CONVOI DU POUVOIR
affirmatif en réponse aux cris qui demandaient le départ de la famille royale, fut aussi le signal d'acclamations qui ratifièrent ce court traité avec la multitude.
Nous ne décrirons pas ici dans tous ses détails le voyage du pouvoir prisonnier, suivant le mot si vrai de M. de Saint-Priest, à la suite de Tinsurrection victorieuse : les têtes des gardes du corps étaient portées en tête du cortège, ou plutôt de la cohue d'hommes et de femmes des faubourgs qui menaient la famille royale à Paris, au milieu de commentaires, dont les historiens ont rapporté les plus grossiers, ceux-ci entre autres . « Nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ^ » C'est ainsi qu'on désignait le roi, la reine et le Dauphin.
Ce convoi du pouvoir royal dura longtemps : on était parti de Versailles à une heure de l'après-midi, il était neuf heures dii soir environ quand on arriva aux Tuileries.
Le roi avait d'abord été conduit à l'Hôtel de Ville, où il avait dû déclarer qu'il venait à Paris de sa libre volonté.
Quand on cherche la véritable cause des journées des 5 et 6 octobre, nous voulons dire la cause principale, sans entrer dans les manœuvres de tel ou tel parti de la Révolution qui a pu y contribuer, on n'a qu'à suivre le mouvement des idées et la logique des faits, de la nuit du 4 août à ces journées, et pour peu qu'on remonté un mois environ plus haut, du 14 juillet et des scènes de l'Hôtel de Ville de Paris à celles du château de Versailles.
* Précis de la Révolution française, par Rabaut Saint-Étienne, p. 247.
Comme le fait observer Rabaut Saint-Étienne, les femmes qui parlaient ainsi « étaient persuadées que Tabondance allait renaître et la famine cesser par la présence du roi. » C'était, du moins, un des prétextes de rinsurrection.
Nous n'avons pas à revenir sur ce que nous avons déjà dit à cet égard; mais il y a un point très-important à signaler dans les journées d'octobre, pour donner à une telle situation tout son caractère, c'est Tattitude de l'Assemblée dans ces journées, et le résultat qu'elles ont eu pour l'Assemblée elle-même.
On a vu comment la multitude en avait agi avec l'Assemblée, dont la salle lui avait servi de bivouac pendant la nuit qui venait de s'écouler avant l'attaque du château et les meurtres qui l'avaient ensanglanté; dans la matinée, le roi, quand le départ pour Paris n'était pas encore arrêté, aurait voulu que l'Assemblée se réunît autour de lui pour obtenir de ce peuple ameuté, le respect que la royauté ne lui inspirait plus. Sous l'influence de Mirabeau, à laquelle la majorité de l'Assemblée qui n'avait su ou pu faire elle-même respecter sa propre dignité, était sans doute disposée à céder, la demande du roi, présentée par quelques députés, fut repoussée, Mirabeau alléguant « qu'il ne serait pas de la dignité de l'Assemblée de siéger au château. » C'est alors que Monnier lui lit cette réponse : « Notre dignité consiste à remplir notre devoir. » Une simple députation fut envoyée au roi.
On se rappelle les menaces auxquelles l'Assemblée avait déjà été en butte pendant la discussion du vetOj elle venait elie-même de recevoir la visite de a la populace souveraine ^ » D'un côté, il y avait dans son sein un parti avancé, comme on dirait aujourd'hui, qui ne croyait pas le moment venu d'arrêter le mouvement révolutionnaire, sans parler des députés qui devaient bientôt Ten-
* Une femme s'était emparée du fauteuil du président après Tinvasion de la salle des séances.
courager comme Robespierre et les hommes de sa couleur ; d'un autre côté, il y avait ces députés qu'on a déjà entendus, à l'occasion de la discussion du veto, exprimer leurs vives appréhensions*.
Cela explique assez la majorité qu'obtint l'avis de Mii*abeau.
Que voulait-il lui-même ? On n'a pas oublié que Mirabeau, dans cette discussion précisément, n'avait point hésité à défendre en principe l'autorité royale, que jusque-là il avait abandonnée, de fait, dans les circonstances les plus critiques.
Ceux-là peuvent s'étendre longuement sur les idées et les plans de Mirabeau , qui penseraient qu'un homme pouvait, avec son seul génie, diriger et arrêter, précisément au point qu'il lui aurait convenu, une révolution comme la Révolution de 89.
Que voulait faire Mirabeau au milieu de telles circonstances? De la politique pure et simple.
Merveilleux orateur, ami, au fond, du pouvoir dès qu'il pourrait l'exercer, et travaillant à devenir le ministre de cette nouvelle royauté qu'il s'agissait d'instituer, celle de 89, il spéculait encore sur les circonstances les plus extraordinaires, comme s'il avait pu s'en servir régulièrement, et il embrassait l'arbre presque déraciné du pouvoir, chancelant sur un sol mobile, avec ses branches dépouillées, comme s'il n'avait pas été déjà frappé par la foudre révolutionnaire ! On voit, dans nos fêtes publiques, ce màt au haut duquel est le prix du vainqueur; le pouvoir a été ce prix depuis 89 : combien ont-glissé avant de l'atteindre, ou après l'avoir uttaint!
Voir plus haut.
3i2 CHAPITRE VU.
Mirabeau, et l'on hésite à tracer quelques porli^its des acteurs de la Révolution, quand on pense qu'ils ne Tout point faite, mais qu'elle les a faits, appartenant à la noblesse de province et issu d'une ancienne famille d'Italie \ était le Coriolan du dix-huitième siècle. Il voulait se faire dans une révolution, dont le drame parlait à son génie, la plus grande place possible, quoiqu'il n'ait pas tardé à juger par lui-môme combien l'entreprise était diftîcile, sans espoir môme de succès*.
Une jeunesse orageuse, comme on Ta dit bien souvent, et les passions qui avaient exalté son intelligence, l'avaient préparé à d'autres passions, à d'autres luttes. Repoussé par la noblesse, qui n'avait pas voulu admettre sa candidature au moment des élections, accueilli et nommé par le tiers, il en avait d'abord adopté et saisi les idées, dans une certaine mesure cependant, celle qui lui semblait compatible avec une organisation politique où Mirabeau serait premier ministre, où il y aurait assez de rèvolu-
* La famille de Riquetti.
* C'était sur la proposition de Sieyés le théoricien que le tiers s'était déclaré Assemblée nationale, le 17 juin 1789. Mirabeau, trés-opposé au fond à ce vote, s'était exprimé ainsi, dés Torigine, dans une lettre au major Mamillon, sur la portée d'une telle décision : t Si, ce que je ne crois pas possible, le roi donnait sa sanction au nouveau titre que nous nous sommes arrogé, il resterait vrai que les députés du tiers ont joué le royaume au trente et quarante, tandis que je le disputais à une partie d'échecs où j'étais le plus fort*. »
Plus tard, en 1791, Mirabeau écrivait à un de ses amis, Dumont, qui se rendait à Genève : « Je mourrai à la peine... Ah! mon ami, que nous avions raison quand nous avons voulu, dans les commencements, empêcher les communes de se déclarer Assemblée nationale! c'est là l'origine du mal. » (Souvefiirs sur Mirabeau, par Dûment, p. 507.) Mirabeau ne sera pas le seul qui jugera ainsi la Révolution.
* Lfttre du comte de Mirabeau à un de ses amis d'Allemagne.
tion pour qu'il gouvernât la France, pas assez pour que le pouvoir lui échappât.
Comme tous les ambitieux, il est à rafîût des circonstances, et là où il trouve de la force, partout où il croit la voir, il cherche à la ramasser, dût-il beaucoup se baisser.
C'est ce qui explique sa conduite aux 5 et 6 octobre, et l'abandon qu'il parait faire de la royauté, pour ne pas compromettre l'Assemblée, qu'il regarde comme moins ébranlée, avec celte royauté prisonnière telle que M. de Saint-Priest vient de la caractériser.
Dès qu'il est décidé cependant que le roi et la famille royale vont se rendre à Paris, Mirabeau propose un décret qui est immédiatement adopté, par lequel l'Assemblée se déclare inséparable du roi et conserve, autant qu'elle peut, la prééminence que les événements lui ont donnée, tout en se mettant à la suite de l'insurrection qui emmène le roi captif, comme déjà elle avait accepté et sanctionné le mouvement du 14 juillet. Quoique Mirabeau eût été presque toujours jusque-là un homme d'opposition, il espère encore en ce moment dans l'avenir du pouvoir, tandis que les amis de Necker et Necker luimême en auront bientôt désespéré.
. Il y a, dans l'histoire de la Révolution, une suite de découragements bien remarquables.
On peut indiquer celui de tel ou tel personnage plus ou moins important, comme nous en avons déjà eu Toccasion pour Sieyès; mais, après les 5 et 6 octobre, c est plus qu'un homme qui meurt à la peine^ comme le dira Mirabeau en 1790, c'est tout un système, c'est tout un parti, celui qui voulait, avec les idées de 89, avec cette Assemblée qui s'était déclarée nationale, contrairement à
524 CHAFITIIE TH.
Topinion de Mirabeau, fonder en France le gouvernement représentatif de l'Angleterre .
On s est contenté jusqu'à présent de constater, dans la plupart des histoires de la Révolution, la défaite de la royauté dans les journées d'octobre; on ne s'est guère arrêté à la défaite du gouvernement représentatif des deux Chambres, déjà battu dans la discussion législative, qui venait de précéder la nouvelle insurrection, aujourd'hui, dans la personne de ses partisans les plus éminents et les plus dévoués, fuyant l'Assemblée, envahie par l'émeute et réduite à suivre, dans Paris, un roi captif, à peu près aussi impuissante que lui, et courbée sous le même joug.
C'est ici que les faits ont une importance à laquelle il faut bien s'arrêter, et dont on ne peut trop s'étonner que tous les historiens n'aient pas tenu un compte néces-
saire*.
Lors donc que les partisans du gouvernement représentatif anglais, les constitutionnels, comme on les appelait, les amis de Necker, eurent vu les journées d'octobre, ils reculèrent devant une telle situation : il n'y eut pas que Mounier et Lally Tollendal qui se retirèrent, « plus de trois cents députés demandèrent leurs passe-ports*. » L'Assemblée fut forcée de les refuser, quand elle vit l'îm-
« f L*Assemblée, dit M. Mignet (t. I, p. 178), après les 5 et 6 octobre, eut son émigration, comme la cour avait eu la sienne après le 44 juillet. Mounier et Lally-Tollendal la quittèrent et désespérèrent de la liberté au moment où leurs idées cessèrent d'être suivies. » On dirait que cette émigration se bornait à quelques personnes, au moins on pourrait le supposer, à la manière dont le l'ait est ici raconté; on vient de voir que ce fait était autrement considérable.
* J. Droz, Ul" vol., p. 53.
CESt VI5GT DÉPUTÉS SE RETIRKNT. yif^
pression produite par de tels événements et la dispersion de ses menlires, résultat des scènes qui venaient d'avoir lieu, non moins peat-élre de la dignité de eett^; A^aernblée qui s'était crue souveraine, méconnue et avilie par on tel contact arec l'émeute et ses sicaires^ que de la majesté royale, impunément violée.
D après le témoignage de Malouet, qui regrettait c^le retraite de ses collègues, « cent vingt députés de la minorilé donnèresit leur démission ou s'abseutérent depaîslem(Hsd'Dctoi»rel789* h
Qndle que iiut l'opinioD de Makfuet sur un fait de cette ostoTEu il montre dès l'année H^^ cinq moiè seulement agirs la réunion de rAssemblée, le^ dispcrûliont d*eqnt -et les espérances perdues des hommes qui }t pins contribué à ce qu'on avait pu rentier
* Cenî mmbrfis de rAseemUé^. «& \erUi au tt^erel <}tt ^ à^ui^ raît iaoK^anam^ àii roi. raocoiiqKi^uièrtiil oauis ot;tUr ^mi^u^ k\ \\^ tenuaBUK: aoraie de Versailîeï a Pjifi-. wa. ioiî. d<t %jub<|iM;u4-£ ob fmraÊSt.. mbub: au ÎKHit 6r ieurs iMCjues i^ Wt^ 0«â ;^ i^^ ot; corp&. r«8: ^SL vriscnc^ d*iiii tel oofi^fi^ qufr Jbnifuef ^. be- .miu
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3S6 CHAPITRE Yll.
comme le mouvement politique de 89, celui qui, avec un but défini, tendait à établir en France ce qu'on a depuis appelé la monarchie constitutionnelle.
On les a blâmés de cette résolution; on a dit qu'ils auraient dû rester dans l'Assemblée pour lutter, sans doute, pied à pied, contre les passions auxquelles l'Assemblée n'avait résisté ni dans la discussion de la Constitution, ni dans les journées qui venaient d'avoir lieu. Ont-ils eu tort, ont-ils eu raison '^ C'est là une question qui disparaît devant des questions plus importantes et plus capitales. Cte qu'il y a de certain, c'est que, jusque-là, leur résistance avait été vaine, et que leur retraite est en même temps une protestation contre les résultats auxquels ils viennent d'assister, et l'aveu de leur impuissance, à la fois comme membres de l'Assemblée et comme partisans du système représentatif qu'ils ont vu repousser.
La conduite de ces membres de l'Assemblée, qui, jusqu'aux journées d'octobre, n'avaient point désespéré de la chose publique, nous parait d'une bien grande importance, quant à cette question du gouvernement représentatif qui avait paru posée en France par les idées et les événements de 89.
11 est facile assurément de se rendre compte des sentiments et des pensées qui agitaient Mounier et ses amis. Qu'on le remarque bien, c'étaient des hommes qui, dans la discussion du veto^ avaient montré de Ténergie, défendant leur opinion sur les conditions de la monarchie, malgré les menaces de la rue; mais, aujourd'hui, ils croyaient toute lutte dans l'Assemblée inutile et la pratique du régime représentatif impuissante. N'avaient-ils pas vu la populace siéger péle>méle avec l'Assemblée et la chasser presque de la salle de ses séances? Ne voj-aient-
LE GOUVERNEMENT REPRESENTATIF. 327
ils pas les meurtriers des gardes du corps figurer dans le cortège qui, avec la députation de T Assemblée, conduisait le roi à Paris?
Si le côté gauche de cette Assemblée, devenu la majorité, se faisait illusion sur une telle situation, la droite constitutionnelle paraissait ne plus en avoir.
Était-ce donc ainsi qu'on allait fonderie gouvernement représentatif en France? Était-c^ sur le mépris même de cette Assemblée naguère souveraine, sur la violence de la populace parisienne insurgée, maîtresse du pouvoir, qu'on allait édifier ce gouvernement qui avait tant con- Iribué à la grandeur de l'Anglclerre? Ni Meunier, ni Lally-Tollendal, ni leurs amis ne pouvaient le croire.
Us étaient plutôt disposés à soutenir une opinion toute contraire, celle qu'admettait Mirabeau, quand il disait, eti parlant du roi et de la famille royale : S* ils restent à Paris^ on battra leurs cadavres. '
A mesure que les années s'écoulent, de» hA%Wm% %^ forcent, par de nouveaux et consd^ncietit ir^imt^ d'éclairer les voies depuis longtemps ^tv^tv^ 6n passé, et d'y trouver la eonfirmalm» de kson lAh^^ 4u système de gouvernement qo'î!* j[«>ltr4«4.
Ces travaux, certes, ont ufie |r»*4(;«tijiié ' ilt Vfut l^i part dans l'histoire de iKitre h^¥^fm., $k rw/nA^^ M peuvent faire apprécier le motriemeirt 4^. kii^ .
Nous avons eu l'occa^on défîi ait ^\^ yhft. fvu^. i^t le livre de. M. de Tocqueville. Iteux «îu^tn <W?>3f*flxVj». qui ont paru depuis, celle de M. ÎH>%tgr^i^ i^ Ih^^nHo^ qui a pour titre a Histoire du Q^it^HnitThstnt y^^ï^mt^rtaire en France, » et celle de %. fk^mg^rf-T^zr^t^v*.'^
* Ce livre a paru en \ 857 .
« Publiée en 1862
328 CHAPITRE YIl.
VHistoire de la Terreur, ont été composées, suivant nous, sous une même inspiration, au moins sous une inspiration analogue, celle qui avait déjà parlé à Tintelligence de Joseph Droz, cet écrivain si consciencieux dans ses erreurs mêmes, quand il avait entrepris d'écrire l'Histoire des années où l'on pouvait prévenir ou diriger la Révolution fratiçaise^.
Tous ces écrivains ont voulu distinguer le gouvernement représentatif, sorti des théories du dix-huitiéme siècle et de TAssemblée constituante, de ce qu'on a l'habitude d'appeler les fautes et les excès de la Révolution.
« Pourquoi, s'écrie M. Droz, qui regarde la Révolution comme ingouvernable, avant même les journées d'oclobre, à dater du moment où « l'Assemblée constituante rejeta le premier projet de constitution, » celui de Meunier et de ses amis, pourquoi, par la soif de la popularité^, avoir achevé la défaite du parti sensé? Pourquoi avoir ainsi montré aux esprits éclairés qu'on ne pouvait plus opposer une digue au torrent? Pourquoi n'avoir pas suivi quelques hommes, à la tête desquels se placent Mounier, Malouet, Lally-ToUendal, Clermont-Tonnerre, qui recevront un éloge de la postérité, pour avoir, aux premiers jours de la Révolution, présenté les idées législatives dont la France s'est rapprochée, lorsque, après de longs orages, échappée aux fureurs de l'anarchie, au joug du despotisme, elle a de nouveau cherché la liberté'? d
Venu plus lard, M. Duvergier de Hauranne, comme
* Titre de son ouvrage.
* Par la peur aussi, on l'a vu dans la discussion du veto. ' Voir les dernières pages du II' vol. de Droz.