SIRE, VOUS ÊTES PRISONNIER
Ce n'est pas encore ce que nous avons à examiner en ce moment.
Dans le dernier conseil des ministres réunis à Versailles, au-dessus de Tinsurrection qui interpelle l'ancien pouvoir et lui enjoint de la suivre, le membre de ce conseil qui a déjà donné au roi le seul avis politique applicable à de telles circonstances, sans que cet avis assurément, il ne Tespérait pas lui-même, eût pu transformer aussitôt la situation et sauver le gouvernement royal par une de ces péripéties subites qui changent quelquefois l'avenir des nations, vient encore lui dire le vrai mot, le mol de la situation : au roi, qui, par des raisons bien faciles à comprendre, balance, en ce moment, sur le parti à prendre, sur ce départ pour Paris qu'exige hautement le peuple insurgé, M. de Saint -Priest dit tout dans cette parole triste mais convaincue : « Sire, vous êtes prisonnier et il faut subir la loi qui vous est imposée ^ »
C'est qu'il y avait longtemps déjà que le roi était prisonnier, non pas de ces femmes de la rue ivres, qui venaient d'insulter l'Assemblée avant de vociférer contre la royauté, non pas de la populace furieuse de Paris, des assassins des gardes du corps, qui avaient manqué bien involontairement de tuer la reine, mais prisonnier des idées nouvelles qui le livraient en ce moment, et dont cette populace n'était que l'escorte. Cette escorte était au bas de ce balcon, où comparaissait le pouvoir, et, par le fait, ne réclamait-elle pas autant M. de la Fayette, commandant général de ces idées plutôt que de la garde na-
« M. deBarante, Notice sur M. de Saint-Priest, p. cxxxi.
tionale, autant TAssemblée qui les avait proclamées, que la rovaulé elle-même?
Qui dira que nous ne sommes pas ici Torgane de la logique même de la situation ?
Tout cela était dans ce mot : « Vous êtes prisonnier, sire. »
Ce mol va être, pour le pouvoir royal, jusqu'au Temple, jusqu'à l'échafaud de la place Louis XV, toujours celui de la situation. Il le sera peut-être plus longtemps encore.
Le prisonnier, malgré la résignation extraordinaire du roi, dont il avait déjà donné des preuves au 14 juillet, malgré sa résolution de ne pas faire la guerre civile, de ne pas permettre que le sang fût versé pour sa querelle \ malgré ses courtes espérances et ses restes d'illusions cherchera plus tard cependant à s'échapper; car, nous Tavons vu, le roi avait lui-même espéré, beaucoup espéré de son siècle, et ce fut une des grandes causes de ses concessions, de ses sacrifices volontairement offerts. Pourquoi donc s'effoicera-t-il de fuir ces Tuileries qui, après les scènes sanglantes de Versailles, vont devenir une prison en attendant le Temple? C'est que, de •plus en plus, il reconnaîtra la vérité du mot que lui disait, le 6 octobre, un fidèle ministre. Serait-ce donc au pouvoir désormais, dans la personne du roi Louis XVI, que M. de Saint-Priest aurait dit : « Vous êtes prisonnier. »
Ce mot serait-il la formule d'une situation de lutte, qui, dans le monde des idées et des faits s* est toujours agitée et débattue depuis, quand elle ne s'agitait pas et ne se débattait pas dans le monde des faits, d'une situation qui devait durer, et qu'un autre mot, celui de
* Paroles du roi.
LE POUVOIR. 3i7
M. de Talleyrand, répondant à celui de M. de Saint- Priest a formulée ainsi : « La Révolution qui dure encore.»
Une blessure, celle du pouvoir, se serait-elle ouverte en ce moment, qui depuis a toujours saigné, et qui, fermée, en apparence, plus d'une fois, s'est toujours rouverte depuis?
Nous ne voulons pas anticiper ici sur la suite des événements, sur la suite et la conclusion de ce livre, mais à mesure que les questions se posent ou plutôt se dressent devant nous, nous devons les signaler.
Ce qu'il y a de certain, ce que reconnaissent les historiens de toute opinion, c'est qu'alors un problème était posé, devant lequel il n'est pas d'intelligence qui ne doive s'arrêter.
Dans une monarchie, qu'avaient formée tant de grands rois et de grands ministres, dans la monarchie de Louis le Gros et de Suger, de Richelieu et de Louis XFV, ce problème était évidemment celui d'un pouvoir exécutifs comme on appelait alors la royauté, désormais soumis et subordonné, instrument d'un état de choses nouveau.
Exécutif? Qu'allait-il, que pourrait-il exécuter? Obéissant n'aurait-il pas été plus vrai.
C'est ainsi que les questions se pressent de plus en plus, dans celte histoire, à la suite des questions.
On n'est pas surpris que M. de Harante, qui a été une si gi'ande partie de sa vie mêlé aux affaires publiques, caractérise en ces termes « douloureuse agonie * » l'hésitation du roi en présence de la situation que venaient de caractériser, d'une manière si frappante, les paroles de son ministre par ce mot de prisonnier.
* Notice sur M, de Saint-Priest, p. cxxxn
Le roi se décida enfin.
Ce fut alors qu'en présence des « vociférations et des gestes féroces* » qui s'étaient ijaêlés au nom injurié de la reine, après avoir annoncé à la multitude que le roi allait venir à Paris', M. de la Fayette offrit à la reine de se présenter avec elle au balcon, et qu'il baisa la main de la princesse au milieu du tumulte et des cris ', auxquels succédèrent tout à coup ces acclamations : « Vive la reinel vive le général 1 »
C'est en ce moment aussi que le roi dit à M. de la Fayette : « Maintenant, que pourriez-vous faire pour mes gardes*? »
M. de la Fayette, on le sait, donna sa cocarde à l'un des gardes du corps et l'embrassa; des cris de « vive la Fayette! vivent les gardes du corps! » répondirent aussi à cette démonstration qui élait comme un traité conclu avec le bon plaisir de la multitude, pour qu'au moins les gardes du corps eussent la vie sauve, au moment où le roi allait subir la volonté populaire en allant résider à Paris sur l'ordre que l'insurrection venait de lui en intimer.
Le consentement du roi, exprimé par un signe de tête
* Notice sur M. de Saint-Priest, p. cxxxii. « Ibid.
^ Ibid.
* Certes, au point de vue politique, ce langage n*eût pas été celui du roi, et M. de Sainl-Priest lui avait donné le seul conseil à suivre; mais le moment en était passé. Nous ne voulons pas revenir ici sur la situation extraordinaire où le roi était engagé depuis longtemps, et dont les amis de la Révolution, telle qu ils la comprenaient et la voulaient, n'avaient certes pas à se plaindre.
Quelques instants avant la résolution dernière du roi, la reine dit à M. de Saint-Priest : a Ah! monsieur de Saint-Priest, pourquoi ne sommes-nous point partis hier au soir? — Ce n'est pas ma faute, répondit-il. — Je le sais bien, » reprit-elle