ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES
exaltés que les autres^^ et éveillés plus tôt qu'eux^ pénétrèrent dans le château, pour tuer la reine; ce qui est certain et reconnu par tout le monde, c est leur but; mais la manière dont chaque historien plus ou moins favorable à la Révolution, au lieu de considérer le fait en lui-même, cherche à Tamoindrir et surtout à en atténuer les circonstances, offre une étude curieuse qui tient certes à rhistoire de la Révolution elle-même et à la juste appréciation qu'il importe d'en présenter ici.
Plût à Dieu que les questions fussent aussi simples que la plupart. des historiens ont voulu le penser, qu'ils ont pu le faire croire à leurs lecleurs, et que des circonstances comme celles qui ont mis leur empreinte sur les 5 et 6 octobre n'eussent été que des accidents malheureux mais isolés, sans aucun rapport direct avec la Révolution elle-même 1 Plût à Dieu que la question de cette révolution eût été assez nette et assez simple pour qu'on pût la régler aussi vite que l'Assemblée constituante vota elle-même la Constitution !
Rabaut Saint-Étienne est plus explicite que M. Mignet, qui, en raison de son âge, n'a rien vu naturellement, tandis que Rabaut Saint-Étienne, membre de TAssemblée, était à Versailles, et dit « que les brigands^ les mêmes qui proféraient mille imprécations contre la reine*, et qui, dans la nuit, s'étaient tenus rassemblés en divers pelotons, ou dans la salle même de l'Assemblée (il paraît qu'ils n'avaient pas eu à s'éveiller, comme le croit M. Mignet,) laquelle avait été forcée de céder la place à la multitude^ s*avancèrent vers le château'. »
* Histoire de la Révolution^ par M. Mignet, 1. 1, p. 171.
* Voir plus haut.
5 Précis historique, p. 245.
30î CHAPITRE Vil.
Ainsi c'est une multitude^ celle qui a bivaqué la nuit dans i*Asscmblée, qui lui a fait céder la place, c'est la même qui attaque le château ; et, en effet, est-il supposable que quelques hommes eussent osé le faire?
Qu'on les appelle « brigands, » comme Rabaut Saint- Étienne, ou a hommes du peuple, i» comme M. Mignet, peu importe, ce sont les mêmes hommes qui ont fait irruption dans TAssemblée avec « des femmes de la rue, » pour parler comme M. de Barante, qui, d'après Rabaut Saint-Etienne, adversaire déclaré de l'ancien régime, « ayant trouvé des passages mal fermés, inondèrent les cours. »
Le caractère de l'agression et son but ne sont ainsi que trop bien établis.
Rabaut Saint-Étienne ne dit aucunement qu'on eût refusé à la garde nationale de Paris, comme le prétend M. Mignet, les postes intérieurs; nous n'avons trouvé aucune trace de ce refus. Il serait plus logique, ce nous semble, de reconnaître avec M. de Barante qu'on ne pouvait les lui offrir K Cette garde nationale ne venaitelle pas à Versailles avec la pensée d'exercer sur le roi une pression, et de l'amener de force à Paris? Son commandant général n'en avait-il pas prévenu, depuis longtemps déjà, le ministre de l'intérieur, n'était-ce point pour cela et à cause de l'agitation parisienne que la municipalité de Versailles avait elle-même consenti à ce qu'on appelât le régiment de Flandres ?Xa garde nationale de Paris n'avait-elle pas fait partie évidemment de celle levée en masse de l'émeute qui poussait hommes et femmes sur Versailles? La commune de
* Voir la Notice sur M. de Saint-Priest,
stunat; EL rusmc a. : ^- ■
SDL !3e£
1 nanrp: -i. JirTii- ^^v^. .-
I If aan.— r^^.
«1 JXi-
M. de Baranle, dans sa préférence exclusive pour le gouvernement de 1830, perd toute impartialité dès qu'il s'agit de l'ancienne monarchie et des royalistes*; mais il n hésite pas à déclarer que M. de la Fayette n'avait pu ni demander j ni offrir de se charger de la garde intérieure du château, parce que cette proposition eût semblé une exi-
* II s'exprime ainsi en parlant de M. de Saint-Priest, auquel il veut se montrer aussi favorable que possible : « Cependant il (M. de Saint- Priest) eut sa petite part dans les compliments qui furent adressés à M. Necker ; on parla du ministre patriote qui avait partagé sa disgrâce et qui était invariablement attaché aux mêmes principes *. L'orateur avait assurément mal choisi le texte de ses éloges : M. de Saint- Priest n'appartenait point au parti qui se nommait patriote. Ses affections, ses habitudes, ses idées, le rattachaient bien plutôt à Tordre de choses qui venait d'être renversé. Un bon gouvernement et la réforme de quelques abus, telle eût été la mesure de ses vœux. Toutefois, il était homme de sens ; il savait se rendre compte de ce qui était possible; il voyait les difficultés et les dangers de la situation. Son esprit calme et pratique cherchait toujours, en chaque circonstance, la détermination la plus utile et la moins périlleuse. C'était de la sorte qu'il s'était trouvé conduit à une position peu conforme à ses opinions et à ses amitiés. Il avait marché devant lui dans la ligne du devoir et de la raison, et elle Tavait amené dans les rangs opposés à son véritable parti. C'est que ce parti rCa jamais pu conserver dans ses rangs ceux de ses amis qui ont voulu garder quelque sagesse et quelque prudence. »
On ne peut pas condamner plus durement un parti tout entier; peut-être les opinions d'un esprit comme celui de M. de Barante, sans cesser d'être rigoureuses, ce qui est souvent le devoir de l'historien, sont-elles moins absolues aujourd'hui ; car tous les partis successivement renversés par une même révolution doivent éprouver aujourd'hui, les uns pour les autres, une mutuelle indulgence. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en 1845 il n'y avait pas de témoignage plus croyable que celui de M. de Barante, quand il appréciait des circonstances où évidemment, d'après lui, le gouvernement royal n'avait pu avoir tort.
* Ceci avait lieu à l'Hôtel de Ville, lorsque Necker, après le 14 juillet, venait d'être rappelé au pouvoir avec ses anciens collègues.