'on leur tirait, quoiqu'il eût le commandement en chef des forces militaires de Versailles.

Un fait qui caractérise bien les circonstances et l'état des esprits, eut lieu en ce moment, et nous croyons ne pouvoir mieux faire que de citer ici M. de Barante: « Le roi, dit-il, était descendu dans la cour, il s'entretenait avec M. d'Estaing, à qui M. de Saint-Priest, surpris et indigné d'une telle inaction, adressa la parole, lui demandant comment, en de telles circonstances, il n'employait pas les forces mises à sa disposition. — « Je prends les « ordres du roi, » répondit le comte d'Estaing. Le roi gardait le silence. — « Quand le roi ne donne pas d'or- « dres, continua M. de Saint-Priest, un général ne doit a prendre conseil que de la situation, et commander les « mouvements nécessaires. » Le roi persista à se taire *. »

Quelle était donc cette situation qui paralysait ainsi non pas le courage, mais la volonté du comte d'Estaing, homme de guerre qui, cependant, avait fait ses preuves dans l'Inde et à la Grenade?

Il n'y avait pas alors qu'une situation, il y en avait deux.

* Notice sur M. le comte de Saint-Priest, p. cxxin.

Il y avait celle que voyait paifaitement M. de Saint- Priest et qu il appréciait, nous Tavons dit, en politique pratique habitué aux grandes aflaires, en homme qui a servi aussi et qui a la décision et l'énergie de Thomme d'épée, Tesprit militaire.

Les idées nouvelles ne l'avaient pas gagsé lui, et ne l'avaient pas désarmé. Sans doute il croyait à l'utilité de certaines réformes, il faisait partie d'un cabinet qui était en harmonie avec les constitutionnels de l'Assemblée; mais l'autorité était pour lui l'autorité, et il ne comprenait pas qu'on laissât à TinsuiTection le droit d'attaquer les troupes royales sans répondre aux coups de fusil par des coups de fusil : il était assurément dans le irrai.

Mais il y avait une autre situation que la situation normale, c'était celle qu'un historien contemporain ^ a trèsbien indiquée en disant, un peu avant le 14 juillet, que la force de l'Assemblée, qui, à cette époque, avait commencé la lutle avec le pouvoir royal en se déclarant souveraine et constituante, était dans l'opinion qui la soutenait. Or celte opinion était le mouvement même des idées sorties de tout le dix-huitième siècle qui s'achevait alors.

La force de l'Assemblée, dit Beaulieu, était « une effrayante unanimité. » Qu'il y eût exagération dans ces paroles, elles n'en sont pas moins remarquables.

Certes, c était une grande faute de rendre son épée, comme le faisait le comte d'Ëstaing en ce moment, et, comme le lui disait noblement M. de Saint-Priest, il n'y a qu'une règle pour un général. Parce qu'il y a\ait une puissance extraordinaire dans cette opinion, qui entraînait tant d'intelligences, qui parlait à celle du roi, à celle

* Beaulieu, I" vol., p. 338 de son Histoire de la Révolution.

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